‹ Un prédicateur populaire dans l'Italie de la RenaissanceChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'apostolat

I. État religieux de l'Italie. La Renaissance païenne. Importance des Humanistes. Relâchement des mœurs. Immoralité des princes. Divisions des factions guelfe et gibeline. — II. Milan et les Visconti. Prédications de Bernardin dans cette ville. Son ''action personnelle. Son caractère aimable et enjoué. — III. Il prêche dans les diverses villes de la Lombardie. Son mode de prédication. Miracles. II parle surtout contre les factions. Résultats obtenus. Controverse avec Manfrède, au sujet de rAntéchrist. — IV. Bernardin à Venise et dans les villes de sou territoire. Il recommande la dévotion au nom de Jésus. — V. A Ferrare, il combat les excès du luxe; à Bologne, les jeux de hasard. — VI. Bernardin à Florence. A Vol terra, il expose à la vénération une tablette portant les lettres du nom de Jésus. Miracle à Prato. Prédications à Sienne, à Arezzo. — VII. Évangélisation de l'Ombrie. Pérouse pacifiée et transformée. Stations à Orvieto et Viterbe. Bernardin est cité à Rome par le Pape.

Faut-il prendre à la lettre les lamentations des biographes de Bernardin, sur l'état religieux de l'Italie, au moment où il se disposait à l'évangé-

liser? Quand ils peignent de semblables tableaux, les pieux auteurs ont l'habitude et le goût des couleurs sombres. Toutefois, dans le cas particulier, il pourrait bien n'y avoir pas trop d'exagération. L'Église venait de traverser, avec le grand schisme, la plus efï'royable crise qu'elle eût jamais connue (1). Pendant trente-neuf ans, on avait vu deux et même, à la fin, trois papes se disputer le pontificat, s'anathématisant l'un l'autre, faisant avorter, avec une obstination violente ou cauteleuse, toutes les tentatives d'union, battant monnaie pour soutenir la lutte, exploitant et servant les inimitiés internationales que leur rôle était autrefois de dominer et d'apaiser, réduits à plaider leur cause devant les princes et les peuples dont, par une sorte de renversement, ils étaient devenus les justiciables, fomentant la discorde à tous les rangs du clergé, impuissants à y réprimer les désordres qui, depuis plusieurs siècles, faisaient pousser à tant de grands chrétiens le cri de réforme, bien au contraire disposés à une indulgence complaisante qui leur paraissait nécessaire pour gagner des adhésions et prévenir des défec-

(1) C'est seulement en 1417, l'année même où Bernardin se décidait à étendre ses prédications, que l'élection de Martin V mettait un terme au schisme.

lions. Fallait-il s'olonner que le peuple chrétien n'eût pas été impunément témoin d'un si énorme scandale, que les consciences fussent désorientées, la discipline détruite, les croyances ébranlées, et que surtout on fût déshabitué de respecter les prêtres ? Et comment se flatter que la relig-ion échappât au discrédit dont étaient atteints ses ministres ? L'antique constitution de l'Église se trouvait mise en question, et les plus graves théologiens en venaient à préconiser des moyens révolutionnaires. De faux prophètes surgissaient, qui annonçaient la destruction ou la transformation radicale de la société ecclésiastique. L'hérésie, qui se levait sur divers points, avec Wiclef en Angleterre et Jean Huss en Bohême, ne trouvait pas, en Italie, de terrain favorable; mais le mal y tournait en indifférence frivole ou fnéprisante ; les églises étaient désertes, les sacrements négligés ; presque plus de vie religieuse, et, à la place, une sorte de paganisme pratique.

A ce paganisme aidaient l'enchantement et l'éblouissement aue causait alors à l'imaofination italienne l'exhumation des monuments littéraires de l'antiquité. Non que cette Renaissance fût nécessairement opposée au christianisme. L'Église ne la jugeait pas telle; dès le premier jour, elle lui

faisait très bon accueil, fidèle à la règle de conduite qui, même aux époques les plus barbares, l'avait toujours portée à encourager les études classiques. Parmi les humanistes du commencement du quinzième siècle, plusieurs étaient des catholiques réguliers ou même zélés; tels, Gianozzo Manetti, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni, Guarino de Vérone, Victorino de Feltre; on en comptait dans les rangs du Sacré Collège, comme Albergati, Orsini, Cesarini, Capranica, Bessarion, ou même sur le siège pontifical, tels que Nicolas V et Pie IL Mais force est bien de reconnaître qu'il existait, dans ce monde des humanistes, un autre courant qui s'éloignait du christianisme. Certains d'entre eux n'admiraient pas seulement, dans la littérature antique, une belle manifestation du génie de l'homme ; ils prétendaient y trouver la réponse à toutes les questions et la solution de tous les problèmes philosophiques; ils en venaient à considérer le catholicisme comme une superfétation barbare qui avait malheureusement dévoyé, obscurci et attristé la vie humaine. Ainsi pensaient, avec des nuances diverses, les Marsuppini, les Valla, les Poggio, les Filelfo, les Beccadelli. Quelques-uns, complètement athées, ne reculaient pas devant les négations blasphématoires. La plu-

part, d'opinion plus vague ou plus prudente, beaux esprits sarcastiques et méprisants à Tégard des choses religieuses, évitaient cependant de contredire trop ouvertement le dogme ; ils profitaient, pour donner le change sur leurs vraies idées, de ce que la mode littéraire autorisait, comme une élégance de style, une étrange confusion de la mythologie de l'Olympe et de la doctrine du Christ (1); tout en daubant volontiers sur le clergé, ils sollicitaient des postes lucratifs dans la curie romaine et remplissaient des fonctions plus ou moins ecclésiastiques ; mais, étrangers à toute notion du surnaturel, ils ne se cachaient pas de professer une sorte d'épicurisme doctrinal et pratique. Ces épicuriens n'étaient pas une nouveauté en Italie; cent ans auparavant, Benvenuto d'Imola les déclarait « innombrables », et, dans la terrible plaine, remplie de sépulcres entr'ouverts, où Dante plaçait les hérétiques, il nous montrait d'abord les « sectateurs d'Épicure qui font mourir l'âme avec le corps,. che ranima col corpo morta fanno ». Depuis Dante, le mal s'était aggravé : chez les épicuriens du

(1) Témoin les portes en bronze de la basilique de Saint-Pierre, posées, en 1445, par un pape pieux et austère, Eugène IV, et où les scènes de la mytliologie la plus païenne, jusques et y compris Léda et son cygne, sont mêlées aux figures du Christ, de la Vierge et des saints.

quinzième siècle^ la foi relig-ieuse est plus foncièrement atteinte qu'à l'époque où un Boccace, après s'être étourdi un moment dans la joie licencieuse du Décaméron, prenait peur de l'enfer et finissait sa vie en chrétien.

La contagion de ce paganisme ne se serait peutêtre pas étendue bien loin, si les humanistes qui en étaient atteints n'avaient été que des érudits, vivant dans l'ombre silencieuse des bibliothèques. Mais tout autre était leur situation. Ils comptaient au nombre des personnages publics et avaient un rôle d'apparat qui n'était pas l'une des moindres particularités de ce temps. Le seul renom de latiniste leur valait la faveur des princes et des peuples, les faisait combler de toutes sortes de dignités et de bienfaits; à eux, les places de secrétaires de gouvernement, d'ambassadeurs, de ministres ; pas de cérémonie d'État où ils ne fussent invités à prononcer quelque harangue en belle langue cicéronienne. Les papes les plus sévères jugeaient leur concours indispensable à la rédaction des actes de la chancellerie pontificale et au prestige de la cour romaine ; de là ce fait qui nous scandalise quelque peu aujourd'hui, mais qui n'étonnait guère alors, de libertins d'esprit et de mœurs, comme Poggio, Valla ou Filelfo,

attachés à la curie en qualité de secrétaires apostoliques (1). L'importance ainsi acquise par ces personnages n'avait aucune proportion avec leur valeur réelle : non qu'on puisse contester les services rendus par eux. en découvrant, déchiffrant, commentant les manuscrits antiques ; mais de littérature originale, créatrice, il n'en est pas sorti de leur plume; dans leurs œuvres, il n'y a qu'hahileté de rhéteur; rien n'en a survécu, et, à constater cette stérilité, n'est-on pas fondé à se demander si c'était un progrès d'avoir répudié l'inspiration chrétienne du Moyen âge, celle d'où était sortie la Divine Comédie? Au quinzième siècle, on ne songeait guère à se poser semblable question : nulle gloire ne paraissait alors dépasser celle des humanistes. Ceux-ci, en tout cas, n'étaient généralement pas hommes à, douter de leur propre importance. Plusieurs d'entre eux, d'une vanité sans mesure, convaincus qu'ils personnifiaient le génie de leur époque et que le monde gravitait autour d'eux, se croyaient pouvoir et se donnaient mission de distribuer ou de refuser la renommée ; leur seul silence était une disgrâce sous laquelle il leur semblait que les plus hauts dussent fléchir.

