CHAPITRE PREMIER
I. Sienne au Moyen âge. Anarchie et sainteté. Les Bienheureux Tolomci, Colombini, Petroni et sainte Catherine de Sienne. — II. Enfance et jeunesse de Bernardin. Son caractère. La Vierge de la porte GamolJia. La peste de 1400. Bernardin à l'hôpital de la Scala. II prend l'habit des Frères mineurs. — III. Bernardin novice au petit couvent, de Golombaio. Il fait profession et reçoit la prêtrise. Il prêche sur la Passion. Le Ministre général lui ordonne de se consacrer à laprédication. —IV. Caractère nouveau donné à la prédication parles deux grands Ordres mendiants. Décadence au quatorzième siècle. Saint Vincent Ferrier. Celui-ci pressent et annonce l'apostolat de Bernardin. — V. Premiers sermons de Bernardin. Fondation du couvent de la Capriola. Période de recueillement. Bernardin reçoit d'en haut l'avis d'aller évangéliser la Lombardie.
Sur la triple colline où elle accroche ses palais et ses églises, fait escalader ses ruelles tortueuses
et dresse sa fière silhouette dentelée de créneaux et hérissée de tours, Sienne, à la différence de la plupart des villes de l'Italie, nous apparaît avec la marque, non de la Renaissance, mais du Moyen âge. Il faut remonter, en effet, au treizième siècle, pour la trouver puissante et prospère, émule souvent heureuse de Florence dans la guerre, le commerce et les arts. La plupart des monuments qui lui donnent une physionomie si particulière, entre tous le Duomo et le Palazzo publico, sont de cette époque. Dans la seconde moitié du siècle suivant, elle était déjà en déclin ; loin d'étendre sa domination, elle semblait impuissante à conserver son indépendance ; si elle continuait à s'orner, le grand souffle créateur était tombé. C'est que l'anarchie y régnait : des révolutions incessantes bouleversaient la constitution et portaient au pouvoir des factions hors d'état de s'y maintenir ; les plus vils démagogues étaient préférés aux citoyens éclairés qu'on jalousait et proscrivait; l'influence dominante appartenait aux clubs et aux sociétés secrètes; l'exil et la confiscation frappaient des classes entières, un jour les nobles, le lendemain les artisans; les opposants ou les suspects étaient condamnés à mort; meurtres et massacres ensanglantaient le Palais
public, siège du gouvernement, et, de ses larges fenêtres gothiques, l'émeute victorieuse précipitait sur la place les corps mutilés des magistrats ; à l'état permanent, sévissait cette guerre des rues , dont les rouges palais , aux porches bas , aux rares fenêtres grillées , aux énormes bossages, semblent encore aujourd'hui garder les tragiques meurtrissures ; en un mot , quelque chose comme la Terreur de 1793 ou la Commune de 1871, se prolongeant pendant près d'un demisiècle.
Et cependant, par un de ces contrastes habituels à l'Italie du Moyen âge, cette ville, qui semblait ne plus être qu'un foyer de passions haineuses, était, à cette même époque, si féconde en saints, qu'elle méritait d'être appelée par les contemporains r « antichambre du paradis ». A peine le Bienheureux Bernard Tolomei était-il mort, en 1348, après avoir fondé l'austère congrégation des Olivétains, que le Bienheureux Jean Colombini, jusque-là riche négociant et l'un des chefs de la République, embrassait la pauvreté, la pénitence et l'humihation, avec cette folie héroïque qui fait d'ordinaire le scandale du monde; sa parole et son exemple groupaient autour de lui des compagnons sortis des meilleures familles de Sienne, qui s'in-
titulaient les « Pauvres de Jésus-Christ (1) » ; puis, tous ensemble, ils allaient par les rues ou par la campagne, prêchant, priant et chantant, débordant de sainte poésie, ivres d'amour divin, heureux quand on les bafouait, souriant à la douleur et à la mort, tout illuminés de surnaturel, renouvelant, à près de deux siècles de distance, l'apostolat du Poverello d'Assise et de ses premiers disciples (2). Pendant ce temps, au fond de la Chartreuse où il menait une vie d'oraison et de mortification, un autre Siennois,le Bienheureux Pietro dei Petroni, acquérait un renom de sainteté qui dépassait les murs du cloître, et ses concitoyens s'arrachaient à leur vie si agitée, pour venir recevoir de lui des avis oii ils reconnaissaient avec admiration des lumières venues d'en haut (3). Enfin brillait, entourée d'une auréole plus lumineuse encore, la figure de sainte Catherine de Sienne (4) : cette fille d'artisan, humble tertiaire dominicaine, torturée par la souffrance, en même temps qu'elle vivait
(1) Plus tard, devenus un Ordre nouveau, ils s'appelleront les Jésuates.
(2) Colombini mourut en 1367. Sa vie, jusqu'ici peu connue, a ôté mise récemmeut en lumière par le livre charmant et touchant de Mme la comtesse de Rambuteau, Le Bienheureux Colombini, Histoire d'un Toscan au XI V^ siècle, chez Lecoffre, 1893.
(3) Petroni mourut en I36I3
(4) Née en 1347, morte en 1380.
d'une vie contemplative dont les mystères étonnent notre intelligence, faisait preuve, dans les choses de ce monde, d'un génie admirablement pratique ; elle trouvait des accents pénétrants pour prêcher la paix, l'union, la justice, à une époque où tout était trouble, discorde et violence, non seulement dans la cité, mais dans l'Église universelle ; par la seule autorité de sa sainteté, elle devenait, toute jeune encore, la conseillère écoutée du Pape et des gouvernements, l'arbitre de la chrétienté, et apparaissait comme l'un des types les plus extraordinaires et les plus purs de cette sorte de prophétisme qu'à certaines heures de crise exceptionnelle, la Providence semble susciter en dehors et à côté de la hiérarchie ecclésiastique.
