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CHAPITRE IX

« Accoutumés aux calmes procédés de la recherche philosophique, ils s'interdisent les violences de langage qui prouvent beaucoup plus le défaut d'éducation, la force du tempérament ou l'aveuglement de l'esprit de secte, que la profondeur réfléchie de la croyance. Quiconque n'est pas intolérant est-il donc incapable, ipso facto, d'avoir une opinion en matière de foi, de distinguer dans les différents cultes ce qu'ils ont de bon et de mauvais, de comprendre, de prier Dieu, de s'élever à une conception religieuse de la destinée universelle? C'est ce qui semblerait résulter de la position toute particulière que l'on fait aux déistes. »

Israélite ou musulman, Senancour aurait pu parler de Jésus, de sa divinité, avec une liberté voisine de l'amertume ou de la violence ; il eût été légalement irréprochable. N'étant que théosophe,il se trouve avoir offensé le fondateur du christianisme en s'exprimant sur son compte dans les termes de la plus sincère, de la plus exquise convenance.

Après avoir relevé ce contresens et rappelé de quelle façon outrageuse un ecclésiastique célèbre venait récemment de traiter les disciples de Moïse, Senancour continue :

« Aucun passage des Traditions ne contient un outrage dans le sens naturel ou dans le seul sens légal admissible. On en voit la preuve dans les motifs mêmes du jugement. 11 y est dit : « Ces outrages consistent principalement à nier de la manière la plus formelle la divinité de Jésus en le qualifiant de jeune sage, de respectable moraliste. i> Dans ces expressions, jeune sage, respectable moraliste, il n'y a pas d'outrage ; on n'y pourrait chercher d'ailleurs qu'une opinion et non une négation formelle. Il est malheureux d'être appelé à prononcer une décision dans de semblables matières quand

on les connaît si peu. Lorsque la question est grande, il n'est pas de jugement sans appel devant l'Europe ou devant l'avenir. Si même le dogme dont il s'agit paraissait nié formellement dans ce livre où, au contraire, il ne se trouve pas qu'on se soit expliqué à cet égard, serait-ce un outrage ? Les fidèles, dans quelques sectes, rejettent ce dogme et ne sont pas proscrits pour être antitrinitaires, comme l'ont été une partie des hommes les plus illustres et les plus religieux de l'Occident chrétien. »

On songe, malgré soi, en lisant ces lignes, à la fameuse phrase de Renan qui souleva de si grandes colères, il y a quelques années. Personne n'a oublié que, dans la première leçon qu'il fit au Collège de France, le savant professeur ayant dû nommer Jésus, ajouta aussitôt, pour caractériser cette personnalité extraordinaire et ne laisser aucune ombre sur sa façon de penser à cet égard : « Homme incomparable. Si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu.... » Les clameurs des dévots furent telles, que le cours fut suspendu et, plus tard, le professeur destitué. Que les catholiques n'aiment pas plus homme incomparable que jeune sage, cela se comprend, et, à leur point de vue, ils ont raison ; mais que l'État, dans une de ces circonstances, et la magistrature dans l'autre, se soient laissé intimider par des démonstrations aussi contraires à la loi qu'au bon sens, ou aient épousé des ressentiments qui ne devraient pas franchir le seuil du sanctuaire, c'est là ce qui, pour les hommes habitués à réfléchir, sera toujours un sujet d'étonnement, de scandale et d'affliction.

On aura remarqué l'allusion que fait Senancour aux

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