. (1) Filelfo célèbre, dans une de ses lettres, la liberté d'esprit qui règne à Rome. « Incredibilis quœdam hic libertas est. «

Trafiquant, non sans impudence, de cette autorité, se mettant, en quelque sorte, aux enchères, ne s'attachant nulle part, prêts à aller où leur ambition et leur convoitise trouveraient leur compte, flattant qui les payait, mordant qui leur refusait, ils inauguraient ce chantage littéraire qu'au siècle suivant, l'Arétin devait porter à son apogée. Ajoutez, pour compléter le portrait, qu'ils se détestaient et se jalousaient les uns les autres, se jetaient mutuellement à la face les accusations les plus infamantes et donnaient à la galerie le spectacle de querelles auprès desquelles la dispute d'un Trissotin et d'un Vadius serait un modèle de délicatesse. Un temps viendra, sans doute, oii ces vices et ces ridicules finiront par provoquer une réaction contre les humanistes, où les papes oseront condamner leur irréligion, tandis que l'Arioste les raillera dans ses satires; mais, au commencement du quinzième siècle, leur prestige était loin d'être usé ; ils exerçaient une sorte de principat d'opinion qui en imposait à tous, petits et grands. Il n'était pas jusqu'aux souverains qui ne tremblassent devant eux. « Une lettre de Collucio Salutati, disait Jean-Galeas Visconti, peut faire plus de mal que mille reîtres florentins. » Le pape Eugène IV s'excusait des faveurs

qu'il accordait à certains savants peu recommandables, en avouant la peur qu'il éprouvait de leurs vengeances : « Ils ont des armes, disait-il, dont il est difficile d'éviter la blessure. » Nul n'était surpris d'entendre appeler cette époque « l'âge de Poggio ». Importance singulière qu'ont rarement possédée à un tel degré des gens de plume et dont le règne des « philosophes », au dixhuitième siècle, peut seul donner l'idée.

L'affaiblissement de la foi avait naturellement pour conséquence le relâchement des mœurs. C'était d'ailleurs l'une des prétentions doctrinales du néo-paganisme, de délivrer la chair de la mortification et de la suspicion que le christianisme faisait peser sur elle. Dans des écrits licencieux, parfois jusqu'à l'obscénité, les plus fameux humanistes renversaient, aux applaudissements de leur public, tous les fondements de la vieille morale : tels le dialogue de Voluptate de Yalla, les Facetiœ de Poggio, et le plus infâme de ces livres, V Hermaphrodites de Beccadelli, dit le Panormita; tout au plus reconnaissait-on que ce dernier était allé un peu loin. Par son commerce, par ses industries, par ses banques, l'Italie était devenue le pays le plus riche de l'Europe; la recherche du bien-être, la vie raffinée et luxueuse y étaient beaucoup plus

universellement répandues que dans les autres contrées où les habitudes étaient encore rudes et presque barbares. Elle semblait ainsi un cadre bien préparé pour une vie de plaisir, dont l'art renaissant voilait, par ses élégances, la brutalité sensuelle. Chacun ne cherchait qu'à jouir, sauf aux meilleurs à se préoccuper d'avoir des jouissances délicates. La mort, fût-ce avec l'appareil terrifiant de la peste, n'était plus la leçon sévère qui transformait les âmes; elle était une incitation à s'étourdir davantage, ou même, pour certains blasés, une façon de renouveler, par la violence du contraste, la saveur de la volupté. Du dérèglement des mœurs, on n'a pas seulement, comme indication, les gémissements, peut-être suspects, des moralistes chrétiens, de notre saint Bernardin, par exemple, qui en venait à prétendre qu'en entrant en Italie, le voyageur y sentait une puanteur particulière, due aux vices infâmes dont ce pays était infecté; on a le témoignage d'écrivains laïques, comme ce Vespasiano da Bisticci, fameux biographe florentin de ce temps, qui écrivait que « l'Italie était pleine de toutes les iniquités », et que « tous les vices s'y étaient multipliés » ; on a la preuve plus irrécusable encore qui ressort de tant de lois, de règlements, alors décrétés

pour essayer d'arrêter un débordement d'immoralité dont les puissances civiles elles-mêmes s'effrayaient. Le mauvais exemple venait de haut. Les princes n'admettaient aucun frein à leurs passions. Nul n'était surpris de les voir agir comme si la loi du mariage n'existait pas pour eux : heureux quand ils n'allaient pas jusqu'à l'inceste; les bâtards pullulaient dans leurs familles, et c'était de préférence à leur profit que s'appliquait l'hérédité dynastique. A peine, dans leurs rangs, peut-on signaler la pure figure d'un Montefeltro d'Urbino. Combien d'autres, au contraire, sont plus ou moins sur le modèle de ce Sigismond Malatesta de Rimini, âme et corps de fer, grand capitaine, d'une énergie indomptable, éloquent, poète, artiste, mais capable de toutes les perfidies, de toutes les cruautés, de toutes les scélératesses, ne reculant, pour satisfaire sa luxure, ni devant le viol, ni devant l'assassinat, n'hésitant pas, dans l'impudence de son paganisme, à dédier à sa maîtresse, la belle Isotta, l'église jusque-là consacrée à saint François : Dîvœ Isottœ Sacrum!

Ce n'était pas seulement par les désordres de leur vie privée que les princes d'alors étaient d'un funeste exemple. Dans la révolution qui, depuis un siècle, avait substitué, presque partout, la tyrannie

aux vieilles institutions des républiques communales, l'idée du droit avait sombré. Pour se saisir du pouvoir et pour s'y maintenir à travers tant de vicissitudes tragiques, les tyrans avaient dû faire une singulière dépense d'audace , d'énergie et d'habileté; sur de petits théâtres, quelques-uns s'étaient révélés grands politiques; mais, à défaut du prestige de la légitimité qui leur manquait absolument, ils usaient sans scrupule de tous les moyens, corruption ou violence, fourberie ou cruauté, et pratiquaient à l'avance les maximes que devait bientôt formuler Machiavel. Jamais le gou* vernement n'avait été aussi étranger à toute moralité, à toute notion du bien et du mal. Devant ce spectacle, la conscience publique n'était pas longue à se pervertir; elle en venait à juger que le succès excusait, plus encore, ennoblissait les pires forfaits ; ceux-ci étaient admirés, dès qu'ils étaient hardiment et habilement accomplis; tout rôle bien joué^ fût-il criminel, était applaudi. La langue même se ressentait de cette aberration : témoin le sens alors donné aux mots o7iore et virtù. Uonore, a-t-on pu dire justement, n'était pas plus l'honneur que la virtù n'était la vertu : Vonore était le prestige d'un succès éclatant; la virtù se disait de ce qui était ingénieux, habile, beau, et, suivant

Machiavel, pouvait s'allier à la scelleratezza (1). L'Italie avait-elle au moins gagné à la tyrannie un peu d'ordre et de repos? L'existence des cités était sans doute moins turbulente qu'au temps des républiques; mais la discorde n'en avait pas été extirpée. Si rien ne subsistait plus, depuis longtemps, des grandes idées recouvertes par les vieux noms de Guelfes et de Gibelins, ces noms demeuraient, et avec eux l'esprit de faction, les haines tenaces et meurtrières qui y étaient attachées. Toute ville avait ses familles guelfes et ses familles gibelines, qui eussent été bien embarrassées de dire quels principes les divisaient, mais qui se détestaient, se faisaient le plus de mal possible et s'appliquaient à transmettre aux générations nouvelles l'héritage de leurs inimitiés, de leurs ressentiments, de ce qu'on pourrait appeler leurs vendette. Chaque parti avait ses insignes qu'il arborait comme une provocation au parti adverse. L'un prenait le lion pour emblème, l'autre l'aigle : c'était dès lors une sorte de défi assez fréquent de peindre sur sa maison le lion humilié sous l'aigle, ou réciproquement. Des insignes étaient placés jusque

(1) La remarque a été faite par M. Gebhart, dans une étude sur la Renaissance, et par M. Klaczko, dans ses Causeries florentines.

sur les tombeaux, les églises, les calices, les ornements sacrés. On manifestait être Guelfe ou Gibelin, par la façon dont on portait la plume de la toque ou les bouffants du haut-de-chausse, mieux encore, par la manière dont on taillait la gousse d'ail ou dont on pelait la pèche (1). Puérilités, dirat-on, mais puérilités qui témoignent à quel point l'esprit de faction avait envahi la vie entière. La lutte était de tous les instants, lutte acharnée, sans merci, enveloppant les femmes et les enfants, s'attaquant aux biens, à l'honneur, à la vie, si meurtrière que l'Italie en apparaissait à un contemporain toute dégoûtante de sang (2). Les princes étaient impuissants à l'arrêter : à vrai dire, ils n'y faisaient pas toujours effort, voyaient là un obstacle à toute union formée contre leur domination, et souvent même en tiraient profit. On conseillait à l'un d'eux de mettre fin à ces querelles : « Mais, répondit-il, elles me rapportent, chaque année, jusqu'à douze mille ducats d'amendes. » Telles étaient les maladies diverses dont, en

(1) Sur ces bizarreries, les prédications de saint Bernardin contiennent de curieux détails. Voir notamment Le Prediche volgari di S. BerPMrdino, édite da Luciano Banghi, t. II. Predica vigesima terza.