C'est l'année même de la mort de sainte Catherine, en 1380, et comme pour ne pas laisser d'interruption dans cette suite de saints, que naît à Massa, ville du territoire siennois, l'enfant qui doit être saint Bernardin (1). Par son père, gouverneur
(1) Je me suis attaché à recueillir les faits intéressants de la vie de saint Bernardin, dans les biographies assez nombreuses qui
de cette ville, il appartenait à la noble famille des Albizeschi. A moins de trois ans, il perd sa mère; à six ans, son père; mais l'orphelin rencontre tout près de lui, pour suppléer ses parents, des femmes de rare piété qui n'ont pas peu contribué à sa formation morale : ce sont ses trois tantes, Diana, Pia, Bartolomea, et sa cousine Tobia. Pas une ombre à la lumière candide et charmante dans
ont été écrites, peu après sa mort, par des contemporains ayant pu le connaître et être témoins d'une partie des faits qu'ils racontent. Plusieurs de ces biographies ont été publiées intégralement ou en partie, soit dans les Acta sanctorum des Bollandistes, au tome V du mois de mai, soit en tête des Opéra sancti Bernardini Senensis, édités, au seizième siècle, en cinq tomes, par le P. DE LA Haye. D'autres ont été fondues par Wadding, dans ses Annales Minorum, écrites au dix-septième siècle; il en indique neuf qui lui ont servi et dont U dit avoir les manuscrits sous les yeux. Entre ces diverses biographies, notons de préférence celle qui a été écrite, dix mois après la mort du saint, par Bernabœus Senensis, ami de Bernardin, littérateur de quelque notoriété, ayant rempli divers emplois dans la république de Sienne; celle qui a pour auteur Maphœus Vegius, humaniste célèbre qui osa composer un treizième livre de Y Enéide et qui mourut, en 1458, religieux Augustin, après avoir été, sous Eugène IV, Abréviateur et Secrétaire de la Daterie; celle qui a été attribuée, à tort ou à raison, à saint Jean de Capistran, disciple et ami de saint Bernardin; la Vie anonyme, composée aussitôt « après la translation du corps » par un Frère mineur du couvent d'Aquila; enfin celle qui a été transcrite par Surius, dans le recueil publié par lui au seizième siècle, et qui est reproduite en tête des Œuvres du saint. Mentionnons aussi la notice contenue dans les Vite di uomini illusiri del secolo XV, par Vespasiano DA BiSTicci, et reproduite en tête des Prediche volgari di San Bernardino, publiées par L. Banchi (Siena, 1880).
laquelle nous apparaissent ses premières années. Telle était sa pureté, qu'à la moindre parole malsonnante, la rougeur lui montait au visage, comme si, disait un contemporain, quelqu'un lui avait donné un soufflet (1). Qu'on ne se le figure pas cependant enfant timide et gauche, sans défense contre le mal : il est alerte et vaillant. Un jour qu'il jouait dehors, avec quelques condisciples, un personnage d'un certain rang s'approche pour lui faire des propositions déshonnêtes : ce n'était pas chose rare à cette époque; l'enfant, indigné, répond par un coup de poing; sa petite taille ne lui permet d'atteindre que le menton, mais le coup est si vivement asséné, que le bruit en retentit presque jusqu'au bout de la place (2) ; l'homme s'éloigne, couvert de confusion aux yeux de tous les assistants. « Plusieurs années après, raconte l'un des biographes, sur cette même place, j'ai vu, pendant un sermon de Bernardin, ce même personnage, le cœur touché de componction, verser des larmes aussi abondantes que s'il eût été durement battu de verges. » Une autre fois, pour-
(1) a un rubor in facie verecundiœ apparebat, ac si injuria quit ei alapam inlulisset. » (Vie attribuée à S. Jean de Gapistran.)
(2) « Staiim magno iciu pugni civem illum percussit infra mentuniy credens percutere facicm, adeo magno sonitu, quod ferè totam plateam replevit audilu. » {Ibid.)
suivi par un étranger qui lui tenait des propos semblables. Bernardin l'attire adroitement hors de la ville, après s'être concerté avec ses camarades, et là, subitement, tous lui jettent, en même temps qu'une volée d'injures, les pierres dont ils ont eu soin de remplir leurs poches ; ils le lapidaient, dit la vieille chronique, avec non moins d'ardeur que les Juifs saint Etienne (1).
Dès l'âge de onze ans, Bernardin avait été appelé par ses oncles, à Sienne, pour y recevoir une instruction en rapport avec le rôle auquel le destinait sa naissance. Il s'appliqua d'abord, avec un succès dont ses maîtres ont rendu depuis témoignage, aux belles -lettres et à la philosophie. Devenu adolescent, il étudia, pendant plusieurs années, le droit canon, la théologie, les saintes Écritures, et y prit tant de goût que les autres sciences lui parurent fades. D'ailleurs, ce qu'on disait déjà de sa piété et de sa vertu, les mortifications dont ses camarades surprenaient parfois le secret, n'étaient pas d'un jeune homme que tentaient les ambitions mondaines. Son austérité n'ôtait rien à sa bonne grâce. Les historiens insistent sur l'amabilité de son caractère, sur son affa-
(1) « Non minus avide malignum hominem lapidabant quam Judœi Stephanum. » (Vie attribuée à S. Jean de Capistran.)
bilité envers tous, sur la gaieté de sa conversation. « Là où est Bernardin, disait-on, nulle place à l'ennui. » Sa figure, alors, n'avait rien de ce masque singulièrement émacié, creusé, ridé, devenu le type d'après lequel les vieux peintres l'ont représenté sur les autels; on nous le dépeint, à cette première époque, comme un jeune homme fort agréable, d'un visage coloré, d'une physionomie fine et distinguée, d'un air enjoué et cependant imposant le respect, de manières courtoises et engageantes, d'une taille moyenne et bien prise. En le voyant si fait pour plaire, les pieuses parentes qui veillaient sur Bernardin jugeaient sage de le mettre souvent en garde contre le danger des coquetteries féminines. Un jour que sa cousine Tobia lui donnait quelque avis de ce genre : « Sachez, répondit-il plaisamment, que je suis épris d'une très noble dame. Je donnerais volontiers ma vie pour jouir de sa présence, et ma nuit serait sans sommeil, si j'avais passé la journée sans la voir. » Puis revenant d'autres fois sur le même sujet : « Je vais voir mon amie, ma belle amie. » Ces propos rendaient Tobia fort perplexe : elle avait peine cependant à soupçonner un jeune homme qu'elle savait si dévot et si mortifié. « Quelle est donc, lui demanda-t-elle, cette bien-
aimée dont vous me parlez sans cesse? Où demeure-t-elle? » Bernardin se borna à répondre qu'elle demeurait au delà de la porte Camollia. De plus en plus troublée, Tobia se décide à observer secrètement les démarches de son jeune cousin. Dès le lendemain, cachée près du lieu indiqué, elle ne tarde pas à voir venir Bernardin. Au-dessus de la porte Camollia, était peinte une Vierge qui s'élevait dans les cieux, au milieu d'anges dansant, chantant, jouant des instruments (1). Cette fresque n'existe plus, mais d'autres peintures du temps nous permettent d'imaginer ce qu'elle pouvait avoir d'inspiration et de charme pieux, malgré les gaucheries de l'exécution. Bernardin s'agenouille devant l'image de la Vierge; l'expression de son visage témoigne du ravissement avec lequel il la contemple, de la ferveur avec laquelle il la prie ; cela fait, il se relève et rentre directement chez lui. Plusieurs jours de suite, Tobia renouvelle l'épreuve avec même résultat. Pleinement rassurée, elle redemande à Bernardin de lui révéler le nom de la femme dont il est épris, afin, dit-elle, de la demander en mariage, si elle n'est pas
(1) Cette fresque, peinte, en 1310, par les peintres Cecco et Nuccio, fut refaite, en 1415, par Benedetto di Bindo. Il n'en reste plus aucune trace.
