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CHAPITRE XI

ployer une expression de la vieille critique, on nous en donnerait les beautés. C'est méconnaître le caractère de l'œuvre, lequel est la continuité dans le sincère et le simple. Chaque génération qui entre dans la vie intellectuelle et morale apporte avec soi sa préoccupation, sa prédisposition qu'elle veut à toute force retrouver chez ses écrivains favoris, et si elle ne l'y rencontre pas, elle la leur suppose, elle la leur impose. C'est ainsi que vers 1830, la marotte romantique étant le désespoir artiste, il a fallu que Senancour fût un artiste et un désespéré. Qu'il le voulût ou non, ce n'était pas l'affaire. On le classait, on l'enrôlait, on le baptisait. Vainement eût-il protesté, le succès était à ce prix, et l'empreinte posée parla mode pèse encore sur l'ouvrage chez ceux qui le lisent et surtout chez ceux qui ne le lisent pas.

Les admirateurs romantiques (ÏOberman, qui l'assimilaient, bon gré, mal gré, à René et à }Yerther, ne se rendaient pas compte de deux différences capitales : Gœlhe et Chateaubriand ont voulu peindre des passionnés qui se heurtent contre l'impossible et qui s'y brisent, Werther se tue, René disparait dans je ne sais quelle obscure combinaison; Adolphe lui-même s'éloigne désillusionné, stérilisé et, comme nous dirions, fini. Rien de tel dans Oberman. 11 n'y a point de drame ni de passion, puisqu'iln'y a qu'un personnage C'estle poème de la recherche solitaire, âpre, hautaine, mais nullement tournée à une désespérance volontaire. « Je trouverai ce que je trouverai, le salut ou la perte, peu importe; ce qui est essentiel, c'est de ne s'aveugler sur rien et de rester d'accord avec soi-même. » Voilà tout le livre et voilà tout l'homme. De ce que la question du suicide est agitée, librement d'ailleurs et sans parti pris, comme toutes les autres, on en a conclu un peu témé-

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rairement, ce me semble, que le héros et même l'auteur songeaient à cette solution. En fait et pour Senancour, je ne le crois pas. Rien, ni dans ses ouvrages, ni dans ses papiers intimes, n'autorise cette supposition. Comme induction littéraire appliquée au personnage, elle ne me parait pas mieux fondée. Ce livre n'est pas une descente aux enfers, comme ceux dont nous parlions plus haut, mais au contraire une ascension, je ne dirai pas vers le ciel, mais à travers un purgatoire douloureux, vers les limbes. La conclusion de cet ouvrage réside dans le mol final des Rêveries : « La vie n'est qu'un laborieux mouvement d'espérance. »

C'est ce que les romantiques n'ont pas voulu voir. 11 leur fallait un Oberman tout d'une pièce; ils ne lui pardonnent pas de s'être consolé au lieu de s'être tué. Ils auraient désné que ce livre fût celui que rêvait Sautelel, le Werther de la vérité ; conception grandiose d'ailleurs et qu'un Shelley aurait pu réaliser; certes Sautelet fut le plus logique de tous, puisque n'ayant pu faire l'œuvre, il en mit le dénouement en action.

On a justement admiré le symbolisme de Werther : « Chaque lettre, écrit Pierre Leroux, répond à la saison où elle est écrite, tant Werther est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on le voit au printemps dans de délicieuses campagnes, tout entier au sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans, suivant toujours les vicissitudes des saisons ; et Werther, après avoir passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles ne font avec elles qu'un seul tissu. »

Dans Oberman, on chercherait vainement un pareil

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