(2) « Tanta rabies Guelforum et Gibellinorum uhique incaluerat ut cruento horrore mutuo ac fralerno sanguine maderet Italia. » (Première vie de saint Bernardin, publiée par les Bollandistes.)

dépit de ses charmantes apparences, était atteinte la société du Quattrocento. Bernardin les voyait et en avait compassion. C'est afin d'y remédier qu'il quittait son couvent, se mettait en marche à travers l'Italie, et lui portait la parole de foi, de pénitence et de paix dont son état même prouvait qu'elle avait grand besoin (1).

Résolu à commencer son apostolat par Milan, Bernardin y arrive vers la fin de 1417. C'était s'attaquer, pour ses débuts, à l'une des cités maîtresses de l'Italie. Sans doute, cette ville n'égalait pas Florence dans l'art ou dans les lettres ; ses habitants, de goûts moins affinés, d'allure plus provinciale, d'un parler un peu rude, étaient volontiers regardés comme des Béotiens par les Athéniens de Toscane. Mais, placée au cœur de la grasse Lombardie, elle était riche, et surtout elle avait acquis par son histoire, par sa situation stratégique au

(1) *t Pereunii seculo compatiens, assumptâ in Deo fidicciâ, cœpit, et remotas urbes, et loca insignia, ac provincias peragrando , vitia et virtutes, pœnam et gloriam, fidelibua annuniiare. » {Loc. cit.)

pied des Alpes dont elle ouvrait ou fermait les portes, une grande importance politique ; on a pu dire d'elle qu'elle était la clef de voûte de la Péninsule. Au Moyen âge, à l'époque des républiques municipales, elle avait eu le premier rôle dans la fameuse Ligue lombarde. Depuis, les Visconti, tout en supprimant ses libertés, avaient fait d'elle la capitale d'un État puissant. Race singulière et monstrueuse que ces Visconti, rappelant, par l'énormité de leurs crimes, les pires Césars; mais politiques retors et audacieux, administrateurs habiles, princes magnifiques, marchant de pair avec les familles royales et s'unissant à elles par des mariages ; ne payant pas toujours volontiers de leurs personnes dans les guerres qu'ils engageaient, mais experts, du fond de leur palais bien gardé, à se servir des condottieri; osant rêver, à la faveur du désordre général, de régner sur l'Italie presque entière, étendant, par moments, leur domination non seulement sur la Lombardie, le Piémont, une partie de la Vénétie, mais sur Gènes, Pise, Sienne, Bologne, Pérouse, Assise : domination fragile, il est vrai, que le génie d'un Jean Galeas faisait grandir en quelques années, et qui, à sa mort, semblait s'évanouir en quelques mois. Les Milanais n'étaient pas sans souffrir de ce

despotisme féroce qui se jouait de leurs droits, de leurs biens, de leurs vies, de l'honneur de leurs femmes et de leurs fdles. Par moments même, ils perdaient patience : témoin le massacre, en 1412, dans une église, d'un Jean-Marie Visconti qui s'amusait à faire dévorer les bourgeois par des dogues dressés à cet effet. Cependant, aucun mouvement sérieux ne fut jamais tenté pour restaurer la liberté. On était, en somme, habitué aux Visconti, ébloui par leur faste, flatté de leur puissance, reconnaissant de la prospérité matérielle qui en résultait. Cet état d'esprit n'était pas pour moraliser le peuple. Malgré tout, même au milieu des influences les plus corruptrices, il était resté, chez les Milanais, un sentiment religieux qu'une parole apostolique avait chance de ranimer : peutêtre était-ce l'héritage que leur avait laissé ce grand saint Ambroise au souvenir duquel ils étaient toujours demeurés, à travers les événements les plus divers, pieusement fidèles.

Eq 1417, le duché de Milan était aux mains du dernier des Visconti, Philippe-Marie, dans l'âme duquel sont venus se concentrer tous les vices de sa race. Sombre, sournois, fourbe, aussi lâche que cruel, prompt à briser les instruments dont il venait de se servir et qu'il craignait de voir se re-

tourner contre lui, il ne se fiait à personne, sauf à son astrologue, ne sortait guère de son château, hors duquel il ne se croyait pas en sûreté; mais, habile à mener de tortueuses intrigues, il était ainsi parvenu à étendre son empire presque aussi loin que Jean Galeas.

Bernardin arrivait à Milan, tout à fait inconnu. Ses débuts furent des plus modestes. Il se borna à prendre la parole dans quelques églises secondaires, aux jours où il était d'usage de prêcher. Sur ces premières prédications, nous avons les renseignements d'un témoin, Maphgeus Vegius, l'un des biographes du saint. Ainsi qu'il le raconte, il avait douze ans et était écolier à Milan, quand Bernardin y fît son apparition. Le vieux professeur de grammaire du jeune Yegius avait pris goût aux sermons de notre saint; pour y entraîner ses élèves, il leur vantait sans cesse la grâce et l'éloquence de « ce bon petit Frère, si misérablement vêtu » , et il affirmait « n'avoir jamais vu son pareil ». Les élèves partagèrent l'admiration de leur maître. Peu à peu, le renom du prédicateur s'étendit et grandit, si bien qu'au bout de quelques mois, on lui demanda de prêcher le carême de 1418, dans la principale église de la ville, et d'y parler tous les jours.

Le premier sermon de cette station fut marqué par un incident qui ne contribua pas peu à attirer l'attention sur Bernardin. L'orateur suivait le développement de son sujet, quand tout à coup, au grand étonnement des auditeurs, il s'arrête, demeure quelques instants sous l'empire d'une sorte d'extase, puis descend de la chaire sans terminer son discours. Rentré au coûtent, on l'interroge; il refuse d'abord toute explication; enfin, pressé par ses compagnons : « J'ai vu, dit-il, ma sœur Tobia (1), que j'ai toujours vénérée comme ma mère, rendre à ce moment le dernier soupir, et son àme, revêtue de la robe d'immortalité, s'élever au ciel. )) Aussitôt cette réponse connue en ville, un messager est envoyé à Sienne, pour vérifier l'exactitude du fait (2) : son rapport confirme que Tobia s'est, en effet, saintement éteinte au jour et à l'heure même oii Bernardin a interrompu son discours. Dès lors la foule se sent plus attirée encore aux sermons d'un religieux favorisé de visions aussi extraordinaires. Elle n'y trouve pas seule-

(1) Tobia, cousine de Bernardin, était, comme on l'a vu plus haut, une des saintes femmes qui avaient veillé sur son enfance.

(2) Ce messager fut-il envoyé par des habitants de Milan ou par le duc Philippe-Marie? Sur ce point de détail, les biographes QB sont pas d'accord.

ment la satisfaction de sa curiosité : les conversions sont nombreuses, et Maphaeus Vegius, pour nous donner quelque idée de l'affluence de ceux qui venaient dans les églises chercher des confesseurs, les comparait aux fourmis : « Concurrebant ad ecclesias instar formicarum. »

Les Milanais ne laissèrent Bernardin s'éloigner qu'en obtenant de lui la promesse de revenir pour le carême de l'année suivante. En attendant, il porta la parole sacrée, les uns disent en Ligurie et Piémont, les autres en Emilie et Vénétie. Le second carême, prêché à Milan, eut plus de succès encore que le premier. Les biographes contemporains nous dépeignent la population entière de cette grande ville comme arrachée de ses demeures pour venir se serrer autour du prédicateur (1).

Dans cet apostolat, Bernardin n'usait pas seulement du sermon public. Tout à tous, demeuré, même après être devenu célèbre, très simple et aussi accessible que le plus obscur religieux, ne refusant jamais un pieux entretien à qui pouvait en avoir besoin, appropriant alors son langage à la

(1) « Tola civiias illa, quœ innumero populo compléta est, quasi evulsa sedibus suia, ut hune virum sanctum âmplecterentur, vide^ batur. » (Bernab^eus Senensis.)

situation de chacun, il montrait autant de zèle pour le salut d'une seule âme que pour la conversion d'une ville, pressait cette âme, l'enveloppait de sa charité ardente , ingénieuse et toujours gracieuse (1). Les méchants n'étaient pas ceux avec qui il était le moins accueillant et le moins empressé. Si, du haut de la chaire, il était parfois terrihle contre le péché, il était toujours, en particulier, doux et affable avec le pécheur (2). Détestant non seulement l'impatience et la colère, mais la mélancolie et l'ennui, il était resté sous le froc ce que nous l'avons vu dans le monde, aimable, allègre, gai. ^neas Sylvius nous dit que son visage n'était jamais triste, si ce n'est quand il souffrait d'un crime public, et il ajoute qu'il plaisantait souvent. Nous trouvons même témoignage dans un sermon de Michèle daMilano, Frère mineur, qui avait connu Bernardin dans sa jeunesse. « Il était si gai, dit-il, il badinait et riait

(1) « Non minus etiam mter privatas actiones saluti quorumcumque consulebat; nunc hortans, nunc monens, nunc pro sua quemque conditione emendans. » (Maph^us Vegius.)

