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CHAPITRE VII

quand il a écrit la page si affirmative des Deuxièmes Rêveries, c'est qu'il s'est toujours appuyé sur l'idée de l'ordre et qu'il y a constamment ramené ses préoccupations et ses préceptes. Sainte-Beuve a dit quelque part que le mot favori de l'auteur ftOberman, celui qui trahit sa plus secrète aspiration et pourrait lui servir de devise, est permanence. Il me semble plutôt, toute vérification faite, que c'est ordre. Le penseur qui s'attache à l'idée d'ordre possède, si l'on peut s'exprimer ainsi, la racine religieuse. Ordre, loi, intelligence, conscience sont des termes qui s'impliquent et s'enchaînent. Tôt ou tard, quiconque croit à l'ordre croira à l'ordonnateur ; quiconque admet des lois admettra un législateur. S'il y a une Intelligence dans l'univers, elle ne saurait être inconsciente, car on peut dire que la conscience, la réflexion, le retour de soi sur soi est la pensée de la pensée.

Que toutes ces notions, que toutes ces conséquences fussent contenues dans l'ordre tel que l'entendait Senancour, cela est plus que probable; mais qu'il les y aperçût nettement, qu'il fût disposé à les en déduire en 1799, en 1804, en 1806, avec autant de résolution qu'en 1809, c'est une illusion qu'il se fait, illusion respectable sans doute, mais illusion. C'est peu à peu que d'un sentiment surtout philosophique, mais à base de religion, il est arrivé à un sentiment profondément et expressément religieux. L'immortalité dans les Premières Rêveries est traitée de chimère. L'existence du moi est expliquée d'une façon qui, en définitive, l'annihile.

« Tout composé a le sentiment de son être, mais les plus organisés ont seuls le sentiment du moi ou de la succession des sentiments produits par les impulsions qu'ils ont reçues, et productifs des impulsions qu'ils

SS SENANCOLR.

oui données.... Le moi de tout être organisé n'est donc autre chose que cette succession d'impulsions qui doit nécessairement finir par la décomposition des organes, comme elle a nécessairement commencé lors de leur formation. »

11 a donc fallu à Senancour tout un travail intérieur, fort considérable, fort compliqué, pour arriver à dégager de la notion d'ordre les trois termes de l'élément religieux : un être effectif qui est adoré, un être effectif qui adore et dont la consistance est d'autant plus mande qu'une durée indéfinie lui est assurée. Sans l'immortalité, en effet, la personnalité estchétive et se perd dans les accidents misérables delà transition terrestre. Dieu, le Moi, l'immortalité : voilà le couronnement qui nous apparaîtra en sa tardive sérénité dans les Libres Méditations et les Troisièmes Rêveries. Nous ne nous sommes donc trompé ni en signalant une très réelle, une très intéressante évolution chez Senancour, ni en affirmant l'essence religieuse de son inspiration '.

Quelles que fussent d'ailleurs la nature et la force de l'impulsion qui entraînait Senancour vers le déisme à cette époque de sa vie, il ne parait en avoir reçu, immédiatement au moins, aucun bienfait moral. C'est ce qui résulte des notes biographiques qu'il commença d'écrire vers 1810. Ces notes, qui devaient fournir des indications pour des mémoires en quelque sorte intellectuels, ont été connues de Sainte-Beuve, qui en a donné la substance et la fleur dans Chateaubriand et son groupe littéraire sons l "Empire, et surtout au tome premier des Portraits contemporains (réimpres-

1 Une Evolution philosophique au commencement du XIXe siècle, Senancour. Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques dans les séances des 4 et 11 février 1888.

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