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CHAPITRE VI

deux ans plus tard (1809), fut sous-préfet de Bergerac. Senancour, avec ses habitudes d'ordre et de circonspection, n'aurait pas été un plus mauvais administrateur que le mélancolique méditatif qui cherchait, de son côté, la solution du grand problème. Notre philosophe fut peut-être pressenti à cette époque, il ne serait pas invraisemblable que la crainte des responsabilités eût engagé ce scrupuleux inquiet à décliner un honneur quelque peu périlleux. Ce qui est certain, c'est que Valombré, quand on vient lui annoncer sa nomination, parait plus frappé des inconvénients que des avantages, ainsi que le prouve ce bout de dialogue :

DESPRÈS

Voilà un moyen de faire beaucoup de bien.

VALOMBBRÉ

Et du mal peut-être.

DESPRÈS

On n'attend de vous que de l'équité.

VALOMBBÉ

Craignez aussi des erreurs.

DESPRÈS

Ne pensez qu'à ce témoignage de l'estime universelle.

VALOMBRÉ

On me haïra peut-être quand j'aurai quelque pouvoir.

DESPRÈS

L'on ne change pas ainsi.

VALOMBRÉ

Qu'y a-t-il de constant dans la vie? Les haines, les jalousies vont s'éveiller. — J'étais paisible.

Ce qui aurait peut-être, dans la pensée du souverain ombrageux et pointilleux, écarté l'idée d'une fonction

officielle pour Senancour, c'est le bruit qui se faisait alors autour du livre de V Amour. Les clameurs avaient été vives après la première édition. Elles redoublèrent à la seconde. La Gazette de France se signala par sa violence et sa mauvaise foi. Elle accusa l'auteur « de justifier des crimes, et d'autoriser l'abandon le plus cynique à toute la dépravation que les sens peuvent conseiller. » Senancour prolesta très vivement dans une lettre qu'on lui promit d'insérer, mais qui ne parut que mutilée, tronquée et accompagnée de celte hypocrite apostille :

« L'impartialité dont nous faisons profession nous a décidés à insérer la lettre suivante. Nous désirons que l'auteur se justifie du tort qui lui a été imputé dans notre feuille. Le zèle qu'il témoigne pour cela nous parait fort louable, et les gens de bien doivent lui en savoir gré. »

Ceci se passait en 1808. L'année suivante, l'auteur, donnant une deuxième édition (la vraie) des Rêveries, profila de l'occasion pour ajouter une note dans laquelle il rétablissait la vérité des faits et imprimait sa lettre à la Gazette de France conformément au texte exact. Voici ce texte, qui nous dispensera d'entrer dans plus de détails sur ce petit démêlé :

« Messieurs,

« Dans votre numéro du 10 juillet, dont je n'ai point eu d'abord connaissance, en parlant du livre de V Amour par M. de Senancour, l'on fait dire à l'auteur plusieurs choses qu'il n'a point dites, et qui ne pourraient être dites que par un écrivain immoral, ou insensé. Ces. imputations sont telles, qu'il m'est impossible de n'en pas relever l'erreur. Je ne le ferais point si cette erreur était d'une nature moins srrave.

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