(2) « In suggesto vero terribilis vitiorum detestator , in quotidianâ conversatione ila affabilis et gratiœ plenus ut quasi Angélus Dei pularetur. » (BERNABiEUS Senensis.) — « ... Ut cum publiée omnium crimina acerbissimè carperet, privatim tamen neminem unquam, ipsos eliam domesticos et inferiores , nisi dulciter arguerit. » (Maph.eus Vegius.)

toujours. » Fra Michèle rapporte qu'un religieux d'esprit étroit s'était scandalisé de cette gaieté, mais qu'à la vue des miracles opérés par les reliques de Bernardin après sa mort, il fut pris de repentir et vint faire amende honorable auprès •de son corps (1). L'enjouement était un des caractères de l'esprit siennois; il était en outre conforme aux leçons et aux exemples de saint François. Celui-ci regardait la tristesse comme une des plus graves maladies de l'âme, et faisait de ia joie une obligation monastique, au même titre <jue la chasteté et l'obéissance. A son avis, l'amabilité et ce qu'il aimait à appeler la courtoisie ajoutaient du prix à la charité. « Mon frère, disait-il à un novice, pourquoi cette figure triste? As -tu commis quelque péché? Cela ne regarde ^ue Dieu et toi. Va prier. Mais, devant moi et devant tes frères, aie toujours une mine saintement joyeuse; car il ne convient pas, lorsqu'on est au service de Dieu, de montrer un air maussade et refrogné. » A l'un des chapitres généraux, il faisait afficher en grosses lettres cette recommandation : {( Que les Frères évitent de jamais se montrer sombres, tristes et chargés de nuages, comme

(1) Clnqua Prediche a monache, publiées par Fra Margellino -DA CivEzzA (Prato, 1881), p. 109.

des hypocrites; au contraire, qu'on les trouve, en tout temps, joyeux dans le Seigneur, gais, aimables et gracieux, ainsi qu'il convient. » En cela, comme en tout le reste. Bernardin était le vrai fils du saint d'Assise.

Arrivé inconnu à Milan, Bernardin en sortait célèbre. Dès lors, les cités se disputent l'honneur de l'entendre. De 1419 à 1422, il prêche en Lombardie, notamment à Bergame, Corne, Mantoue, Crémone, Plaisance, Crème, Brescia (1). Il va d'une ville à l'autre, ne s'arrête que quelques semaines dans chacune, y- parle tous les jours, ne prend pas un instant de repos; « semper docens, dit énergiquement un de ses vieux historiens, semper instans, semper insudans, semper ad Dei amorem omnium animos incitans ». Il fait la route à pied. L'une des difficultés de ses voyages est que beaucoup des villages où il passe cherchent à le re-

(1) C'est en combinant les renseignements contenus dans les biographies contemporaines qu'on arrive à fixer à peu près l'itinéraire de cette prédication. Quelques dates demeurent douteuses; mais elles importent peu.

tenir (1). Ces humbles campagnards ne sont pas ceux qu'il se plaît le moins à évangéliser; il prend alors le tour simple, familier, et le langage figuré qui leur conviennent (2). Dans les villes, la foule accourt, pour l'entendre, si nombreuse quelquefois, qu'il faut dresser sa chaire sur la place publique; hommes et femmes sont alors séparés par une corde tendue ou par des toiles. D'ordinaire, comme Vincent Ferrier, il parle à l'aube, après avoir célébré la messe. Les auditeurs arrivent avant le jour, pour être sûrs de trouver place : plusieurs viennent de villages éloignés, les enfants sur les épaules du père ou au cou de la mère. Les sermons durent souvent trois ou quatre heures : c'était la mesure habituelle en ce temps où les Mineurs paraissaient avoir oublié que saint François d'Assise, dans sa règle, recommandait au prédicateur la « brièveté du discours », à l'exemple du Seigneur « qui avait abrégé son verbe sur la terre ». Le zèle de Bernardin ne recule d'ailleurs devant aucune fatigue : se trouvant à Crème, au moment des vendanges, il prend le parti de prêcher la nuit, « si bien de nuit, racontait-il lui-même plus

(1) « Ilaque, dit Bernab.^sus Senensis, sibi difficile erat gressum per oppida el villas coloniasque habere. »

(2) Il leur pai'lait, dit encore Bernabeeus, « grosso modo et per figuram quamdam ».

tard, qu'à l'aurore j'avais déjà parlé pendant quatre heures (1) ». Quelque longs que soient ses sermons, ils sont écoutés, rapporte iEneas Sylvius, avec une « attention incroyable ». L'orateur ne néglige aucun moyen de soutenir et d'aviver cette attention, par le choix des sujets, par.la variété des développements, au besoin par l'agrément des digressions. C'est surtout, nous dit Maphœus Vegius, aux jours de grandes fêtes, quand l'assistance est plus nombreuse et plus disparate, que Bernardin juge ces digressions nécessaires : alors il ne s'inquiète plus guère de l'ordre savant, saute d'une idée à l'autre, se laisse aller au tour naturellement enjoué de son esprit, mêle d'aimables facéties aux pensées les plus graves, soigneux de récréer les auditeurs afin de les rendre plus attentifs. Sa voix, tout en ayant des douceurs singulières, était claire, nette, sonore, retentissante, et se faisait entendre à de grandes distances; s'élevant ou s'abaissant, elle s'adaptait, avec une rare flexibilité, à tous les mouvements du discours, aux pensées hautes ou humbles, sévères ou aimables, enjouées ou tragiques (2). Les contemporains ne

(1) Le Prediche volgari di San Bernardino, édite da Luciano Banchi, t. I, p. 285, 286.

(2) « Sermo parus ac dilueidus, vox sonora, grandia latera, potens cum resonanlissimâ voce oratio, cum dulcis et suavis, tum

tarissent pas sur le charme de ce qu'ils appellent sa pronuntiatio , et qui a entendu la musique de la langue italienne dans une bouche toscane comprend ce que peut comporter un tel éloge. Cette qualité avait, racontait-on, une origine surnaturelle : au sortir de sa profession, lors de ses premiers essais oratoires, la voix de Bernardin était si rauque que plusieurs le déclaraient de ce chef absolument inapte à prêcher; le jeune religieux s'était alors tourné vers Dieu, s'en rapportant à lui pour le guérir si la prédication était en effet sa mission; en réponse à cette prière, un globe de feu était descendu sur sa bouche, et, de ce jour, son infirmité avait disparu. Au charme du débit. Bernardin ajoutait Fart du geste. Il s'était trouvé expert dans cette mimique expressive et animée qu'aiment les Italiens et qui pouvait presque suppléer la voix pour les auditeurs trop éloignés (1). La vivacité de cette action oratoire laissait cependant intacte la dignité de son attitude : tout en lui inspirait respect et véné-

etiam tristis et gravis, et ita flexibilis, ut eam quocumque vellet facile contorqueret. » (Bernab^eus Senensis.) — « Vox lenis, clara, sonora, distincla, explicata, soUda, penetrans, plena, redundans, eleoata atque efficax erat. » (Maph^eus Vegius.)

(1) Maph.eus Vegius dit, après avoir parlé de ses gestes : « Quibus adeo miro naturœ munere valebat, ut nequisquam illum quamvis dodus atque omni arte instructus mimus anteiret. »

ration (1). A cette époque, il gardait encore quelque chose du charme de sa figure et de la grâce de toute sa personne (2). Néanmoins, d'année en année, par reffet de la fatigue et des austérités, son visage s'amaigrissait, se ridait et prenait un caractère d'extrême ascétisme auquel contrihuait aussi la pauvreté sordide de son vêtement. Ceux qui le voyaient, peu après, à Bologne, en étaient si frappés qu'ils croyaient, disaient-ils, retrouver saint François lui-même (3).

Ce qu'on commençait déjà à raconter des miracles qu'il opérait ne contribuait pas peu au prestige du prédicateur. Entre plusieurs, citons celui qui se produisit, raconte-t-on, en 1420, pendant qu'il prêchait à Mantoue (4). Pour aller du couvent où il logeait, à la ville, il lui fallait traverser un lac. Un jour, pressé d'aller prononcer son sermon, il prie le

(1) Un de ses biagraphes insiste sur ce que ses discours n'étaient jamais « ridiculi ».

(2) « Pulchrà facie, dit BERNABiEus, atque aspectu quidem venerandà. » Maph/eus Vegius indique ces traits : « Venustas oris, lœtitia vuUus, totiusque décor corporis. »

(3) « Sordidus erat corporis ejus amictus,mira jejuniis contracta macics, asperitatem ac rigiditatem undique spirans indoles, ita ut qui eum cernèrent, beatum ipsum Franciscum se videre putarent. » (SiGONius, De Episcopis Bononiensibus, lib. IV, cité par Wadding, t, X, p. 71.)

