CHAPITRE IX
que rendraient énergique les périls momentanés d'une vie simple. Dans celle du monde, l'opposition des intérêts demande une dextérité fatigante, et les fortes émotions y sembleraient déplacées. Tous les cœurs mortels ont besoin d'être agités, sans doute, mais non par des choses si futiles.... » Celte dextérité, que Senancour ne devait jamais acquérir, l'estime des personnes qui le connaissaient y suppléait heureusement, au moins dans une certaine mesure. Deux noms doivent être cités tout d'abord et hors ligne parmi les hommes qui, d'une manière délicate, trouvèrent moyen de venir à son aide, Vieilli de Boisjolin et Antoine Jay. L'auteur (XOberman a toujours été si discret, si réservé, on pourrait même dire si renfermé en ce qui touche ses relations, qu'il est aussi difficile d'en établir l'origine que d'en déterminer le degré. Ce qu'il y a de certain, c'est que Boisjolin, le fils du poète qui a écrit La Forêt de Windsor (dont les anthologies de jadis contiennent plus d'un fragment), ancien officier du génie, devenu libraire je ne sais trop comment, fit connaître Senancour à Jay, l'un des directeurs de la Biographie des Contemporains et, chose plus importante, l'un des fondateurs du Constitutionnel et de la Minerve, et lui procura ainsi des ressources immédiates, dont son petit ménage avait besoin. Je dis son petit ménage, car, si sa femme était morte depuis assez longtemps, la position modeste de ses enfants ne leur permettait guère de lui assurer quelque aisance. Je possède, et je donnerai ailleurs, la liste d'un certain nombre de notices écrites pour la Biographie des contemporains. Il n'y a là qu'un intérêt bibliographique d'assez mince valeur en dehors d'un cercle très restreint de curieux. Il serait plus piquant de pouvoir reconstituer la collaboration assez assidue de Senancour au Constitutionnel pendant
les années de lutte de la Restauration. M"e de Senancour, ainsi que je l'ai dit au chapitre VII, en possédait la collection avec les signatures manuscrites, car on ne signait pas alors dans les journaux. Le zèle indiscret d'une parente, qui croyait rencontrer là une excellente occasion de gain, a fait détourner cette collection, de laquelle, par un juste châtiment, elle n'a tiré aucun profit. Il serait même bien possible que ces journaux eussent été détruits avec d'autres documents précieux, dans l'autodafé allumé après la mort du capitaine de Senancour par des parents quelconques, venus de Suisse pour accomplir cette jolie besogne.
Du reste, la production de Senancour, telle que nous allons la voir se dérouler dans les Résumés qui vont se suivre de 1824 à 1827, nous indiquera bien quelle devait être son orientation comme journaliste. On sait que le Constitutionnel d'alors était grand dévoreur de Jésuites. 11 est possible que l'auteur des Observations ne se soit pas refusé le plaisir d'en grignoter quelques-uns. La tradition semblait s'en être conservée autour de lui et après lui. Le capitaine de Senancour, resté abonné au Constitutionnel (combien différent de lui-même !) écrivait sur les marges du journal des dissertations contre les Jésuites, et prêtait son exemplaire à ses voisins afin de les éclairer. M110 de Senancour était également d'un esprit très peu religieux ou du moins très peu catholique.
Tout ce monde politique, philosophique et littéraire, dans lequel Senancour fut alors accueilli, et dont il n'acceptait qu'en partie les idées et les sentiments, mériterait d'être moins oublié ou mieux connu qu'il ne l'est. Boisjolin, Jay, Jouy, Lemontey, Lanjuinais, de Gérando étaient des hommes d'un réel mérite, quelques-uns de haute valeur. On a pu égaler leurs travaux