CHAPITRE VI. SI
ce que jamais ils n'eussent approuvé? Pour qu'une révolution se fasse, il faut qu'un gouvernement soit vieux et faible, ou qu'il soit oppresseur et corrompu. Il faut qu'il se trouve un homme en état de profiter des circonstances, et que des voisins l'appuient. Les meneurs en second, payés par les puissants ou par les ennemis extérieurs, se servent de ce qui se présente pour exciter la foule ; ils crient Liberté ! comme ils crieraient Religion ! tout est bon pour remuer les bras de ces êtres à ressort qui savent également porter au carnage un cilice ou le livre des Droits de l'homme. »
Senancour ne sera certes pas taxé d'être trop indulgent pour la Révolution ou les révolutionnaires, mais il n'avait pas alors à faire acte de juge, puisqu'il se bornait à dégager des excès de la Révolution ce qui lui apparaissait comme légitime et durable dans l'influence exercée par le xvme siècle. Pour les excès et les barbaries, il a pleinement raison ; pour certaines erreurs de direction, la distinction est moins exacte, et dans les fâcheux contre-coups qui nous atteignent encore aujourd'hui, les écrivains de ce temps, dont la bonne foi au moins philosophique ne saurait être mise en doute, ont assurément leur large part de responsabilité. En 1809, on était encore trop près de la Révolution, pour que même les plus sages en pussent juger avec calme les hommes et les actes.
A vingt-cinq ans de distance (1834), dans une brochure populaire, pleine de bons conseils et de saines appréciations, le Petit Vocabulaire de simple vérité, nous trouverons le moraliste beaucoup moins absolu dans sa sentence, beaucoup plus équitable. L'article Révolutions, qui mérite d'être lu en entier, peut se résumer en ces quelques lignes :
« Les grands événements, et même quelquefois les
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actes particuliers d'une révolution ne doivent pas être jugés d'après les convenances de l'état ordinaire.... considérez les révolutions comme vous considérez les guerres. Le plus intègre des hommes est obligé d'absoudre un soldat couvert de sang. Le juste doit aussi pardonner aux illusions des troubles civils. Jamais il ne s'y livre, et il ne prend point pour amis des hommes qui aient provoqué les excès ; cependant il excuse ceux qui, au milieu du désordre, peuvent avoir cru bien faire, comme le croit souvent un brave entraîné mal à propos sur un champ de bataille. »
11 est vrai que ceci était écrit après la Révolution de Juillet, et que les souvenirs de 93 commençaient à singulièrement s'effacer.