CE A PITRE VII
précédents : V Amour, Oberman, les Rêveries, on n'ait pas su reconnaître la doctrine ou du moins l'aspiration déiste.
Pour Oberman et V Amour, je doute fort qu'il soi possible d'y distinguer une pensée déiste. Je me sers à dessein de ce mot déiste et je ne le confonds pas avec pensée religieuse. Lorsque Senancour nous dit que dès l'enfance il a été très religieux, nous ne faisons aucune difficulté de le croire. Cela s'accorde même avec les souvenirs d'un de ses jeunes camarades, le père du docteur Wanner, avec lequel le futur philosophe, dans ses promenades à travers la campagne, s'amusait à construire des petites chapelles, à dresser des reposoirs, à simuler des processions. Mais cette dévotion n'alla pas très loin s'il est vrai que, comme le veut la légende, un refus d'entrer au séminaire ait causé le premier dissentiment entre le père et le fils.
Venons au fond même de la question. Si Dieu n'est point absent des ouvrages de Senancour dans sa période initiale, comment se fait-il que ni les contemporains, ni Sainte-Beuve, ni Vinet, ni de plus récents commentateurs, nourris et comme imprégnés de cette lecture, impartiaux presque toujours et souvent sympathiques, se soient montrés inhabiles à l'y découvrir? Sainte- Beuve, dans son article de la Revue de Paris en 1832, article si fréquemment réimprimé depuis, a qualifié ainsi les Rêveries: « Un livre d'athéisme mélancolique, que Rousseau aurait pu écrire comme talent, que Boulanger etCondorcet auraient ratifié comme penseurs. » Senancour, quia eu ce travail sous les yeux et qui, sur plusieurs points, a esquissé des notes rectificatives, laisse passer cette assertion sans protester.
Est-ce à Dieu qu'il pensait dans ses premiers ouvrages, notamment dans les Rêveries, quand il insistait
S(i SENANCOUR.
sur la « triste et indéfinissable opposition du tout permanent et sublime à l'individu souffrant et mortel?» 11 nous ledit, et sa parfaite sincérité étant hors de doute, il faut le croire. Remarquons cependant que ce Dieu dont le nom n'est point prononcé ressemble fort à la fatalité aveugle. 11 n'est ni paternel, ni bienfaisant, ni efficace, rien de ce qui concorde avec l'idée d'un Dieu providence. « Le tout existe seul absolument, invinciblement, sans autre cause, sans autre fin que lui-même, sans autres lois que celles de sa nature, sans autre produit que sa permanence. » Ceci est du panthéisme et non pas du déisme. En est-ce davantage que la phrase suivante? « N'apprendrai-je pas du moins quel est cet être qui eut besoin de moi pour me détruire, qui me donna les désirs pour me donner les regrets, et l'intelligence pour que je connusse ma misère? »
En réalité, ce qui domine dans les Rêveries, c'est la conception d'une Nature absorbante, inconsciente, éternelle, inéluctable dans ses effets, sauvagement puissante, « sans dessein et sans liberté. » Sur Oberman aucune pensée surnaturelle ne peut planer, puisque, dans ce livre, l'auteur se proposait de mettre l'homme en face de lui-même, sans appui ni secours d'aucune sorte t. Enfin dans V Amour, s'il y a un Dieu ou plutôt une Déesse, c'est Y aima Mater, la Venus genitrix des Latins, Y Aphrodite des Grecs, la force qui circule, qui embrase et qui unit 2.
Ce qu'il y a de rigoureusement exact, ce que Senancour peut invoquer et ce à quoi certainement il pensait
1 L'auteur anonyme des articles insérés en 1833-1834, au Semeur, fait remarquer que dans Oberman il n'est pas une seule fois question de Dieu.
5 Sans oublier la Mort, cette terrible sœur de l'Amour, qui forme la conclusion de toutes les éditions.