(4) D'après certains biographes, ce miracle n'aurait eu lieu qu'en 1423.

batelier de le recevoir par charité dans sa barque. Celui-ci, qui le soupçonne d'avoir quelque monnaie cachée sous son froc, exige d'être payé. Vainement Bernardin arguë-t-il de sa pauvreté complète, insiste-t-il sur ce qu'il est attendu par ceux auxquels il doit porter la parole de Dieu, le batelier refuse de le passer, s'il ne débourse. Alors le saint se tournant vers le religieux qui l'accompagnait : « Mon frère, lui dit-il, avez-vous pleine confiance dans le Seigneur? — Certainement. — Pouvezvous imiter ce que vous me verrez faire? — Oui.» Bernardin étend son manteau sur les eaux et s'avance dessus : son compagnon fait de même, et tous deux, à genoux, les yeux et les mains vers le ciel, implorant le secours divin, gagnent rapidement l'autre rive, où ils prennent terre sains et saufs, alors que la barque n'était encore qu'à michemin. Soit de cette barque, soit du rivage, les spectateurs, émus et stupéfaits, priaient à haute voix. « J'ai appris ce miracle, dit l'un des biographes, d'un vieux prêtre, fort lié dans sa jeunesse avec Bernardin, et qui l'avait vu de ses yeux passer sur les eaux. »

Bernardin n'était pas homme à répéter partout aveuglément les mêmes sermons sans s'inquiéter des besoins spéciaux des diverses régions. Bien

au contraire, il s'appliquait soigneusement à connaître ces besoins, et dirigeait en conséquence ses prédications; il suivait, disait-on, la coutume des médecins qui approprient le remède au mal de chaque client. Ainsi fut-il amené, dans cette première tournée à travers les villes de la Lombardie, à prêcher souvent contre les factions guelfe et gibeline qui déchiraient cruellement cette contrée, non seulement les cités importantes, mais aussi les bourgs et les campagnes. A Bergame et dans les montagnes environnantes, tel était l'acharnement des deux partis que, dit un vieux chroniqueur, « le meurtre régnait en maître; nul moyen d'y échapper, même pour les vieillards, les enfants et les femmes; pas de cruautés dont le spectacle ne fût donné (1) ». A Brescia, Guelfes et Gibelins se massacraient à tour de rôle, vendaient la chair des vaincus et obtenaient, de Jean- Marie Yisconti, licence de se battre entre eux et de commettre tous les forfaits pendant six mois. A ces haines. Bernardin apportait la parole de paix que, depuis plus de deux siècles, les disciples de saint François, fidèles aux enseignements et aux exemples de leur maître, jetaient au milieu

(1) Marcus Antonius Bonalius, in Commentariis de vitâ et gestis Sanctorum Bergomatum.

des discordes de l'Italie. L'un des derniers actes du Poverello mourant n'avait-il pas été d'ajouter à son « cantique du soleil » une strophe en l'honneur de ceux qui pardonnent et qui persévèrent dans la paix, et n'avait-il pas éteint, par le seul chant de ces vers, la guerre intestine rallumée dans sa ville natale? « Paix, paix, pour l'amour de Jésus-Christ crucifié I » tel avait été aussi, à la fin du quatorzième siècle, le cri de sainte Catherine de Sienne.

Pour venir à bout de passions si invétérées. Bernardin usait de toutes les habiletés que lui sug-gérait son zèle, amadouant et circonvenant son auditoire avant de l'attaquer de front. Dirai-je qu'il réussissait partout? A Côme, par exemple, il échouait. Mais le plus souvent il obtenait des réconciliations au moins temporaires : les insignes des factions disparaissaient des maisons; des associations de charité se substituaient aux ligues de partis. A Bergame, à Brescia, le succès fut complet (1). Entre Treviglio et Caravaggio, le champ où sa parole avait décidé le rapprochement des cités ennemies recevait de la voix publique le

(1) BernabjEus Senensis dit en parlant de Brescia : « Perfidissima ac induratissima eorum consueiudo corruptarum partium, omnino suo divino eiresonanti verbo funditus deleta est, »

nom de « Champ de la Paix ». Il a raconté luimême, plus tard, dans un sermon aux Siennois, quel avait été l'effet de sa prédication à Crème. Par l'effet des divisions dont souffrait cette ville, beaucoup de citoyens étaient en exil. Bernardin rapporte qu'il commença prudemment, demeurant dans les généralités, sans rien taire toutefois de ce qui importait; bientôt les habitants, touchés, vinrent, l'un après l'autre, lui demander ce qu'il fallait faire; devant cette bonne volonté, il se décida à préciser ses conseils, a Cependant, continue-t-il, tout en préchant de mon mieux, je laissai opérer Dieu et eux-mêmes. Il me vint à l'idée, dans un de mes sermons, de parler de cette clameur immense que poussent les innocents devant Dieu, contre ceux qui les ont injustement fait souffrir, de ce cri de vengeance qu'ils élèvent contre leurs persécuteurs. Cette parole entra si bien dans les esprits, que les habitants tinrent un conseil où l'union fut merveilleuse; il fut décidé que chacun des bannis pourrait rentrer chez lui. Peu après, à mon départ de Crème, j'allai dans un village éloigné peut-être de dix milles, et j'y rencontrai l'un des exilés, qui avait laissé à Crème tant de son bien qu'il y en avait pour environ quarante mille florins. « Comment vont les choses? » me

demancla-t-il. « Avec la grâce de Dieu, lui répon- « dis-je, tu retourneras dans ta maison, car j'ai vu « leurs bonnes intentions. » Il se moqua beaucoup de ce que je lui disais. Mais, peu après, un messager vint lui annoncer qu'il pouvait, à son gré, rentrer chez lui. A cette nouvelle, son allégresse fut telle qu'il ne pouvait ni boire, ni manger, ni dormir. Il vint à moi; la joie l'empêchait de parler. Il resta ainsi plusieurs jours, puis alla à Crème. Et écoutez la chose merveilleuse! En retournant chez lui, il trouva sur la place son ennemi, lequel, le voyant, courut l'embrasser et voulut l'emmener souper avec lui. Un autre, qui avait pris possession de sa maison, se hâta, pendant qu'il soupait, de la débarrasser de ses propres objets, en y laissant ceux de l'exilé. Quiconque avait quelque chose à lui le faisait porter à sa demeure : ainsi lui furent renvoyés son lit, ses coffres, ses draps, ses ustensiles de ménage, ses tonneaux, son argent, et, le soir même, il put être conduit chez lui, et dormit dans son lit, au milieu des choses lui appartenant. Je vous assure que paraissait heureux qui pouvait lui rapporter un de ses meubles ou de ses vêtements. Et, dans les jours suivants, quiconque possédait ses bestiaux, ses chevaux, était tout joyeux de

venir lui dire : « Voilà tes bœufs, voilà tes ânes, « voilà tes brebis. » Si bien qu'à la fin il rentra en possession de tout ce qui lui appartenait. Ainsi en fut-il pour les autres exilés. Et je crois que, pour cette raison, Dieu a écarté beaucoup de périls de cette contrée. Plusieurs autres prirent exemple sur elle, et elle est aujourd'hui une des parties florissantes de laLombardie (1). »

Ce fut pendant ces premières années d'apostolat, à une date difficile à préciser, que Bernardin prêcha enLigurie et en Piémont, particulièrement à Tortone, à Castelnuovo, à Alexandrie, [oii il s'était rencontré autrefois avec Vincent Ferrier. Il y trouva les âmes fort troublées par un moine dominicain, nommé Manfrède, homme pieux et instruit, mais de jugement peu sûr et d'imagination exaltée, qui annonçait la venue immédiate de l'Antéchrist. Cette idée avait été très répandue pendant le grand schisme. Beaucoup, et des meilleurs, s'étaient figuré qu'un si grand désordre était le signe de la fin du monde. Saint Vincent Ferrier lui-même se disait chargé de proclamer que le jugement était proche, que l'Antéchrist était déjà né, et ce n'était pas l'un de ses moindres

(1) Le Prediche volgari di San Bernardino, édite da Luciano Banghi, t. I, p. 283 et sq.

moyens pour pousser à la pénitence les peuples terrifiés. Manfrède pouvait donc se croire autorisé à répéter ces sinistres prophéties aux habitants d'Alexandrie et des villes voisines. A sa voix, des femmes et des hommes, au nombre d'environ quatre cents, quittèrent leurs familles pour former une sorte de congrégation pénitente qui le suivait partout, menant, du reste, une vie irréprochable. Entre autres erreurs, Manfrède soutenait que, dans le péril où la venue de l'Antéchrist mettait les âmes, la femme ou le mari était libre de rompre son mariage, même contre le gré de son conjoint, afin de se préparer à la crise suprême par la prière et la mortification. Informé de ce qui se passait, Bernardin jugea utile de combattre, par la parole et par la plume, ces doctrines d'épouvante qu'il sentait être contraires au véritable esprit de saint François d'Assise, esprit d'amour, de paix et de joie (1) ; il les signala, en outre, à l'inquisiteur

(1) On lit dans un sermon prononcé par Bernardin, à Sienne, en 1427 : « Il a été dit souvent, et, dans mon enfance, j'entendais dire que l'Antéchrist était né. Mais que dis-je? Dès les temps apostoliques, on disait déjà qu'il était né, et on l'a dit aussi au temps de saint Bernard. Et encore, aujourd'hui, on le dit, et il y a peu de temps qu'on en parlait avec certitude. Eh! quelle folie est celle-là des gens qui veulent en savoir plus que Dieu ne veut qu'ils ne sachent? Quel est celui qui le sait? Il n'y a pas de créature au monde qui puisse le savoir, parce que Dieu, le Christ Jésus, ne voulut pas le dire à ses disciples, et même le Christ, en tant

d'Alexandrie et au supérieur général des Frères prêcheurs. Peut-être empêcha-t-il ainsi qu'elles ne se répandissent davantage, mais il ne put avoir raison de l'aveuglement de Manfrède et de ses partisans : ceux-ci avaient suivi leur chef à Bologne, à Florence, à Rome, attendant toujours l'Antéchrist, dans la prière et l'austérité. Le Pape luimême essaya vainement de les disperser et de les renvoyer dans leur pays. Plusieurs devaient finir dans les hallucinations. Le zèle montré par Bernardin en cette circonstance lui fit des ennemis, et nous verrons plus loin quelles furent contre lui les représailles des amis de Manfrède.

