‹ Un PrécurseurChapitre 79 sur 110 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sophes peuvent se croire autorisés à démontrer en quelque sorte la perpétuité de la sagesse. Il y a là, en effet, un parallélisme fait pour séduire, mais ce parallélisme n'est pas sans quelques inconvénients, et même sans quelques dangers. On est toujours tenté de céder à ses préférences : la balance est difficile à tenir.

Un péril presque inévitable en pareille malière se présente, surtout quand on vient à rencontrer le christianisme. L'alternative qui se pose est celle-ci : ou bien la sagesse est d'accord avec la révélation chrétienne, et alors, comme elle lui est antérieure, cette dernière est parfaitement inutile et superflue ; ou bien la révélation est en désaccord avec la sagesse, et dans ce cas elle doit être résolument écartée, au moins par les sectateurs de celle-ci. C'est à cet écueil que Senancour, malgré sa modération et sa prudence, devait venir se heurter.

La science des religions commence aujourd'hui à se constituer sérieusement. Elle a sa chaire au Collège de France, et un peu partout ses interprètes autorisés. Strauss, Michel Nicolas, Fustel de Coulanges, Renan, Alfred Maury, Albert Réville, Georges Perrot, pour ne citer que quelques noms, ont élargi la voie, créé la méthode, éclairci plus d'un point obscur. On n'en était pas là en 1825 ni même en 1827. On n'avait encore que des guides peu sûrs, une érudition restreinte, des objets de comparaison en trop petit nombre. Le grand ouvrage de Benjamin Constant ne devait paraître qu'en 1830. L'auteur, par ses relations avec l'Allemagne savante, notamment avec les Schlegel, par sa curiosité infinie, ses immenses lectures, la subtilité de sa dialectique, devait donner un modèle, malheureusement trop peu suivi pendant des années. Dans tous les cas, Senancour

n'aurait jamais eu tant de ressources à sa disposition, et des sources qu'il pouvait consulter, il a tiré vraiment bon parti. Sa critique est un peu tâtonnante, parfois trop vague, parfois trop méticuleuse, souvent servie cependant par un instinct qui s'affirme d'autant plus religieux qu'il est moins chrétien. J'ai dit que le but de l'ouvrage est d'instituer une sorte de parallélisme entre les lueurs de la sagesse et les obscurités de la foi. 11 faut préciser davantage la nuance. Cette sagesse, Senancour n'en cherche pas uniquement l'expression dans les philosophies antiques ou modernes, il en veut bien trouver une part dans les religions elles-mêmes, à condition de séparer ces vérités de l'élément fétichiste suscité ou entretenu par l'enseignement sacerdotal.

Appliquée aux religions de la Grèce ou de l'Inde, cette méthode pouvait ne pas offrir de trop grands inconvénients. Elle en présentait tout de suite dès que l'on rencontrait le christianisme. Est-ce réellement pour avoir appelé Jésus « un jeune sage, » ou pour l'avoir qualifié de « respectable moraliste, » que Senancour a été incriminé? L'avocat du roi, M. Levavasseur, qui mit tant d'àpreté dans cette poursuite, visait évidemment l'esprit général du livre.

Par exemple, fidèle à son système, l'auteur des Traditions ne craignait pas d'établir dans les Évangiles mômes sa distinction favorite du bienfaisant et du nuisible, du raisonnable et de l'irrationnel.

« Quelques moralistes ont remarqué, jusque dans les quatre Évangiles choisis, un certain nombre de passages difficiles à bien entendre, ou moins admirés ailleurs que chez les chrétiens, et ces moralistes ont composé deux recueils. Ils ont formé le premier de ce que les lumières naturelles faisaient approuver, soit dans les Évangiles, les apôtres et les docteurs, ou les

Page 1