de rang trop supérieur. « Ma mère, répond le jeune homme, puisque vous l'ordonnez, je vous livrerai le secret de mon cœur, que, sans cela, je n'aurais révélé à personne. Je suis épris de la Vierge bienheureuse, Marie, mère de Dieu : c'est elle que j'ai toujours aimée ; c'est elle que, brûlant d'amour jusqu'au plus profond de mon être, je désire voir , c'est elle dont j'ai fait ma très chaste fiancée; c'est sur elle que je voudrais toujours fixer mes regards avec la vénération qui lui est due. Mais, ne pouvant le faire ici-bas, j'ai résolu de visiter chaque jour son image. Voilà quelle est ma bien-aimée. » Tobia, avec des larmes de joie, serre dans ses bras celui qu'elle appelle son fils béni, et rend grâces au Seigneur. Les biographes rapportent que Bernardin garda toujours cette aimable dévotion à la Vierge de la porte Camollia. Devenu moine, il saisira, au milieu de sa vie errante, toutes les occasions de lui rendre visite comme aux jours de son adolescence, et quand, prêchant aux Siennois, il voudra leur donner une idée des splendeurs de l'assomption de Marie, il leur rappellera l'image qu'ils étaient habitués à voir à l'entrée de leur ville (1).
(1) « ... Tulti gli angioli... le stanno da torno giubilando , cantando, danzando, faciendole cerchio, corne lu vedi dipènto cola su alla porta a Camollia... » {Le Prediche volgari di San Bernardino
12 SxVINT BERNARDIN DE SIENNE.
Sienne possédait alors un hôpital fameux, dont la création remontait à 832 et qui était dédié à Santa Maria délia Scala. Construit, suivant la touchante coutume d'autrefois, à Fombre de la cathédrale, cet hôpital subsiste encore. L'entrée fait face au portail du Dôme : par la porte généralement ouverte, le regard du touriste enfile une longue et vaste salle aux arceaux gothiques; à travers les fenêtres qui la terminent, il aperçoit un horizon de collines gracieusement ondulées qui, sous la fine lumière d'un ciel toscan, se prolonge jusqu'au fond bleuâtre des montagnes; par moments, comme une note plus moderne dans ce cadre antique, comme un rappel de France dans ce milieu tout italien, passe et repasse, d'une démarche alerte, la blanche cornette d'une fille de Saint- Vincent de Paul. Au quatorzième siècle, dans cette ville en proie à tant de discordes, la Scala était un foyer de charité qui attirait naturellement les âmes généreuses. Le Bienheureux Bernard Tolomei y avait trouvé la mort en soignant les pestiférés; le Bienheureux Colombini, après sa conversion, y avait fait l'apprentissage de la sain-
da Siena, dette nella Piazza del Campo l'anno MCCCCXXVII, ora primamente édite da Luciano Banchi, Siena, 1880, t. I, p. 25.) Je reviendrai plus tard sur cette importante publication.
teté; là aussi, le Bienheureux Petroni avait fait admirer sa tendresse compatissante et son abnégation. L'association des Disciplinati Confraternitatis B. Mariœ, qui y avait son siège, comprenait des hommes de tous rangs, décidés à mener une vie de dévouement et de mortification. Dès l'âge de dix-sept ans. Bernardin s'y était affilié, afin, dit un de ses biographes, de pouvoir se donner avec plus de facilité aux œuvres de pénitence. Il y faisait, depuis quelques années, l'édification des membres de la confrérie, quand, en 1400, une sinistre visiteuse frappa à la porte de la Scala, la peste.
Ce n'était pas une inconnue. Depuis qu'elle avait, au milieu du quatorzième siècle, épouvanté et littéralement dépeuplé le monde, elle avait reparu, à plusieurs reprises, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. En 1400, Sienne en était à la troisième invasion du fléau. Ses ravages se trouvaient, cette fois, encore accrus par le passage des pèlerins qui se dirigeaient en foule vers Rome, pour assister aux fêtes du jubilé séculaire. Chaque jour, de nombreux malades succombaient dans Fhôpital. Ceux qui les soignaient n'étaient pas épargnés ; la mort frappa même à un tel point parmi eux, que le dévoué direc teur de la Scala, Jean Landaroni, sentant avec
effroi le vide se faire autour de lui, ne crut plus avoir d'autre ressource que de se jeter aux pieds de Marie, gardienne de cette charitable maison, de lui crier sa détresse, et de remettre en ses mains les malades qu'il n'avait plus les moyens de faire soigner. Peu après, il voit venir à lui Bernardin qui lui propose de se charger entièrement, avec quelques amis, du service de l'hôpital. Touché jusqu'aux larmes, le directeur hésite cependant à accepter cette offre : la peste s'attaquait surtout aux adolescents; peut-il exposer à un tel péril cet enfant de vingt ans, héritier d'une noble famille? Celui-ci insiste : « Si Dieu veut que je succombe, dit-il, j'accepte une telle mort avec joie. » A cette fermeté simple, Landaroni reconnaît l'esprit de Dieu; non seulement il permet à son jeune ami de venir soigner les malades, mais, sans s'arrêter à son âge, il lui remet la direction de toute la maison (1).