En H22, nous retrouvons Bernardin sur un tout autre théâtre, à Venise, où le renom de ses prédications l'a fait appeler. Alors en pleine prospérité, n'ayant aucun avertissement du coup mortel que devait bientôt lui porter la découverte de

qu'homme, ne le sut jamais. » (Le Prediche volgari di San Bernardino, édite da Luciano Banghi, t. I, p. 68. — La même idée se retrouve dans un autre sermon, t. II, p. 375.)

l'Amérique, Venise différait des autres villes italiennes par son histoire, ses traditions, son génie, ses destinées, et jusque par sa physionomie extérieure. Bien que, grâce à l'étendue croissante de ses possessions territoriales, elle fût devenue un des principaux États de l'Italie, et qu'elle eût été conduite, pour cette raison, à se mêler à la politique si troublée de la Péninsule, elle était, par ses comptoirs et ses colonies, une puissance orientale. La stabilité de ses institutions aristocratiques contrastait avec la mobilité et la turbulence démocratiques de Milan, de Florence, de Sienne ou de Bologne. Plus lente que d'autres à subir les influences de la Renaissance, elle avait gardé davantage de l'idéal héroïque, austère et mystique des âges précédents. C'est qu'en effet la Venise du quinzième siècle, où la foi religieuse apparaît encore liée au patriotisme, ne doit pas être confondue avec cette Venise du seizième, plus familière à notre imagination, toute païenne et voluptueuse, dont Paul Véronèse a peint la ravissante et lumineuse image au plafond du Palais des Doges : entre les deux, même distance qu'entre les Madones d'un Jean Bellin et les Vénus d'un Titien. Quand, plus d'un demi-siècle après Bernardin, notre Commines arrivait à Venise comme

ambassadeur, il la déclarait sans doute, dans son émerveillement, « la plus triomphante cité qu'il eût vue », mais il ajoutait : « C'est celle qui plus sagement se gouverne et où le service de Dieu est le plus solennellement fait. »

Devant une population indemne du fléau des Guelfes et des Gibelins, Bernardin n'avait plus à prêcher la concorde, comme en Lombardie. Attentif, suivant sa coutume, à approprier ses discours aux besoins particuliers de ses auditeurs, il parla à ces négociants de leur négoce; tout en en faisant réloge (1), il exposa les lois morales qui devaient y être observées, et précisa, jusque dans le détail des applications pratiques, ce qui était moyen licite ou illicite de gain (2). Pendant plusieurs mois, patriciens et peuple se pressèrent autour de sa chaire. Il usa de l'autorité qu'il avait acquise sur eux, pour leur faire fonder, dans deux des îles voisines, une Chartreuse et un lazaret destiné aux pestiférés. De ce séjour, il devait garder bon souvenir : prêchant plus tard aux Siennois, il avait encore dans l'esprit la vision pittoresque de ces innombrables navires, galères, barques, gondoles, bateaux de

(1) « Mercaturarn sanclissimè laudavit. » (Bernab.eus.)

(2) « Quid sit honestum locando, vendendo, ut religio Chrislianorum permittit, docens. » (Ibid.)

formes et d'armements divers qui sillonnaient en tous sens les eaux de Venise (1) ; mais il proclamait avoir été plus frappé encore de la concorde qui régnait dans cette ville, et la proposait volontiers en modèle à toutes celles que déchiraient les factions (2).

En sortant de Venise, Bernardin parcourt son territoire, s'arrê tant plus ou moins longtemps dans les villes, évangélisant au passage les campagnes. A Vérone, où il prêche dans la cathédrale, du l*"^ novembre 1422 au 17 janvier 1423, il arrive précédé de la nouvelle d'un miracle éclatant : on raconte qu'à peu de distance de la ville, ayant trouvé sous un arbre le corps d'un homme qui venait d'être tué par accident, il s'est mis en prière et a obtenu qu'il fût rappelé à la vie. Les Véronais témoignent de leur déférence pour le prédicateur, en fixant, sur sa demande, avant le Carême, des jeux commémoratifs, célébrés jusqu'alors le dimanche après les Cendres. A Vicence, où les historiens notent son séjour du 16 avril au 30 juin 1423,raffluence est si grande qu'aux jours de fête il lui faut parler sur la place publique;

(1) Le Prediche volgari di San Bernardino, édite da LuciANa Banchl t. I, p. 384.

(2) Ibid., t. II, p. 17.

vingt et même trente mille personnes se pressent autour de sa chaire et forment ensuite, à travers la ville, d'immenses processions. On note son passage à Bassano, à Trévise, et jusqu'aux extrémités du territoire vénitien, au milieu des Alpes Noriques, dans une ville que les vieux chroniqueurs appellent Virunum et qui paraît être Friesach. en Illyrie ; il y pacifie de sanglantes dissensions, fait brûler solennellement tout ce qui constatait l'antagonisme des partis (1), et laisse de son court séjour un souvenir que les habitants devaient longtemps et pieusement garder. En septembre 1423, il est encore en pays de montagnes, à Bellune, qui lui a député deux de ses premiers citoyens. Cette ville a grand besoin de sa parole ; les factions y sévissent aussi cruellement que dans les cités lombardes ; les archives publiques et privées conservent soigneusement des listes indiquant à quel parti appartient chaque famille et contre qui, par suite, ceux qui sont au pouvoir doivent diriger leurs persécutions. Accueilli avec joie par le peuple et par les magistrats qui ont fait dresser une chaire sur la plus grande place de la ville. Bernardin procède, suivant sa coutume, avec d'ha-

(1) « Flammà consumptis pestiferis ordinibus... »

biles ménagements. Le jour vient, cependant, où il attaque le mal de front. Son succès est complet; les notables, après délibération solennelle, décident, comme gage de la pacification définitive, de détruire toutes les listes de partis. Une courte station à Feltre termine cette évangélisation de la Vénétie.

C'est au cours des sermons prononcés alors à Venise et dans les villes de son territoire, qu'a commencé à se manifester avec éclat le zèle de Bernardin à propager la dévotion au nom de Jésus (1). Cette dévotion, aussi ancienne que la parole de saint Paul : « In nomine Jesu omne genu flectatur », était particulièrement en honneur dans la famille franciscaine : saint François d'Assise en faisait l'objet de fréquentes exhortations, et ce nom divin, rapporte le plus autorisé de ses biographes, ne pouvait passer sur ses lèvres sans que sa voix s'altérât, comme s'il eût entendu une mélodie intérieure ; saint Bonaventure avait écrit un opuscule De lande mellifliiinominis Jesu. Bernardin n'innovait donc pas, quand il cherchait à ranimer cette dévotion, un peu négligée de son temps. Il aimait

(1) D'après Wadding, Bernardin avait déjà préconisé cette dévotion en 1417, à Florence; mais son apostolat n'était pas alors commencé, et sa parole n'avait pas eu de retentissement.

à célébrer magnifiquement, dans ses sermons, les beautés, les grandeurs, les mystérieuses vertus du nom de Jésus; puis, pour donner un signe extérieur aux sentiments qu'il suscitait dans les âmes, il engageait ses auditeurs à inscrire sur les monuments publics ou privés ce nom, ou du moins l'une des abréviations par lesquelles on avait pris l'babitude de l'exprimer (1). Il avait adopté celle qui était formée des trois lettres 1 H S (2), et avait imaginé de les entourer d'un cercle de rayons dorés. Il estimait opportun d'imprimer une telle marque sur un pays envahi par le paganisme, et, en la substituant à tous les symboles guelfes ou gibelins dont les murs étaient couverts, il croyait sceller la pacification des cœurs.

(1) Ces abréviations avaient ^té en usage dès l'origine du Christianisme. On trouve alors sur des monnaies ou des médailles, pour signifier 'Irjaoijç, le monogramme I ou le digramme IH, ou le trigramme IHI. On trouve aussi IC ou IHG, le C étant pris comme forme latine du aiY^-a. Plus tard, on parut préférer IHS ou IhS : on avait oublié que l'H figurait originairement dans ce signe comme la majuscule de l'^xa grec, et on avait fini par y voir une h latine. D'ailleurs, en souvenir de l'^ra, on écrivait généralement, au moyen âge, Jhesus. Sur la pierre sépulcrale de sainte Colette, morte en 1447, le nom de Jésus-Christ est écrit Jhs-Crist. Saint Ignace et, à sa suite, les Jésuites ont adopté le même trigramme que saint Bernardin : IHS.

(2) Ces trois lettres étaient écrites en caractères gothiques qui donnaient à l'I un peu la forme d'un Y. L'H était généralement surmonté d'une petite croix.

