CHAPITRE Mil. lv
i Je pense et je me promets de montrer un jour que les hommes qui ne reconnaissent aucune révélation trouvent dans leur seule raison, sincèrement écoutée, des motifs suffisants de vivre en hommes justes. »
Si le rationalisme a suffi dans le passé, pourquoi ne suffirait-il pas dans l'avenir? Si le monde a été sage avant la révélation, pourquoi une révélation? C'est une des idées fixes de Senancour. € La philosophie du christianisme était connue des hommes avant le grand avènement » est une de ses assertions favorites. Et celle-ci encore : « Dans tout ce qu'il a d'incontestablement louable, le christianisme n'est autre chose que la sagesse humaine devenue populaire. » 11 le pense, il essaiera de le prouver dans son Résumé des traditions morales. Avec toute la circonspection possible, toute la courtoisie imaginable, il tient soigneusement à l'écart jusqu'à l'ombre de l'idée chrétienne. Que Jésus soit un jeune sage, c'est tout ce qu'il veut bien accorder.
Mais laissons ce livre, dont nous aurons à parler au prochain chapitre, contentons-nous de marquer ce côté strictement rationaliste que l'on retrouve dans le commentaire sur Massillon; un coté, dis-je, et non pas unique, car entre 1816 et 182o, date de la première édition des Traditions, nous rencontrons en 1819 les Libres Méditations, où la pensée philosophique incline à s'orienter vers le mysticisme, tant il est difficile de concilier les contradictions et même les parallélisims d'un esprit, tant il est difficile aux autres et souvent a lui-même de saisir son unité! A chaque page, chez Senancour, le raisonneur déconcerte le mystique ; et, à chaque paragraphe, le mystique embarrasse le raisonneur.
C'est celui-ci pourtant qui l'emporte dans les Observations, et c'est pourquoi ce livre, si fort à certains
points de vue, manque pourtant son but. L'auteur voit très bien les défauts de Chateaubriand comme dialecticien et, ainsi qu'il le dit lui-même, cette découverte n'était pas laborieuse; mais Le Génie du christianisme
en son essence n'est pas là. Aux yeux de Chateaubriand, la grande affaire n'est pas de prouver, mais de toucher, d'enchanter, d'éblouir. Sa thèse est la vérité du christianisme démontrée par sa beauté. C'est ce que Senancour a faiblement senti et plus faiblement réfuté. Le sentiment de l'auteur sur la poétique du christianisme lui parait une chose indifférente. 11 a tort. C'est tout justement là-dessus que se devait livrer la bataille. 11 relève le parti pris d'attribuer toutes les perfections au christianisme, et toutes les laideurs, toutes les imperfections à la philosophie et au paganisme. Pourquoi ne fait-il pas observer que cette manière de voir est ce qu'il y a de moins chrétien et même de moins religieux au monde? Pour bien juger d'un édifice dans son ensemble et dans son caractère, il faut se placer en dehors. De même pour un parti, une doctrine, une croyance. Ceux qui croient ne jugent pas ; ceux qui jugent ne croient plus. Allez donc demander à Bossuet si sa cathédrale est belle, à Pascal si Port-Koyal est ou non pittoresque? Ils ne comprendront même pas le sens de votre question. Chose singulière et pourtant très compréhensible, quand les plus lettrés de ces grands chrétiens auront à manifester leur admiration esthétique, ils l'adresseront aux œuvres de l'Antiquité. Voyez Fénelon. 11 ne s'avise du gothique que pour le mépriser; en revanche, il admire le temple grec et il imite Homère. Pourquoi? Parce que le temple grec n'ayant rien à voir avec la vraie foi, Homère rien à démêler avec l'idéal chrétien, il peut s'arrêter avec complaisance — qu'on me passe l'expression, mais elle est exacte — à ces beaux jouets.