Bernardin réunit alors une dizaine de ses compagnons. En quelques paroles enflammées, il leur rappelle la promesse de Celui qui a dit : « Tout ce que vous aurez fait au plus petit des miens, vous l'aurez fait à moi-même. » Loin de leur dissimuler
(1) « Claves totiusferè domus eidem consignavit. » {Boll. l""® vie.)
le péril, il leur montre combien il est beau de conquérir ainsi, en temps de paix, la couronne du martyre. « Vous le voyez, mes bien-aimés, ajoutet-il, l'incendie est allumé au loin, le monde presque entier en est devenu la proie; la hache est appliquée à l'arbre; la faux appelle la moisson. Qui d'entre nous pourra se flatter de prolonger sa vie, quand nous voyons les autres mourir tous les jours, quand nos compagnons les plus chers ont succombé aux premières atteintes du fléau? Si nous mourons en remplissant les devoirs de la charité, nous irons au Seigneur; si, au contraire, la mort nous épargne, nous nous réjouirons, toute notre vie, d'avoir rendu à Dieu de tels services en la personne de ses pauvres. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous ne pouvons que gagner dans un tel ministère. » L'appel est entendu. Après s'être confessés et avoir reçu ensemble la sainte communion, ces jeunes gens se rendent à l'hôpital. Bernardin prend en main la direction; jour et nuit, il est au service des malades, les soigne, les console, les aide à mourir, les ensevelit de ses mains; les besognes les plus répugnantes ou les plus périlleuses sont celles qu'il préfère; en même temps, il veille au bon ordre, à la propreté, fait purifier l'air par de grands
feux. Si encombrée que soit la maison, il trouve toujours moyen de recevoir ceux qui y demandent asile. La mort frappe les malades par centaines; elle n'épargne pas les jeunes compagnons de Bernardin, dont plusieurs succombent glorieusement; mais les remplaçants ne manquent pas.
Pendant quatre longs mois, à l'admiration de la ville entière. Bernardin soutient sans faiblir ce combat. Il ne se retire que quand la peste a disparu. A peine a-t-il quitté l'hôpital que, par une suite naturelle de tant de fatigues et d'émotions, il tombe malade à son tour; on le croit un moment perdu, mais sa jeunesse reprend le dessus. Que va-t-il faire de cette santé reconquise, de cette vie que Dieu lui laisse? Depuis longtemps, il se posait la question, non sans anxiété. Il se sent attiré vers la vie religieuse. Pour le moment, toutefois, un devoir lui paraît primer tous les autres : sa tante Bartolomea est devenue aveugle; il se refuse à abandonner celle qui a veillé sur son enfance. Ce n'est qu'un retard d'une année : bientôt, Bartolomea morte saintement dans ses bras, rien ne le retient plus. Pour s^examiner plus immédiatem.ent en présence de Dieu et aussi pour s'aguerrir à la pénitence, il se cherche, en dehors de la ville, au milieu des jardins, une retraite cachée, une
sorte de solitude où il installe un petit oratoire. Il y passe son temps en prières, en méditations, en austérités, couchant sur la terre nue, se nourrissant d'herbes et de racines (1). Il obtient en ré-
(1) Bernardin a confessé lui-même, plus tard, ce que ses austérités avaient eu, au début, d'excessif. Cet aveu, fait avec son enjouement accoutumé, se trouve dans un sermon prononcé à Sienne, en septembre 1427, sermon où il rappelait à la discrétion, au bon sens et à l'humilité certains pénitents présomptueux et téméraires. « Je veux vous raconter, disait-il, le premier miracle que j'aie jamais fait; c'était avant que je fusse Frère. Il me vint une résolution de vouloir vivre comme un ange et non pas comme un homme. Je pensai à m'établir dans un bois, et je commençai à me dire à moi-même : « Que feras-tu dans un bois? Que mangeras-tu? » Je me répondais ; « Je ferai ce que faisaient les saints pères; je mangerai de l'herbe quand j'aurai faim, et, quand j'aurai soif, je boirai de l'eau. » Je déUbérai encore d'acheter une Bible pour lire, et une robe grossière pour me vêtir. Et j'achetai la Bible, ainsi qu'une peau de chameau imperméable pour que la pluie ne la mouillât pas. Je cherchai ensuite où je pourrais me nicher... J'allai là-bas, hors de la porte Follonica, et je commençai à cueillir une salade de laiterons et d'autres herbes sauvages; je n'avais ni pain, ni sel, ni huile; je me dis : « Commençons, pour cette première fois, par la laver et l'éplucher, et puis, une autre fois, nous ne ferons que l'éplucher sans la nettoyer autrement; et quand nous en aurons pris l'habitude, nous ferons la salade sans la nettoyer aucunement, et enfin nous ne la cueillerons même pas. » Et, ayant invoqué le nom de Jésus béni, je commençai avec une bouchée d'herbes amères, et, l'ayant mise dans ma bouche, je me mis à la mâcher. Je mâche, je mâche; elle ne voulait pas descendre. Ne pouvant l'avaler, je me dis : « Allons, commençons par boire une gorgée d'eau. » Baste I l'eau descendait, et l'herbe restait dans la bouche. En somme, je bus plusieurs gorgées d'eau avec une bouchée d'herbes et je ne pus l'avaler. Sais-tu ce que je veux dire? Avec une seule bouchée d'herbes, j'éloignai toute tentation; car certainement je reconuais que c'était une tentation. Ce qui a suivi
compense pleine lumière sur sa vocation : il lui semble que du crucifix même lui vient Fappel à une vie de sacrifice et de pauvreté. Reste seulement à choisir l'Ordre où il trouvera cette pauvreté le plus complètement pratiquée. Il hésite entre les Franciscains et les Dominicains. La lecture de la règle de Saint-François et un songe qu'il croit envoyé de Dieu, le font donner la préférence aux Frères mineurs.
