‹ Un PrécurseurChapitre 82 sur 110 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

était au ministère, et la Congrégation, tout en travaillant à prendre sa revanche, portait l'oreille basse. Le moment était opportun pour s'expliquer et être écouté. Notre philosophe le saisit.

« L'auteur des Traditions, commença-t-il par dire en se présentant devant la juridiction nouvelle, n'a pas seulement pour objet de protester contre une décision dont on ne pouvait n'être pas généralement surpris, mais aussi de rétablir, dans un intérêt moins circonscrit et par vos lumières, l'état de la question. 11 l'exposera dans les termes les plus simples.

« Les croyances religieuses sont toutes protégées : tel est parmi nous le principe légal. Cette protection même demandant que les fidèles des différents cultes ne s'irritent pas mutuellement, une loi devait défendre l'outrage. Qu'est-ce que l'outrage relativement au culte? Si généralement on déterminait avec plus de soin la valeur des mots, il ne serait pas aussi difficile de ne rencontrer dans les occasions solennelles que des hommes justes. La loi relative à l'outrage ne peut être interprétée que d'une manière, et le sens naturel se trouve le seul permis ; autrement cette loi deviendrait elle-même illégitime, puisqu'elle serait en opposition avec la loi fondamentale.

« Comment l'outrage consisterait-il à ne pas déclarer divine l'origine d'une croyance? 11 n'est pas un culte dont chaque jour la légitimité ne soit contestée par les autres cultes, ce qui est inséparable de leur droit de se livrer, pour se maintenir, à la controverse. Nulle Église ne saurait insister sur l'excellence spéciale de sa doctrine, sans blâmer par cela même les symboles contraires. « Si à l'égard de chaque culte, disait à la tribune un ministre du roi, on ne pouvait alléguer qu'il est faux, il n'y aurait plus de liberté des cultes. »

« En vain, est-il dit dans les motifs du jugement rendu le 14 août, on invoque (en faveur du livre des Traditions) la liberté des cultes; elle ne saiwait le protéger, puisque la doctrine contenue dans V ouvrage est Vabsence de tous les cultes. 11 y a dans ces mots une assertion et non un argument. L'assertion prouve que le livre est bien peu connu de ceux qui l'ont hasardée. Quant au raisonnement, il surprendra plus encore. Par quelle subtilité indigne de la loi aurait-elle séparé de la liberté des cultes la liberté de conscience religieuse? Il ne manquerait donc à l'auteur, pour être disculpé, que d'avoir arboré l'une des bannières qui, selon la doctrine inséparable du culte de l'État, sont toutes les bannières de l'hérésie ou de l'impiété. Un grand nombre d'adorateurs de la divinité sont très religieux, bien qu'ils n'admettent pas le symbole de communions les plus connues.

« La situation du penseur religieux à l'égard des diverses communions régulièrement constituées se trouve ici très exactement établie et définie. Pour discuter un culte ou simplement telle cérémonie, telle pratique, il faut appartenir à un autre culte, à une religion adverse. A moins d'être un ennemi déclaré, on perd tout droit de contrôle. Les cultes sont libres, mais à condition que les opinions ne le soient pas. Cette liberté ainsi interprétée devient un monopole, un privilège. Le théosophe, le déiste, sont réputés indignes de porter un jugement sur les questions religieuses, et même sont considérés comme coupables lorsqu'ils s'en avisent; on leur refuse aussi le droit d'éprouver, de manifester le moindre sentiment de piété, tout cela parce qu'aux religions officielles ils préfèrent le sentiment humain et religieux dans sa généralité, parce que, pour juger et peser les choses, ils veulent demeurer impartiaux, n'entrer dans aucun camp, dans aucune chapelle.

Page 1