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CHAPITRE VI

Mais remarquons-le aussi, avant que Senancour revint sur sa décision, un quart de siècle à peu près s'était écoulé : bien des choses avaient changé en lui et autour de lui.

Tout d'ailleurs ne lui paraissait pas mauvais dans Oberman. Nous en avons retrouvé des fragments considérables au livre de i Amour. 11 a tâché également d'en sauver un certain nombre de pages en les insérant dans la deuxième édition des Rêveries, mais ce mélange n'est pas d'un heureux effet. Tout entier à la partie morale de son œuvre, l'auteur n'a pas suffisamment compris que l'individualité d'Oberman donne de l'intérêt, une saveur particulière aux paroles qu'il écrit, mais que ces paroles, séparées des circonstances où elles sont nées et auxquelles elles s'appliquent, deviennent simplement des dissertations. Ajoutez que ces dissertations ne sont plus dans le ton des anciennes Rêveries au milieu desquelles l'écrivain leur fait prendre place. Elles expriment un autre moment de sa pensée ; la fusion ne s'opère pas 11 en résulte un livre hybride, inférieur aux premières Rêveries, dont il n'a pas l'âpre franchise, et qui restera inférieur aussi aux troisièmes Rêveries, plus souples de ton et plus larges de doctrines.

Ce qui est vraiment nouveau dans cette deuxième édition et d'une importance particulière, ce sont les pages intitulées : Fragments sur deux siècles comparés; sur la langue, etc. ; sur la sagesse religieuse et la sagesse naturelle, etc.

Parmi beaucoup de considérations intéressantes que renferment ces fragments, les plus frappantes sont assurément celles oùl'auteur s'est attaché à caractériser non seulement les principaux écrivains du xvme siècle, mais encore l'esprit de ce siècle, son influence générale et très expressément ses rapports avec la Révolution

française. Les jugements sur Buffon, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, sont d'une parfaite justesse et d'une mesure irréprochable. Il est regrettable qu'en reproduisant ce morceau dans les troisièmes Réoeries, où il est rejeté en appendice, l'auteur n'ait plus donné à cette caractéristique la même étendue ni la même précision.

La réaction religieuse, très forte dans les régions officielles, dénigrait avec acharnement le xvme siècle et s'en prenait à lui des erreurs, des crimes de la Révolution. Senancour ne laisse passer sans y répondre aucun de ces reproches.

« Pourquoi, écrit-il, voyons-nous calomnier avec persévérance ce xvme siècle, qui acheva d'assurer aux Français seuls entre les modernes et entre tous les peuples, le premier rang où s'éLaient soutenus jusqu'alors un peuple rival et deux peuples anciens? Comment l'esprit de justesse et d'analyse déplait-il si fort au commun des hommes? Pourquoi les gens de goût le repoussent-ils avec un acharnement plus passionné, plus haineux que le simple entêtement du vulgaire ? Ne serait-ce point que cette recherche de la vérité interrompt le cours des idées reçues, qu'elle chasse les songes où la paresse avait placé son repos, et qu'elle dérange l'attitude où l'on se trouvait endormi? Plus le sommeil était pesant, plus le réveil parait incommode. »

Si la pensée de Senancour est toujours sincère et volontiers hardie, l'expression chez lui est parfois tellement circonspecte, tellement discrète, que même lorsqu'on est 1res familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de talent, on hésite à se prononcer sur sa véritable intention. Ainsi, à cette réclamation en faveur du xvme siècle succède une sorte de défi qui semble viser particulièrement les chefs de la réaction religieuse

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