CHAPITRE VIII
choix imposé entre l'athéisme et le christianisme, qui constitue véritablement la carte forcée : « Les atomes de Lucrèce ou la Légende dorée; point d'autre alternative. En mettant ainsi d'un côté les athées et de l'autre le reste de l'espèce humaine, l'auteur verra en effet une grande majorité en faveur de ce nouveau christianisme. »
Senancour va-t-il saisir au moins celte occasion de nous formuler sa profession de foi, ne fût-ce qu'en vertu du principe de contradiction? Ce n'est pas trop demander à un sincère, mais c'est peut-être beaucoup exiger d'un scrupuleux. Voyons pourtant ce qu'il va nous dire et à propos de la fameuse note métaphysique et dans d'autres endroits de son volume.
Nous n'avons pas à entrer dans le détail d'une discussion cent fois rebattue, où rien ne se produit de nouveau ni d'original, pas plus du côté de Clarke que du côté de son réfutateur. Dégageons deux points essentiels et qui importent à l'étude personnelle que nous poursuivons. Senancour est si faiblement convaincu par les arguments qu'il rencontre, et il en trouve si peu à leur substituer, en dehors d'une négation positive, que sa démonstration aboutit à un double doute.
1° « Je crois que des réflexions profondes doivent faire espérer l'immortalité de l'àme, et faire croire l'existence de la Divinité; mais je crois aussi que nul homme, avec ses facultés terrestres, ne prouvera l'existence d'une cause première, essentiellement distincte de l'être visible, ayant pu le produire et ayant pu subsister seule antérieurement. »
2° « Ne voudra-t-on jamais avouer que l'on ignore la nature des choses? Nous pouvons apercevoir des rapports entre les choses extérieures ou quelques rapports
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de ces choses à nous ; mais on ne saurail se comprendre soi-même. »
Voilà une borne fermement posée, à la fin de l'ouvrage et au sujet de la note métaphysique qui en représente le point capital. Aurions-nous trouvé mieux dans le volume? Feuilletons -le rapidement et sans la prétention d'être complet.
A la page 48, l'idée de Dieu est appelée une forte conjecture, une idée sur laquelle la raison peut conserver des doutes, mais que du moins elle ne condamne pas. A la page 84, l'existence du Souverain Être est qualifiée de réalité désirable.
« Espérons et doutons, dit-il à la page 96. Surtout sachons souflrir dans les autres un doute qui n'est que trop naturel. L'homme de bien peut se promettre l'immortalité de l'âme ; mais quel homme, sans illusion, osera affirmer que son être, visiblement périssable, est visiblement immortel. »
Et il ajoute en note :
t 11 existe des fluides invisibles et peut-être essentiellement actifs. Il se peut que l'âme soit tout à fait distincte du corps, et qu'elle soit cependant autre chose qu'une abstraction. Espérons beaucoup; mais souffrons, je le répète, que plusieurs d'entre nous n'affirment rien. »
Signalons en passant, mais pour y revenir plus tard, celte idée de fluides invisibles, actifs, jetée avec une sorte de négligence. Elle ira cependant s'emparant davantage delà pensée de Senancour, et nous la retrouverons plus de vingt ans après sous sa plume. 11 était dans la destinée de ce précurseur de pressentir nos recherches et nos intuitions sur cette réalité psychique, à peine encore entrevue aujourd'hui, sur cette force qui peut avoir ses latences, mais aussi ses manifestations.