Le couvent de San Francesco, à la porte duquel vint frapper Bernardin, occupait une sorte de promontoire à l'une des extrémités de Sienne. L'église, récemment restaurée, et les cloîtres subsistent encore. Il ne fallut pas longtemps au gardien du couvent (1), Jean Ristori, religieux éprouvé, pour examiner et reconnaître une vocation, si visiblement inspirée de Dieu. Bernardin, insensible au blâme de certains de ses parents qui avaient rêvé pour lui une vie brillante dans le monde, distribua joyeusement sa fortune aux pauvres et aux églises, et, dépouillé de tout, il vint,
depuis a été élection et non tentation. Oh 1 combien il faut réfléchir avant de suivre les traces d'autrui dans des résolutions qui se trouvent très mauvaises et qui paraissent si bonnes I » {Le Prediche volgari, édite da Luciano Banchi, t. II, p. 351 et s.)
(1) Ainsi sont appelés les supérieurs des couvents de Frères mineurs.
le 8 septembre 1402, au milieu de ses concitoyens accourus en foule, recevoir de Jean Ristori l'humble et pauvre habit des Frères mineurs. C'était à cette même date du 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, que, vingt- deux ans auparavant, il était né et avait été baptisé. A cette même date, dans les années suivantes, il fera sa profession, dira sa première messe et prononcera son premier sermon. Aussi, plus tard, en prêchant sur le mystère de cette fête, aimait- il à rappeler ces coïncidences et y voyait-il comme un signe de sa particulière consécration à Marie (1).
Bernardin ne demeura pas plus de deux mois au couvent de Sienne. Ses relations de famille, le
(1) Les biographes contemporains rapportent que Bernardin s'exprimait ainsi : « In die Nativitaiis Beatœ Virginis natus, câdem die, revolutls lamen temporibus, renatus, religionem ingressus sum Serapfiici Patris Francisci ; eâdem die professus in Ordine, eâdem die primam Missam cantavi, et eâdem die primum ad populum sermonem feci de Beaià Virgine, eu jus amore et gratià opto et tali die ex hâc vitâ migrare. » Ce dernier vœu ne devait pas être exaucé; il mourut le 20 mai. Ce langage peut être rapproché de celui que Bernardin tenait à Sienne, en 1427. (Cf. Le Prediche volgari di San Bernardino da Siena, édite da Lugiano Banghi, t. H, p. 240.)
renom même de ses vertus lui attiraient trop de visiteurs. A quelque distance de la ville, dans une solitude sauvage, au milieu des bois, était le couvent de Colombaio, bien petit et bien pauvre, mais sanctifié par le séjour qu'y avaient fait saint François et saint Bonaventure. Avec l'approbation de ses supérieurs , Bernardin prit le parti de s'y retirer. Une raison surtout le déterminait : Colombaio était un des couvents, très rares alors, revenus à la stricte application de la règle de Saint-François ; il appartenait à ce qu'on commençait à appeler l'Observance (1).
Les biographes contemporains notent la joie aimable, la douce allégresse avec lesquelles Bernardin vint chercher asile dans cette sainte maison ; ils notent aussi l'ardeur avec laquelle il y embrassa la pauvreté, la mortification, l'humiliation, jamais plus heureux que quand il était insulté dans la rue ou que des enfants jetaient des pierres sur ses pieds nus. « Laissez-les faire, disait-il à son compagnon indigné, ils nous aident à acquérir une gloire éternelle. » Toutefois, s'agissait-il de défendre sa pureté, reparaissait en lui quelque
(1) J'aurai occasion, plus loin, en exposant ce que Bernardin a fait pour propager l'Observance, de rappeler la genèse de cette réforme. (Voir le chapitre V.)
cliose de la vivacité avec laquelle, enfant, il avait souffleté, en pleine place publique, l'homme qui voulait le corrompre. Il y avait à Sienne une femme qui passait, avec son mari, pour être pieusement attachée aux Frères mineurs; mais, par l'efî^et d'on ne sait quelle diabolique dépravation, elle s'était laissé secrètement envahir par une passion criminelle pour Bernardin. Un jour que le jeune novice faisait, suivant l'usage, la quête de porte en porte, cette femme, qui le guettait, l'invite à monter dans sa maison, pour y prendre le pain destiné au couvent. Il la suit sans défiance. A peine est-il entré, qu'elle ferme la porte, s'offre à lui, et lui déclare que, s'il la repousse, elle criera et l'accusera d'avoir voulu lui faire violence. Le Frère, qui mesure le péril, appelle Dieu à son secours, dans le silence de son cœur. Il lui vient alors cette inspiration de répondre à cette femme que, pour accomplir son dessein, elle doit d'abord se dévêtir. Puis, au moment où elle commence à le faire, il saisit silencieusement la discipline qu'il avait l'habitude de porter sur lui, et la flagelle si rudement que, dit le vieil historien, il met en fuite la tentation. Plus tard, le seul souvenir de cette correction suffisait à préserver cette femme de toute pensée mauvaise; elle demeura, ainsi
que son mari, très dévouée au saint et à son Ordre.
Le 8 septembre 1403, après une année du noviciat le plus fervent, Bernardin fut admis à faire profession. Pour obéir à ses supérieurs, il se prépara ensuite à la prêtrise; déjà fort instruit dans les sciences sacrées, une année lui suffit pour recevoir tous les ordres ; le 8 septembre 1404, il célébra sa première messe et prêcha son premier sermon sur la Nativité de la Vierge.
Devenu prêtre, son austérité, sa ferveur s'en accrurent encore et firent, chaque jour davantage, l'admiration de ses compagnons. En digne fils du stigmatisé de la Verna, il aimait particulièrement à méditer sur la passion du Christ et en était si remué que, dit son biographe, on eût cru qu'il allait mourir de douleur (i). Les pensers d'amour et de pénitence que cette contemplation éveillait en lui, il avait soif de les répandre. Un jour, il n'y tient plus. Suivi de quelques Frères qu'il a enflammés de son zèle, il sort du couvent; sur ses épaules mises à nu, il porte une grande et lourde croix. Ainsi chargé, il se dirige vers Sarziano, bourg voisin. Ce spectacle
(1) « Chrisli passionem tant acerbe deplorabat ut prœ dolore moriturus videretur. »
étrange provoque d'abord des moqueries. Mais le jeune Frère parle, laissant déborder, sans regarder ni à l'ordre ni à la forme, les sentiments qui bouillonnent dans son âme. Les rieurs écoutent, surpris, troublés, émus : leurs yeux se mouillent, et ils finissent par saluer comme un saint celui que, tout à l'heure, ils bafouaient comme un fou. Ne dirait-on pas quelque trait de la vie de François d'Assise?
