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CHAPITRE TII

paroles, dût-on les regretter plus tard, on est mal venu, non pas à les désavouer, mais à se retourner durement, aigrement, d'un ton superbe, contre ceux qui pensent aujourd'hui, et qui ont pensé de tout temps ce que vous pensiez hier encore. Voyez-vous Naigeon se faisant capucin et anathématisant les athées ! Voyez-vous Saint-Lambert transformant son Catéchisme naturel en Catéchisme chrétien ! On laisse ces fluctuations à La Harpe; on ne s'y abandonne pas. Sans doute on aie droit de changer d'opinion, de passer de la foi à l'incrédulité, et réciproquement. Ces sortes de changements doivent être au moins accompagnés d'humilité, et ce n'est pas quand on vient à peine de sortir de l'erreur qu'on a le droit d'accabler ceux qui, la veille, étaient vos compagnons.

Mis en demeure d'expliquer cette transformation subite, Chateaubriand a écrit :

« Ma mère, après avoir été jetée, à soixante-douze ans, dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs (Mme de Farcy) de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère ; quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort, qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma convicLion est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. »

Voilà qui est bien aisé à dire et surtout à écrire, car

le papier souffre tout ; mais comment une douleur familiale, essentiellement personnelle, motif d'ordre purement intime, a-l-elle pu se transformer en un traité de théologie, orné de métaphores? Comment cette dialectique est-elle sortie de cette émotion, cette érudition de ce désespoir? Comment les pleurs se sontils changés en arguments? Voilà ce que nous ne voyons pas et ce qu'il aurait fallu nous montrer. La douleur peut être la source d'une conversion individuelle, non pas d'une œuvre de propagande.

Toute celte sentimentalité n'était point, d'ailleurs, pour éblouir ou déconcerter Senancour. Les motifs de cœur, pompeusement invoqués, le touchent peu. La sensibilité lui parait un mauvais guide en matière d'état ou de religion : « Je voudrais que le cœur ne fût pas le seul guide de l'homme, parce que les mouvements du cœur étant passionnés, orageux, fanatiques, il ne resterait aucun espoir de rétablir l'ordre dans les sociétés humaines. » Ce qui fait pour nous le principal, ou même l'unique élément du livre de Chateaubriand, demeure pour lui secondaire et accessoire. 11 ne se laisse pas attirer sur le terrain esthétique. C'est, au fond, le combat d'un logicien contre un artiste, et le logicien n'est pas commode. Ce qui l'irrite surtout, c'est le ton dédaigneux avec lequel Chateaubriand traite ses adversaires. Aussi ne manque-t-il pas une occasion de le prendre en défaut sur quelques points de dialectique, ce qui n'est pas difficile. 11 le suit pied à pied, page à page, avec la plus rigoureuse attention. « Ces remarques, dit-il, ont été écrites avec précipitation, comme on en fait à la marge d'un livre en le parcourant. » C'était, du reste, l'habitude de Senancour de noter ses impressions sur la marge de ses livres, et j'ai à ma disposition un Petit Carême, de Massillon,

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