Son invitation fut entendue dans toute la Vénétie. Magistrats et particuliers s'empressèrent à faire peindre ou sculpter, avec grand honneur, le rayonnant trigramme (1). C'était comme la trace matérielle du passage de Bernardin et la manifestation extérieure de l'adhésion donnée à son enseignement.

En sortant des États de Venise, au commencement de 1424, Bernardin se rendit à Ferrare, où l'appelait le seigneur de cette ville, le marquis Nicolas d'Esté. Dissolu, fourbe, cruel, comme tous ceux de sa race, chez lesquels une histoire trop complaisante affecte de ne voir que de brillants Mécènes, Nicolas ne se gênait pas plus qu'eux pour violenter le clergé et, ce qui est pis, pour le corrompre. La pieuse sollicitude qui lui faisait inviter Bernardin peut donc étonner. Il n'était pas le seul des princes de cette époque qui, peu

(1) « Nomen Domini nostri Jesu Christi tantum honoravit, quod omnes populi Venetorum, tum sanctorum templis, ium privalis domibus, aureis quidem litteris rutilantibus radiis nomen sanctum Salvatoris nostri parietibus honoratissimè pinxere . » (BERNABiEUS.)

dévot pour son compte, jugeât prudent et politique de faire corriger par de saintes prédications l'effet démoralisateur de ses exemples. Son marquisat, de petite étendue, même avec l'adjonction de Modène, ne comptait pas au rang des États importants de la Péninsule; mais sa capitale, à laquelle on attribuait alors cent mille habitants, était célèbre pour le faste de sa cour, l'éclat de ses fêtes, l'élégance raffinée de ses mœurs, la somptuosité de ses habitants. Bernardin fut ainsi conduit à y parler contre les abus du luxe et l'immodestie des vêtements. Ce mal est de tous les temps, comme la vanité humaine et la coquetterie féminine; toutefois il sévissait avec une particulière intensité au sortir du Moyen âge : c'était une réaction contre la rudesse de l'époque précédente. Les chroniqueurs italiens, français, allemands, anglais sont remplis de détails sur l'extravagance des modes à cette époque (1). Aussi le sujet était-il familier aux prédicateurs contemporains. Saint Vincent Ferrier l'avait souvent traité : un vieil historien dit en parlant des sermons prêches par lui à Angers : « Pendant ce mois, il fit tomber de dessus la tête des femmes la creste de leur vanité. » Ce

(1) On a calculé que certaines robes en brocart d'or devaient revenir à quarante ou cinquante mille francs de notre monnaie.

fut lui qui détermina les Génoises à couvrir leurs cheveux de la gracieuse et modeste mantille blanche qu'elles portent encore aujourd'hui. Les législateurs eux-mêmes s'inquiétaient de ces excès et essayaient de régler, jusque dans le détail, l'ajustement des femmes, d'en limiter la richesse, de fixer la longueur des queues et la largeur des manches : prescriptions impuissantes, comme l'ont toujours été les lois somptuaires (Ij. Avec les Ferraraises. Bernardin parut obtenir plus de succès, en touchant leurs cœurs : les biographes affirment qu'il parvint à refréner leur licence, à modérer le luxe de leur habillement et à leur imposer une tenue plus décente (2).

A Ferrare, notre prédicateur se trouvait sur la frontière des États de l'Église. Ceux-ci n'étaient pas alors la partie la moins agitée de l'Italie. Durant Texil d'Avignon et le grand schisme, Rome, dépeuplée, ruinée, avait été la proie des factions et du

(1) On trouve beaucoup de règlements de ce genre dans les Archives de tous les petits États d'Italie. Voir, par exemple, à Sienne, les volumes intitulés : Spoglio délie deliberazioni del Consiglio délia Campana, et Spoglio délie deliberazioni del Consiglio générale deW Archivio délie Rifurmagioni di Siena. Voir aussi l'ouvrage de Carlo Faletti-Fossati, Coslumi Senesi nella seconda meta del secolo XIV. (Siena, 1882.)

(2) « Effrœnatam licentiam mulierum coercens, pompas earum in vestitu et gestu moderavit. » (Bernab^eus Senensis.)

brigandage, et, dans beaucoup de villes du Patrimoine, de rOmbrie, des Marches, de la Romagne, s'étaient constituées des républiques ou des principautés qui affichaient leur indépendance; parfois même, quelque condottiere, comme Braccio de Montone, prétendait se tailler, en plein domaine du Saint-Siège, une souveraineté plus étendue. C'est de cette époque que Machiavel a écrit, cent ans plus tard : « Naguère, aucun baron n'était assez petit pour ne pas mépriser la puissance papale. » Quand l'élection de Martin V, en 1417, donna enfin à l'Église un chef incontesté, celui-ci dut demeurer trois ans, d'abord en Lombardie, ensuite en Toscane, avant de pouvoir mettre le pied dans ses États, à ce point humilié que, dans les rues de Florence, les gamins l'accompagnaient avec des couplets satiriques. Mais, habile et ferme, il entreprit aussitôt la restauration de son pouvoir, par la politique autant que par les armes. Il ne visait pas seulement à rétablir l'espèce de suzeraineté complexe, variée et souvent discutée, dont s'étaient contentés ses prédécesseurs : son dessein était d'y substituer une monarchie directe et unifiée. Cette entreprise, qui se heurtait à tant de traditions . de prétentions et d'usurpations, n'était pas l'œuvre d'un jour, et elle devait tra

verser bien des vicissitudes, avant d'être menée à fin par l'ambition peu scrupuleuse des Borgia et par la main de fer de Jules II.

Entre toutes les villes des États de l'Église, la plus considérable et la plus turbulente était Bologne. Se prétendant république indépendante ^à l'avènement de Martin V, elle avait été ramenée de force sous l'autorité papale; mais sa soumission était loin d'être complète. A des tentatives de révolte, sans cesse renouvelées, le Souverain Pontife était obligé de répondre par des interdits. L'anarchie politique y avait accru le désordre des mœurs; les jeux de hasard, notamment^ avaient pris un développement extraordinaire : nombreux étaient les tripots où les gens de tout âge et de toute condition venaient jouer leur avoir et se livrer à la débauche. Vainement Tévêque de la ville, Albergati, bientôt cardinal, l'une des plus nobles et plus pures figures du clergé de ce temps, avait-il cherché, par des exhortations ou des mesures répressives, à arrêter ces désordres, tout avait échoué. Il eut alors l'idée d'appeler à l'aide le prédicateur dont on racontait les merveilleux succès en Lombardie et en Vénétie.

Docile à cet appel. Bernardin se concerte avec Albergati, reçoit de lui toutes informations sur

l'état des esprits et entreprend de prêcher le Carême de 1424. Conformément à sa tactique habituelle, c'est seulement quand il sent avoir pris autorité sur son auditoire, qu'il sort des généralités et annonce l'intention d'aborder la question des jeux. La foule, ainsi avertie, accourt si nombreuse que la vaste nef de San Petronio ne suffit plus, et qu'il faut transporter la chaire sur la place. L'orateur parle avec une force pathétique qui finit par vaincre la passion. Aux derniers jours du Carême, les joueurs repentants viennent, les uns après les autres, lui apporter les instruments de leurs jeux; il en a bientôt une telle quantité qu'il peut en dresser un vaste bûcher sur la place, et il y fait mettre le feu, aux applaudissements du peuple assemblé (1). Quelques-uns, cependant, n'applaudissaient pas : c'étaient les fabricants et vendeurs de cartes à jouer. L'un d'eux vient trouver Bernardin et se plaint amèrement qu'il lui enlève son gag-ne-pain. « N'as-tu pas un autre métier? lui demande le saint. — Non. — Eh bien ! si tu fais ce que je te dirai, tu auras de quoi vivre. — Je le ferai volontiers. » Alors, prenant

(1) « Populo ipso approbante. » — De tels bûchers étaient souvent allumés par les prédicateurs populaires de ce temps : c'est ce qu'on appelait, en Italie, abbruciamenti délie vanità; en France, les chroniques contemporaines les mentionnent fréquemment.

un compas, Bernardin trace un cercle sur une tablette et peint, au milieu, le trigramme de Jésus, I H S, entouré de rayons. « Fais de même, lui dit-il, et tu gagneras l'argent qui t'est nécessaire. » Le conseil est suivi ; le peuple prend goût à cette façon d'honorer le nom du Sauveur, et l'artisan réalise ainsi beaucoup plus de bénéfices que quand il peignait des cartes. Telle est l'origine de ces tablettes dont il sera plusieurs fois question dans la vie de notre saint.