Si, dans une heure de pieuse exaltation. Bernardin était ainsi sorti du cloître et avait fait œuvre d'apostolat, il n'avait cependant aucun dessein arrêté de devenir prédicateur. Trop obéissant pour ne pas attendre sur ce point l'ordre de ses supérieurs, il était trop humble pour le solliciter. Mais une telle lumière pouvait-elle rester sous le boisseau? Antoine-Ange Pireto, élevé en 1405 au généralat des Frères mineurs, était favorablement disposé pour les Observants. Instruit du rare mérite du jeune religieux caché dans le couvent de Colombaio,illui envoya l'ordre de se consacrer au ministère de la prédication.
Dans les premiers siècles de l'Église, la prédication avait été principalement pastorale, œuvre des évêques et des curés enseignant leurs ouailles dans la cathédrale ou dans l'église paroissiale, des abbés instruisant leurs moines dans l'intérieur du cloître. Portée très haut par les Pères grecs ou latins du quatrième siècle, abaissée avec l'invasion d'ignorance et de barbarie qui avait accompagné la chute du vieux monde romain, elle s'était relevée d'un puissant élan au douzième siècle, époque de renaissance religieuse, littéraire et artistique. A cette date, elle ne retrouve pas seulement un éclat perdu; elle tend à prendre une forme nouvelle, avec les prédicateurs populaires des Croisades, avec saint Bernard surtout, qui ne se contente pas d'adresser des homélies à ses Frères de Cîairvaux, mais qu'on retrouve sur toutes les routes de France, d'Allemagne, d'Italie, attirant les foules sur ses pas, leur prêchant de sa grande voix la guerre contre les infidèles et la paix entre les chrétiens.
La transformation, ainsi commencée, se complète avec la fondation des deux Ordres mendiants, au commencement du treizième siècle. Les fils de Saint-François et de Saint-Dominique, à la diiïérence des fils de Saint-Benoît, ne s'enferment plus dans un cloître pour y chercher la solitude : leur rôle est de se répandre au dehors et de porter partout la parole sainte. « Dieu veut que nous allions par le monde », disait le Pauvre d'Assise, et il avait donné à ses disciples l'exemple de cette vie de mission errante. La prédication dominicaine était d'ordinaire savante. Les Franciscains étaient les orateurs préférés du peuple, dont, au scandale de plus d'un clerc, ils parlaient volontiers le langage, abordant tous les sujets avec une familiarité hardie, prompts à prendre en main la cause des petits et des opprimés, ne se gênant guère pour attaquer les puissants de l'État et même de l'Église. Des sanctuaires, ce prêche démocratique débordait sur la place publique, où il se trouvait plus à l'aise (1). Des chaires improvisées se dressaient en plein air, autour desquelles certains orateurs attiraient des multitudes de vingt,
(1) Les abus de ces sermons en plein air devaient les faire interdire au quinzième siècle, en France, par plusieurs conciles locaux. L'usage en persista plus longtemps en Italie.
quarante et même soixante mille auditeurs. Tels saint Antoine de Padoue, ou ce frère Bertold de Ratisbonne qui faisait déployer, au-dessus de sa tête, une banderole^ afin que la foule, voyant d'où venait le vent, sût de quel côté se placer pour entendre de très loin.
Les prêtres séculiers n'étaient pas sans prendre ombrage de ces nouveaux venus auxquels ils reprochaient « d'usurper entièrement l'office de la prédication » ; mais ils n'y pouvaient rien que tâcher de les imiter; c'est ce que faisaient aussi les religieux des autres Ordres. Les sermons se trouvaient ainsi multipliés dans une mesure inconnue aux époques précédentes. Pour se faire d'ailleurs une idée de l'importance prise par cette prédication populaire, non seulement dans la vie religieuse, mais dans la vie sociale, il faut se rappeler qu'en ce temps le livre était rare, le journal inconnu; dès lors, la parole publique, — et, au Moyen âge, il n'en était guère d'autre que le sermon, — était le seul aliment des esprits, le principal facteur de l'opinion. N'avait-on pas vu ce qu'elle était capable de faire, lors des Croisades? La venue d'un prédicateur célèbre était un événement qui occupait toute une contrée. Les longs sermons que, chaque jour, au nom d'une foi
religieuse demeurée, malgré tout, maîtresse des intelligences, il prononçait devant des auditeurs que ne distrayait aucun autre enseignement, pouvaient produire des effets inconnus dans la vie plus complexe de nos cités modernes. Qu'était-ce si, au prestige de Téloquence, s'ajoutait celui, plus grand encore, de la sainteté et du miracle?
En plein épanouissement au treizième siècle, cette prédication populaire décline au quatorzième. Le premier élan fait place à une sorte de fatigue, l'inspiration àlaroutine. C'est le règne des manuels, où chacun trouve préparé le sermon dont il a besoin : tel, entre beaucoup d'autres du même genre, le recueil Dormi securè^ dont le titre seul dit au prédicateur paresseux : « Dors en paix, ton sermon est tout fait. » De plus, comme par l'effet d'une pente naturelle, les défauts du genre s'aggravent : la familiarité tourne en trivialité et en bouffonnerie; la liberté dégénère en licence, notamment dans le royaume de France, alors déchiré par les factions, où plus d'un « prescheur » se fait tribun et démagogue. Ajoutez que la crise traversée par l'Église et qui aboutit au grand schisme, n'était pas faite pour donner plus de tenue aux prédicateurs.
