CHAPITRE VIII
sentiment ; nous le prenons sur le fait et au berceau. Notez que la question de foi n'est pas même posée, il s'agit d'une émotion presque autant physique que morale. Le Fénelon réel, si sec dans ses rapports avec les protestants, et qui apporta dans sa lutte contre Bossuet le i fiel de la colombe » dont parle Joubert, fait place au Fénelon légendaire, à celui que Marie- Joseph Chénier mettra sur la scène et qui n'aura plus de chrétien que le nom. De même le Vicaire savoyard deviendra le bon curé de Mélanie. L'attendrissement tientlieude croyance. Pensez-vous que « le son tant aimé des cloches de l'église natale » ne dérive pas plus ou moins directement des litanies du Mont Valérien? Que demande Chateaubriand après Rousseau, que demanderont désormais à la religion tant d'autres après eux? Une émotion esthétique chez ceux-ci, sentimentale chez ceux-là : rien qu'une émotion. Et qu'est-ce, au fond, qu'une émotion? — une sensation. Voilà donc la foi ramenée à la sensation, suscitée par les yeux ou les oreilles, livrée au hasard d'un cantique plus ou moins bien chanté, d'une procession bien réglée ou d'une profusion de cierges allumés à quelque fin de vêpres. Qu'importe, dira-t-on, si ces pratiques suggèrent des sentiments pieux, si elles éveillent le désir de la foi? 11 importe beaucoup, caries âmes conquises de la sorte pourront bien entrer ou rentrer dans l'église, mais elles n'y resteront pas. Rien ne s'use plus vite que le sentiment, surtout en ces délicates matières. Si Bossuet, pour convertir M. de Turenne, n'avait eu à lui offrir que le spectacle d'une grand'messe chantée par les acteurs de l'Opéra, il est probable que la conversion aurait trainé ou ne se serait point faite. Ces âmes saines du xvne siècle n'avaient point la nervosité maladive d'un Saint-Preux ou d'un René. Elles avaient le goût du solide et ne se conten-
taient pas de fumée. Leur christianisme était en profondeur, non en surface.
Je viens de dire le vrai mot, christianisme de surface. C'est celui que Chateaubriand nous a imposé, au grand profit peut-être de la littérature, mais au grand détriment du véritable esprit religieux. Les catholiques ne s'y sont pas trompés. Us n'ont jamais placé le Génie du christianisme au même rang que YEssai sur l'indifférence, la Législation primitive ou les Soirées de Saint- Pétersbourg. Les croyants n'ont su aucun gré à Chateaubriand d'avoir, selon une expression heureuse *, badigeonné le christianisme. Albert de Broglie a dit quelque part : « illustré. »
Tout était péril dans cette restauration factice. D'une part, on pouvait dire qu'admirer surtout dans la religion le culte, c'était, selon la très belle et très forte remarque de Benjamin Constant, admirer précisément l'élément que le polythéisme y avait introduit, l'élément absolument étranger à la pensée de l'Évangile, où le culte en esprit et en vérité est recommandé d'une manière expresse. D'autre part, on pouvait provoquer des comparaisons fort déplaisantes, et, à un moment, elles n'ont pas manqué. On s'exposait à s'entendre dire que si la vérité d'une religion se mesure à sa beauté ou à la beauté des œuvres qu'elle inspire, celle dont les pompes se célébraient au Parthénon, à Eleusis, à Olympie, à Delphes, celle qui avait suscité la sublime procession des Panathénées, le Jupiter de Phidias, les tragédies d'Eschyle, de Sophocle, etc., devait être la vraie religion.
Le virtuosisme religieux, catholique, chrétien, inconnu aux siècles précédents, apparaît avec le livre de
1 Le mot est « d'une jeune personne, » dit Senancour; il pourrait bien être de sa fille, qui avait du sel dans les reparties et du mordant.