CHAPITRE VII
tage de la seconde parlie, assez explicite pour les dernières années. En ce moment, je veux me borner à constater l'état d'âme que traversait Senancour, un état que nous font connaître non seulement les notes intimes publiées par Sainte-Beuve, mais aussi les travaux publiés ou entrepris de 1808 à 1814 : la deuxième édition des Rêveries (1809), le fragment sur V Amitié {Mercure de France, 1811), et les Observations sur le Génie du christianisme, ébauchées probablement depuis longtemps, mais rédigées depuis 1811, et qui ne devaient paraître, non sans obstacles, qu'en 1816.
La dure souffrance de Senancour en ces années, souffrance qui ne devait guère s'adoucir jusqu'à sa mort, bien qu'il ait fini par s'y accoutumer et s'y résigner, fut l'extrême médiocrité de ses ressources. 11 fait dire à son Oberman : « Pour n'être pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait, je crois qu'il en faut quatre; beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et un peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. »
D'après ses propres aveux , trois au moins de ces conditions de bonheur ont été refusées à Senancour :
« Le défaut de force dans les membres, l'impossibilité de dire: « Je vivrai dans toutes les situations où un homme peut vivre ; » cet assujettissement joint à l'immense difficulté de soutenir une femme, des enfants, sans revenus fixes, sans autres moyens que des débris à recueillir à des époques inconnues, sans état (même très longtemps sans papiers et sans droits de citoyen), sans dettes, sans aucune intrigue, surtout aussi avec le sort contre soi, avec ce qu'on appelle du malheur (excepté la faveur marquée du sort en 1798 et en quelques autres circonstances rares), tout cela a rendu ma vie morale laborieuse et triste. »
Plus loin, il explique en quoi ce manque de ressources l'a fait particulièrement souffrir.
« Celui qui ne verrait dans la pauvreté, dans la ruine, que l'effet direct de la privation d'argent et ne ferait, par exemple, que comparer le dîner que l'on fait avec seize sous au dîner que l'on fait avec seize francs, n'aurait aucune idée du malheur, car la non-dépense est le moindre mal de la pauvreté. »
Et ailleurs il avait écrit :
« Le dénuement, la gène, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien....
<> 11 n'y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance, nécessaire à la sécurité.
« Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans savoir est fort dangereux ; savoir sans pouvoir est inutile et triste. »
Au travers de réflexions un peu confuses, on entrevoit que Senancour avait, un instant au moins, comme la plupart des hommes de sa génération, songé à l'action matérielle immédiate. 11 avait dû être présenté au général Bonaparte, l'accompagner en Egypte, et déjà il rêvait de se jeter dans le désert parmi les Arabes. Les circonstances s'opposèrent à ce projet. 11 fallut se rabattre sur l'action philosophique et morale, devenir écrivain, mais là encore des déceptions se présentèrent. Certains ouvrages ne rencontrèrent que l'indifférence, d'autres furent mal compris. L'influence exercée, très lente, était à peine sensible. L'auteur manquaitde toute habileté dans ce genre que les modernes ont peut-être perfectionné, mais qui a existé de tout temps et que l'on appelle la réclame. On le lui a reproché et il se le reprochait lui-même.