Mais, preuve nouvelle de cette divine fécondité
par laquelle le christianisme a tant de fois donné des démentis à la superbe de ses adversaires ou au découragement de ses amis, au milieu même du schisme, à l'heure la plus sombre de cette fin d'un triste siècle, surgit tout à coup un prédicateur dont le renom et les succès semblent dépasser tout ce qu'on a vu jusqu'alors. C'est saint Vincent Ferrier, Dominicain espagnol. Il a déjà près de cinquante ans, quand, en 1397, il commence son apostolat à travers les pays d'obédience avignonnaise. Bientôt célèbre par son éloquence, par ses vertus, par les miracles extraordinaires qu'il accomplit, pour ainsi dire, à chaque pas, on le demande de tous côtés. Chaque ville qui le possède un moment voudrait le retenir. Il ne s'arrête nulle part, toujours en marche, « pèlerin de la parole divine », comme l'appelle un de ses contemporains. Ainsi évangélise-t-il l'Espagne, la Provence, la Ligurie, le Piémont, la Savoie, la Suisse, les Flandres, et surtout la France entière qu'il parcourt à plusieurs reprises dans tous les sens, jusqu'à ce qu'en 1419, il meurt épuisé, en Bretagne. Il ne sait d'autre langue que le valencien, affirment ses biographes, et cependant partout on le comprend. D'une extrême austérité, il voyage à pied, sauf dans ses dernières années où une plaie à la jambe
Toblige à monter sur un âne. Des pénitents des deux sexes l'accompag-nent, vêtus d'habits blancs et noirs de forme monastique, soumis à une discipline sévère, sans rien des désordres qui, à d'autres époques, avaient vite déconsidéré les bandes de flagellants. Il mène aussi avecluides prêtres pour les confessions, des chantres pour les offices, et jusqu'à un notaire pour sceller les réconciliations; c'était en effet une de ses principales préoccupations, au milieu des discordes qui avaient envahi même le sanctuaire, de prêcher partout la paix et l'union (1). Arrive-t-il près d'une ville, ses pénitents se forment en procession; la population sort au-devant de lui; c'est à qui l'approchera, le touchera; ses vêtements sont bientôt mis en lambeaux par tous ceux qui veulent emporter de lui quelque relique; il lui faut tenir ses mains au-dessus de sa tête pour les soustraire aux gens qui s'efforcent de les baiser; ce n'est qu'en l'entourant de madriers portés par des hommes vigoureux qu'on peut l'empêcher d'être écrasé. En plus d'une ville, tant que dure sa prédication, les affaires sont arrêtées, les magasins fermés, les audiences mêmes des tribunaux suspendues. « Pour entendre maître
(1) « Il avait coutume, dit un contemparain, de rétablir la concorde partout où il passait. »
Vincent, rapporte un témoin, tout le monde quittait ses occupations, les ouvriers leurs ateliers, les avocats le Palais de justice, les laboureurs la campagne, et les femmes, si la chose est croyal)Ie, leur toilette. » Il prêchait d'ordinaire le malin, après avoir chanté la messe; son sermon ne durait pas moins de trois heures, et quelquefois six quand il parlait sur la Passion; à certains jours, il reprenait la parole dans l'après-midi et dans la soirée. A défaut des églises trop étroites, on lui élevait une chaire sur la place publique; les auditeurs s'y pressaient debout, garnissaient les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons ; d'autres fois, quandla foule était plus considérable encore, il prêchait en rase campagne. Ses biographes parlent couramment d'auditoires de dix, vingt et même, à Nantes, soixante mille personnes. Son procédé est généralement de jeter la terreur dans les âmes : nouveau Jonas, il montre aux Ninivites la colère de Dieu sur le point d'éclater et les presse de la conjurer parla pénitence; les désordres, les scandales du temps lui paraissent révéler la venue de l'Antéchrist, et il se dresse comme l'ange du dernier jugement. Un jour, à Toulouse, prêchant sur ce texte : « Morts, levez-vous et venez au jugement », il jette une telle épouvante chez ses auditeurs que
ceux-ci, comme s'ils étaient réellement appelés au tribunal suprême, tombent, à plusieurs reprises, la face contre terre, en criant miséricorde; la place en devait garder, pendant quelque temps, le nom de vallée de Josaphat. A la suite des sermons, c'étaient de longues processions de flagellants auxquelles prenaient part les habitants, et où le bruit des cordes frappant les épaules nues accompagnait des complaintes sur la Passion. Telle, pendant vingt-deux ans, se continua cette prédication, de ville en ville", de village en village, laissant partout derrière elle, comme marque de son passage, un réveil de foi, une réforme des mœurs, un effort de pénitence, et la pacification des cœurs.
Sauf une pointe rapide faite en Piémont et en Ligurie, l'apostolat de saint Vincent Ferrier n'avait pas atteint l'Italie (1). Et cependant, là aussi, combien il eût été nécessaire î A la fin du quatorzième siècle, le Bienheureux Jean Dominici (2), des Frères prêcheurs italiens, gémissait sur la décadence de la prédication autour de lui. « Il y a un grand manque
(1) C'est sans fondement que certains historiens prétendent que Vincent Ferrier aurait prêché à Florence et à Bologne.
(2) Né vers 1337 ou 1360, Donainici mourut cardinal en 1419. Cf. l'ouvrage du P. Aug. Rossler, sur le Cardinal Johannes Dominici. (Freiburg, Herder, 1893.)
de parole de Dieu, écrivait-il^ et les esprits sont pour ainsi dire affamés de cette parole. » Il s'était employé, pour sa part, à remédier à cette famine, et ses sermons étaient fort goûtés des Florentins. Son exemple avait été suivi : un religieux du même Ordre, le Bienheureux Pierre de Palerme (1) , évangélisait avec succès, au commencement du quinzième siècle, le nord et le centre de l'Italie, en attendant qu'il allât se fixer en Sicile. Toutefois, si fructueuses qu'elles fussent, ces prédications étaient loin d'avoir le retentissement et l'éclat de celles de saint Vincent Ferrier. C'est à un Franciscain, à notre Bernardin de Sienne, qu'il devait être donné de renouveler en Italie les merveilles dont la France venait d'être le théâtre.
Saint Vincent Ferrier paraît avoir pressenti son successeur et son émule. Prêchant à Alexandrie, en Piémont, il eut Bernardin parmi les auditeurs qu'attirait de toutes parts sa renommée. Le jeune Franciscain, alors inconnu, fort touché des sermons de l'illustre Frère prêcheur, obtint de lui la faveur d'un entretien particulier, dans lequel il lui ouvrit son âme et dont il sortit plein de gratitude et de consolation. Le lende-
(1) Né en 1381, mort en 1452.
