CHAPITRE VIII
nisme lorsque celui-ci sera tombé dans un discrédit total? » La curiosité est indiscrète, et quand on a parlé du christianisme, de sa destinée possible en ce monde, comme si l'on parlait d'une religion purement humaine, la prétention est impertinente de le représenter comme une religion divine peu de temps après.
« Fort peu de temps après. Dans son livre publié à Londres, en 1797, M. de Chateaubriand est revenu d'Amérique et n'est point chrétien. Ici, les dates sont embarrassantes. 11 est dit, dans un article du Mercure, article transcrit à la suite du. Génie du christianisme, que cet ouvrage fut publié, pour la première fois, à Londres, en 1798. En admettant donc que l'édition de Y Essai sur les révolutions (Londres, 1797) ait été faite en l'absence de l'auteur, et qu'on ne doive lui attribuer formellement que celle de 1795, il ne lui restera toutefois que trois ans pour retourner en Amérique, pour s'y convertir, ou, comme l'on sait, recevoir la foi dans une lettre, enfin, pour composer d'après cela un ouvrage que nul homme n'aurait été capable de faire avec une très grande précipitation, et qui, d'ailleurs, est le fruit d'un travail de plusieurs années, selon les termes mêmes de l'auteur.
« Encore une phrase (remarquable en elle-même) de ce qui portait le nom de M. de Chateaubriand, non pas en 1798, mais en 1797. « Ne serait-il pas possible que « les peuples atteignissent à un degré de lumières et « de connaissances morales suffisant pour n'avoir plus « besoin de culte? La découverte de l'imprimerie ne « change-t-elle pas à cet égard toutes les anciennes « données ? »
Il est rare, en effet, de voir une évolution, comme on dit aujourd'hui, aussi complète. Plus complète encore que ne le croyait Senancour. Nous savons désormais,
par Sainte-Beuve, quels étaient les vrais sentiments de Chateaubriand en 1798. Celui-ci les a consignés sur les marges d'un exemplaire de ÏEssai, qu'une série de circonstances a fait tomber entre les mains du célèbre critique.
Le futur et même prochain auteur du Génie du christianisme écrivait sans sourciller des notes comme celles-ci :
« 11 y a peut-être un Dieu, mais c'est le Dieu d'Épicure ; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres.
« Quelquefois je suis tenté de croire à l'immortalité de l'âme, mais ensuite la raison m'empêche de l'admettre. D'ailleurs, pourquoi désirerais-je l'immortalité? Il paraît qu'il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d'un ami, etc. Or, si l'âme souffre par elle-même, indépendamment du corps, il est à croire qu'elle pourra souffrir également dans une autre vie ; conséquemment, l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres ; mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être. »
A côté de ce texte imprimé : « Dieu, répondez-vous, vous a fait libre. Ce n'est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais, que je serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien ! votre Dieu n'est plus qu'un tyran horrible et absurde; » — toul à côté de ces mots, Chateaubriand écrivait de sa main : « Cette « objection est insoluble, et renverse de fond en comble « le système chrétien. Au reste, personne n'y croit « plus. »
En bonne conscience, quand on a écrit de semblables