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CHAPITRE VIT

cette apparente réserve, il dirige contre les formes politiques compliquées qui régissent nos civilisations des objections très fortes. On en aura une idée dans ces quelques lignes :

« La véritable liberté sociale est impossible aux grandes sociétés. » {Premières Rêveries.)

« C'est n'avoir aucune vraie notion des choses ou des hommes que de prétendre changer en une cité dix millions de sujets. » {Deuxièmes Rêveries.)

« Il y a quelque chose de burlesque dans ce mensonge politique qui promet l'égalité devant la loi. Quel siècle a jamais eu un historien qui ait osé dire : Dans mon pays, un manœuvre et un millionnaire, un grand et un mendiant sont traités par la justice avec une constante égalité? Et quel pays de dix millions d'hommes pourrat-on citer qui n'ait pas eu des millionnaires et des mendiants? »

Dans les développements qui suivent, développements très ingénieux et de rigoureuse logique, le philosophe reprend à son compte et pousse jusqu'au bout cette théorie de Rousseau, que, dans un grand État, un gouvernement républicain qui restera fidèle au principe de la République sera renversé. 11 ne pourra se maintenir qu'en employant des moyens antirépublicains, c'est-à-dire l'inquisition, la répression, la force. Avec son maître, il conclut contre les grandes républiques :

« On prétend qu'il y a eu de grandes républiques. Apparemment ce n'est pas sur ce globe-ci. Les républiques grecques étaient de fort petits États. La république romaine n'a point eu d'existence réelle, surtout lors de la puissance de Rome.... Si jamais la république subsista dans de grands pays, ce fut par le fédéralisme, c'est-à-dire qu'il n'y eut jamais que de petites républiques. »

'»(i SE&ANCOUR.

L'instinct de Senancour le porterait donc de préférence vers une sorte de gouvernement patriarcal, élémentaire, ayant la commune ou le canton pour base, et la fédération pour lien. 11 avait pu voir en Suisse cette organisation fonctionner à souhait. Un tel mode de gouvernement était d'ailleurs en accord avec les données d'une philosophie qui ramenait tout aune extrême simplification.

Une semblable conception faisait de lui un médiocre admirateur d'une république centralisatrice, autoritaire jusqu'au terrorisme. On pourrait croire que cette façon de penser l' éloignait aussi de Napoléon, et l'on se tromperait. C'est en effet que, si Senancour, au point de vue d'une combinaison politique et sociale, n'estimait rien à l'égal d'un primitif clan rustique, il croyait, d'après l'histoire des sociétés antiques, étudiée avec complaisance, et d'après un secret penchant qui mêlait un grain d'impériosité au libéralisme de son esprit, il croyait à l'action nécessairement bienfaisante de l'homme de génie tenant dans ses mains les tables de la loi et le glaive de la force, d'un réformateur à la Moïse, à la Zoroastre, entrevu à travers les éblouissements de la légende. Ce rôle est le seul qui eût pu personnellement le tenter; il y fait souvent allusion dans les œuvres de sa jeunesse. Napoléon ne répondait assurément pas à un pareil idéal. On a même longtemps considéré l'abstention de Senancour sous le régime impérial comme une protestation tacite. Sainte-Beuve est tombé dans cette erreur, que semblaient justifier quelques blâmes formulés çà et là contre les conquérants. Quoi qu'il en soit de la réserve gardée par Senancour durant l'Empire et des motifs de cette réserve, il n'est plus permis à ceux qui ont entre les mains une certaine série de brochures politiques de le ranger

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