main matin, au cours de son sermon, Vincent s'interrompait : « 0 mes enfants, s'écriait-i], il y a dans cette assemblée un religieux de l'Ordre des Frères mineurs qui sera bientôt un homme illustre dans toute l'Italie; sa doctrine et ses exemples produiront de grands fruits parmi le peuple chrétien. Je vous exhorte donc à rendre grâces à Dieu; prions-le, tous ensemble, de vouloir bien accomplir ce qu'il m'a révélé. Bientôt se réalisera ce que je vous annonce; c'est pourquoi je retourne évangéliser la France et l'Espagne, et je laisse à cet homme le soin d'instruire les peuples de l'Italie auxquels je n'ai point fait entendre ma voix (1). »
Bernardin attendra plusieurs années, avant de réaliser pleinement la prophétie de Vincent Ferrier et de devenir un prédicateur célèbre. Il avait cepen-
(1) Ce fait est rapporté par le plus vieux et le plus autorisé des biographes de saint Vincent Ferrier, Petrus Ranzanus (livre III, ch. i). On a discuté sift* la date. Quelques historiens ont déduit de certaines phrases de Ranzanus que l'entrevue aurait eu lieu en 1408. Le P. Fages, auteur d'une vie récente de saint Vincent Ferrier, la reporte en 1402, avant l'entrée en reli-
dant suivi tout de suite l'indication qui lui avait été donnée de se vouer à la chaire. Dès l'été de 1405, on le trouve prêchant à la porte de Sienne , en un lieu sanctifié par un miracle de saint François et appelé l'Alherino. Le 12 juin de cette même année, il était, près de là, au petit ermitage de San Onofrio, sur la colline de la Capriola, et, y rencontrant une grande affluence de peuple attirée parla fête du saint, il se sentait inspiré de monter sur un arbre pour lui adresser la parole; comme naguère à Sarziano, ceux qui le prenaient tout d'abord pour un fou étaient bientôt captivés. Ce lieu, d'où l'on voyait Sienne, et qui en était cependant séparé par une vallée profonde, lui plut, et le désir lui vint d'y fonder une maison de l'Observance. L'ermitage dépendait de l'hospice de la Scala, dont le directeur ne pouvait rien refuser à celui qui avait tant fait pour ses malades pendant la peste. Bernardin I obtint donc, sans difficulté, la permission d'y faire sa fondation; il se mit aussitôt à l'œuvre, donna lui-même l'exemple de travailler de ses mains,
gion de Bernardin. Que fait-il alors des paroles mêmes attribuées à saint Vincent et où il est question de Bernardin comme étant déjà Frère mineur? En tout cas, le fait a dû se produire entre 1402 et 1408. Pour arriver à une précision plus grande, il faudrait pouvoir établir en quelle année saint Vincent Ferrier a pu venir prêcher à Alexandrie.
porta sur ses épaules les pierres, le bois elles autres matériaux. Il eut ainsi bien vite construit un modeste monastère dont il fut le premier gardien. Le couvent de la Capriola devait tenir une grande place dans la vie de notre saint. Il y demeura d'abord pendant plusieurs années, et plus tard, au cours de sa vie devenue errante, ce sera presque toujours à la Capriola qu'il reviendra passer ses courtes lieures de repos. Nul lieu n'est donc plus marqué de son souvenir. Le couvent subsiste encore, mais reconstruit et complètement transformé à une époque ultérieure.
Sur les dix à douze années qui suivirent la fondation de la Capriola, les biographies du saint ne nous donnent guère de renseignements. Il y a là comme une période de recueillement et de préparation, soustraite à la curiosité du public. Déjà cependant. Bernardin apparaît le modèle des religieux, scrupuleux dans l'observation de la règle, généreux dans ses austérités, le plus empressé aux offices, passant une grande partie des nuits à méditer avec larmes sur ses péchés, sur l'ingratitude des hommes, sur la passion du Christ. Il ne se laissait jamais atteindre par les affaires du dehors pendant le temps réservé à ses oraisons, mais, hors de là, il était d'un abord facile et aimable pour
tous ceux qui avaient besoin de le consulter. Il ne négligeait pas le travail intellectuel, reprenait, en vue de la prédication à laquelle ses supérieurs l'appelaient, l'étude de la théologie et des Saintes Écritures, et rédigeait même à l'avance des sermons sur divers sujets, non sans doute dans la forme oii il comptait les prononcer, mais avec leur substance doctrinale. En même temps, il prêchait, soit à la Capriola, soit dans les contrées environnantes. Etait-ce humilité ou conscience de son inexpérience, il choisissait, de préférence aux grandes villes, les bourgs et les campagnes. De cette première prédication, évidemment peu retentissante, aucun écho ne nous est parvenu. Très estimé pour ses vertus par ceux qui l'approchaient, Bernardin n'avait encore aucun renom d'orateur (1).
Cette période d'obscurité se prolonge jusqu'en 1417, où nous trouvons Bernardin devenu, par suite de circonstances ignorées, gardien du couvent de l'Observance, établi à Fiesole près de Florence. Une nuit, l'un de ses novices, au sortir d'une longue prière, parcourt le couvent en criant : « Frère Bernardin, ne tenez plus cachés les talents
(1) « Multis enim annis laiuil, incognilumque ac obscurum ejus nomen fuit. » (Maph^us Vegius.)
FORMATIOiN DU SAINT ET DU PREDICATEUR. 37
que Dieu vous a donnés; allez et prêchez en Lombardic ! » Vainement les autres moines essayent-ils de le faire taire, le novice se déclare poussé par une force irrésistible. Bernardin était absent. Informé, à son retour, de ce qui s'est passé, il se met en oraison avec toute sa communauté, et supplie Dieu de lui faire connaître sa volonté. Doitil donc franchir les frontières de cette Toscane où il s'est modestement renfermé jusqu'à ce jour, s'éloigner de son monastère pour mener la vie vagabonde du missionnaire, et, des petites chaires de campagne où a été presque confinée sa prédication, s'élever à celles des grandes villes? Après avoir beaucoup réfléchi, beaucoup prié et fait prier, il acquiert la conviction que l'appel, transmis par le novice, vient d'en haut. Or il était de ceux qui obéissent sans hésiter à de tels appels.
Date décisive dans la vie de Bernardin! Il est dans la maturité de l'âge. Tout ce qui a précédé a été une sorte d'apprentissage pendant lequel il s'est muni d'une forte doctrine, s'est familiarisé avec la chaire et surtout a développé en lui cette sainteté dont le rayonnement ne sera pas la moindre partie de son éloquence. Ainsi préparé, il peut aborder une scène plus large, plus en vue, et il va
répandre partout, avec une abondance et un retentissement extraordinaires, cette parole qui ne se taira plus jusqu'à sa mort et qui lui vaudra d'être salué par ses contemporains, comme V « apôtre de l'Italie ».