CHAPITRE VIII
Ce sont les joujoux de l'homme de goût, du chrétien. Ce même prêtre catholique pourra-l-il porter une semblable disposition dans la vue d'une procession, dans le spectacle d'une grande cérémonie ecclésiastique, dans la contemplation d'une église, dans la vision même du ciel ou des personnages célestes? Non, cette disposition serait profane, etce qui est profane, la foi, ce voile étendu devant les yeux, le cache. Aucun chrétien chrétiennant, si ce mot peut être dit, ne s'est douté que le christianisme doit être beau.
J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies ; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
En dehors de ces deux vers, et encore il s'agit du temple juif, je ne vois rien au xvne siècle qui fasse allusion à la beauté du culte; Racine recherchait, dit-on, volontiers les prises d'habit; mais c'était moins pour le spectacle dramatique que pour la valeur du sacrifice offert : il pleurait plus qu'il ne regardait. Boileau, qui a écrit ces deux vers célèbres :
De la foi du chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles,
n'en a pas moins, dans son Lutrin, badiné autour de la sainte Chapelle, de ses chantres, de ses desservants, de ses prélats, et il ne songeait ni à regarder la sainte Chapelle ni à s'en émerveiller. Pierre Corneille, l'auteur de Polyeucte et de Théodore, l'admirable traducteur de l'Imitation, mais le dévot marguillier de la paroisse Saint-Sauveur, n'a peut-être jamais levé la tête pour regarder Saint-Ouen ou Notre-Dame de Rouen. Si, comme nous le savons maintenant, il a eu la curiosité délire Dante, ce n'était pas assurément pour y chercher la poésie du catholicisme. Donc le siècle le plus chrétien de notre histoire n'a rien compris à l'art chré-
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tien; il ne s'en est même pas avisé; et il eût été fort courroucé qu'on lui en parlât. On n'a pas assez remarqué que dans la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, parmi tant d'adversaires qui faisaient, comme on dit, flèche de tout bois, le Moyen-âge a été considéré comme une quantité négligeable. Fontenelle le méprisait; le xvne siècle ne l'a pas vu; le xvme s'en est moqué.
Le christianisme que j'appellerai de sentiment ne commence pas, en littérature, avec Chateaubriand. Il se dessine dès la fin du xvme siècle et nous pourrions presque dire le moment où il est né.
« Un jour, dit Bernardin de Saint-Pierre dans ses Études de la nature, j'étais allé avec Jean-Jacques me promener au Mont Valérien. Quand nous fûmes parvenus au sommet de la montagne, nous formâmes le projet de demander à diner à ses ermites pour notre argent. Nous arrivâmes chez eux un peu avant qu'ils se missent à table, et pendant qu'ils étaient à l'église, Jean-Jacques Rousseau me proposa d'y entrer et d'y faire notre prière. Les ermites récitaient alors les litanies de la Providence, qui sont très belles. Après que nous eûmes prié Dieu dans une petite chapelle, et que les ermites se furent acheminés à leur réfectoire, Jean- Jacques me dit avec attendrissement : « Maintenant « j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile : Quand plu- « sieurs d'entre vous seront rassemblés en mon nom, je « me trouverai au milieu d'eux. 11 y a ici un sentiment « de paix et de bonheur qui pénètre l'âme. » Je lui répondis : « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique. » Il me repartit hors de lui, et les. larmes aux yeux : « Oh ! si Fénelon vivait, je chercherais à être son la- « quais, pour mériter d'être son valet de chambre. »
Nous assistons ici à la naissance du christianisme de