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CHAPITRE IX

mais non dépasser l'excellence de leur esprit. Ils étaient libéraux dans la plus noble acception de ce terme. Libéralisme, à cette époque, ne voulai t dire ni révolution, ni faction, ni secte. Une autre direction a prévalu, et nous ne nous en trouvons pas mieux. Parmi les hommes que dans ce cercle fréquenta Senancour, se plaçait au premier rang Benjamin Constant, le plus distingué représentant du libéralisme français. J'ai toujours été très surpris que l'auteur des Traditions morales et l'éminent écrivain auquel nous devons le bel ouvrage sur La Religion, n'aient jamais trouvé ou saisi l'occasion de se rendre témoignage l'un à l'autre. Ils marchaient cependant dans la même voie, poursuivaient le même but, une émancipation disciplinée de la conscience : Constant avec une teinte de protestantisme, qui lui venait de ses ascendants, Senancour avec une nuance de théosophie, qui devait aller s'affirmant de plus en plus, ni l'un ni l'autre voltairiens, quoi qu'on ait pu dire et malgré la sérieuse estime en laquelle ils tenaient Voltaire.

C'est grand dommage que Sainte-Beuve, qui poussait si loin l'art de faire revivre les personnes et d'illuminer les figures, n'ait pas pris en quelque considération ces écrivains si populaires à leur époque et si méritants ! Pour quelques-uns, il y eut de sa part des raisons personnelles. Les voltairiens du Constitutionnel et de la Minerve, comme plus tard ceux du National, tenaient le romantisme en médiocre estime. Lors de la publication de Joseph Delorme, Jay crut devoir prendre Sainte-Beuve à partie. Il apporta dans sa controverse peu de mesure et peu de tact. Sainte-Beuve le lui fit bien sentir, lorsque, en 1832, il eut à rendre compte dans le Globe de la réception de Jay à l'Académie française. On trouvera cet article aigre-doux, et plus

aigre que doux, au tome II des Premiers Lundis. Depuis, ce nom n'est jamais revenu sous la plume du critique. Les antiromantiques lui étaient restés en horreur >.

Sur ce point, d'ailleurs, Senancour n'était guère en communauté d'idées avec ses amis. L'écrivain qui avait eu les audaces d'Oberman devait incliner et inclinait en effet vers la nouvelle école, ainsi que le démontrent les notes des Troisièmes Rêveries.

C'est probablement par l'intermédiaire de son ami, le libraire Boisjolin, que Senancour fut mis en relations avec Lecointe et Durey, qui publiaient une série de Résumés historiques, ou plutôt avec les directeurs de cette entreprise, Félix Bodin et Léon Thiessé. Ces noms, qui ne disent rien au public d'aujourd'hui, avaient alors leur signification et exerçaient une certaine influence. Ce fut Léon Thiessé que l'on chargea de présenter aux lecteurs de la Restauration le Cours de littérature de La Harpe. Félix Bodin était plus spécialement politique. Il se donna corps et âme à cette œuvre des Résumés poussée assez loin dans une direction libérale et destinée à battre en brèche le royalisme intransigeant et l'ultramontanisme. Cette collection, dont on rencontre encore bon nombre d'exemplaires sur les quais, était assurément fort inégale. Quelques collaborateurs s'y firent pourtant remarquer, Ferdinand Denis pour son Histoire littéraire du Portugal et du Brésil, Armand Carrel pour ses études sur Y Ecosse et la contre-révolution d'Angleterre. Senancour donna trois ouvrages : Résumé de l'histoire de la Chine (1824), Résumé de l'histoire des traditions morales et religieuses (182o), Ré-

1 Voir l'appendice C.

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