Non content de vaincre le démon du jeu. Bernardin s'attache aussi à détruire, dans Bologne, l'esprit de révolte et de faction. L'histoire subséquente de cette cité ne permet pas de dire que le mal fût à tout jamais suppriiné. Il y eut, du moins, une pacification temporaire. « Une grande tranquillité, dit le vieux biographe, fut rétablie, pour quelque temps, dans la ville (1). »

Le moment était arrivé, pour Bernardin, de revenir dans cette Toscane d'où il était parti, encore

(1) « Paceque et concordiâ inter cives factâ, magna tranquillitas aliquandiù in urbe integrata est. » (Bernab.eus.)

inconnu, sept ans auparavant. Invité, pendant qu'il prêchait à Bologne, par une cléputation des Florentins qui se disaient très avides de l'entendre (1), il se rend dans leurs murs, au cours de Tété de 1424 (2). Florence est alors, entre toutes, la ville de la Renaissance ; elle apparaît comme l'officine où s'élabore la culture nouvelle qui va se répandre dans le monde. Nulle part ailleurs, cette culture n'a autant pénétré la vie publique et privée. Là se réunissent les humanistes les plus célèbres. Là se manifestent les grands artistes : en 1424, au moment où arrive Bernardin, Brunelleschi termine les plans de la coupole de Santa Maria dei Fiori ; Ghiberti vient de finir la première porte du Baptistère : Donatello a déjà sculpté, depuis plusieurs années, le fier saint Georges de l'Orsanmichele ; Masolino commence les fresques de la chapelle Brancacci, et Masaccio s'apprête à les compléter. Les jouissances de cette rénovation

(1) « ... quoniam avidissimè eum omnes Florentini expedabant. » (Bernab^us.)

(2) A en croire le journal cI'Infessura, secrétaire du Sénat de Rome, saint Bernardin aurait prêché à Rome, en juin 1424, et, le 21 de ce même mois, un grand abbruciamento délie vanità aurait eu lieu sur la place du Capitole. Ce séjour à Rome me parait malaisé à intercaler eatre Bologne et Florence, et je suis porté à croire qu'il y a eu là quelque confusion de dates. J'ai déjà, du reste, eu occasion de dire que la chronologie des prédications de notre saint était, sur plusieurs points, assez incertaine.

littéraire et artistique remplacent, chez les Florentins du quinzième siècle, les passions politiques si violentes de l'âge précédent. Sans doute, à la différence de la plupart des autres cités de la Péninsule, Florence est encore une république, mais elle n'est plus guère qu'une république nominale. L'influence grandissante des Médicis prépare un principat qui, sans heurt, sans coup de force, absorbe peu à peu tout ce qui reste des vieilles libertés. Les bourgeois turbulents et belliqueux du treizième et du quatorzième siècle, si prompts aux émeutes du dedans et aux batailles du dehors, sont devenus des marchands et des banquiers qui, avec leurs comptoirs répandus dans tout le monde alors connu, ne songent qu'à gagner beaucoup d'argent et à le dépenser, en dilettanti élégants et raffinés, en épicuriens délicats. Elle est plus loin que jamais, l'antique Florence, « sobria e pudica », que, déjà deux siècles auparavant, Dante regrettait de ne plus retrouver.

Il ne faut pas croire cependant que les Florentins fussent devenus indifférents aux choses religieuses. Dans les premières années du siècle, ils avaient pris tant de goût aux sermons du Bienheureux Jean Dominici, qu'ils avaient demandé au Pape de l'empêcher de quitter leur ville. Ce Domi-

nici, Frère prêcheur, mort, en 1419, archevêque de Raguse et cardinal, avait fondé, en 1400, à Fiesole, un peu au-dessous du couvent franciscain d'où Bernardin devait partir pour son apostolat, un monastère de Dominicains, et y avait allumé un foyer de sainteté qui a, pendant assez longtemps, rayonnésurFlorence. Là enseignait, comme maître des novices, le Bienheureux Laurent de Ripafratta, maître éminent de la vie spirituelle ; là avaient fait ensemble leurs vœux deux religieux à peu près du même âge, unis par une étroite amitié et destinés à se faire un nom illustre parmi les hommes : l'un, Fra Giovanni de Fiesole, celui que la postérité appellera il beato Angelico, peintre des visions célestes, ravissante fleur mystique qui semble détachée de l'Assise du treizième siècle et qu'on s'étonne de voir s'épanouir en pleine renaissance païenne; l'autre, saint Antonin, qui, après avoir gouverné et réformé beaucoup de monastères, sera contraint, par la vénération universelle, d'accepter l'archevêché de Florence. Enfin, de ce cou- , vent de Fiesole, descendra, en 1436, la colonie qui peuplera, dans Florence, le célèbre couvent de Saint-Marc, et de celui-ci sortira, à la fin du siècle, un prêcheur bien autrement retentissant que Dominici, Jérôme Savonarole, ce moine grandiose

et tragique qui gouvernera, pendant plusieurs années, du haut de la chaire, par le seul ascendant de son éloquence et de sa vertu, non pas quelque cité ascétique du Moyen âge, mais la Florence des Médicis, reconquise en quelque sorte sur le paganisme.

Il ne paraîtra pas, dès lors, étonnant que, dans la ville qui avait goûté Dominici et qui devait se passionner pour Savonarole, Bernardin ait trouvé des auditeurs curieux et attentifs. Il prêcha avec succès, dans la grande église franciscaine de Santa Groce, contre les vices régnants. « Ayant trouvé la ville très corrompue, dit un historien florentin du temps, il parvint, grâce aux bonnes dispositions des habitants, à la changer et, pour ainsi dire, à la faire renaître (1). » Comme à Bologne, un bûcher fut élevé, sur lequel les femmes apportèrent tous leurs engins de vanité, leurs faux cheveux, les instruments de jeu, et le feu y fiit mis. Enfin, sur la façade de Santa Croce, les Florentins firent peindre avec grand soin le trigramme de Jésus, entouré d'un large cercle de rayons dorés, afin, dit un contemporain, de témoigner ainsi à

(1) Vespasianoda BiSTicci, Vite diuominiillustri del secolo XV. — Bernab.eus Senensis dit aussi, en parlant de cette prédication : ^i Ad bonos et laudabiles mores religiosè faciliterque Florentinos reduxit. »

tous les yeux à quel point ils avaient goûté le prédicateur (1).

Cette dévotion au nom de Jésus prenait, en effet, de plus en plus de place dans la prédication de Bernardin. Il y trouvait un moyen de raviver la piété populaire. A Volterra, où il prêche l'Avent de 1424, il inaug^ure une pratique qui devait bientôt soulever de vives contestations : à la fin de ses discours, il présente à la vénération des assistants agenouillés une tablette sur laquelle il a peint luimême les trois lettres IHS, entourées de rayons, les excite à crier miséricorde au Sauveur, à lui promettre de vivre en paix, et enfin les bénit en élevant la tablette. Cette tablette, laissée par Bernardin à son départ, a été conservée par les habitants de Yolterra, comme une pieuse relique ; longtemps déposée dans une église bâtie sous le vocable du nom de Jésus, confiée à la garde d'une confrérie spéciale, elle était, aux jours d'épreuves ou de péril, exposée au public et portée solennellement en procession; elle est maintenant dans une des chapelles de la cathédrale.

Beaucoup d'autres villes de Toscane reçurent la

(1) « ... Ut tesiimonium ubique prospectum quam evidentissimè daret, quod prœdicaliones suœ huic devotissimo populo et gratœ et jucundœ fuissent. » (Bern.^b.eus.)

visite de l'apôtre. Au carême de 1425, il était à Prato. Plusieurs biographes racontent que, comme il quittait cette ville, après Pâques, accompagné par la population entière, un bœuf, effrayé par la foule, s'élança furieux et frappa si cruellement un jeune homme que celui-ci fut laissé pour mort sur le sol. Bernardin accourt, appelé par les cris du peuple : «Le démon, dit-il, en gémissant, voudrait, à cette heure, détruire tout ce que Dieu a fait de bien dans cette ville. » Puis, levant les yeux au ciel et faisant le signe de la croix sur la victime, il ajoute : « Par la grâce de Dieu, ce jeune homme n'aura aucun mal, emportez-le. » En effet, à peine a-t-on fait quelques pas, que le jeune homme se relève sain et sauf.

Les Siennois, jadis témoins de la pieuse jeunesse de Bernardin, n'apprenaient pas le renom dont jouissait maintenant leur compatriote dans tant de contrées de l'Italie, sans en être flattés dans leur amour-propre national, ni sans désirer vivement l'entendre à leur tour. Le saint, sensible à leurs vœux, arriva à Sienne, vers la fm d'avril 1425. Magistrats et peuple, tous le reçurent avec joie (i). Une chaire et un autel furent

(1) « Senenses viri cunctusque populus lœlissimà fronie eum receperunt. » (Bernab^eus Senensis.)

dressés sur la grande place, contre le Palais public. Le cadre est resté de nos jours à peu près ce qu'il était alors : elle est toujours là, véritable vision du Moyen âge, cette Piazza del Campo, d'aspect étrange et grandiose, creusée en forme de conque marine et entourée de ses palais gothiques; il est toujours là, ce Palazzo piiblico, massif, hérissé de créneaux, avec sa physionomie farouche et tragique, comme s'il gardait l'empreinte des drames populaires qui l'ont jadis ensanglanté ; elle est toujours là, cette haute torre délia Mangia, dessinant hardiment sur le ciel sa svelte et superbe silhouette. Chaque matin, pendant cinquante jours, Bernardin prêcha, après avoir célébré la messe. La foule remplissait la vaste place ; les^ magistrats de la ville étaient sur une estrade. Parmi les auditeurs, se trouvait un jeune homme, alors inconnu, bientôt illustre, le brillant iEneas Sylvius Piccolomini, le futur Pie II; les sermons le touchèrent tellement, a-t-il raconté, qu'il fut sur le point d'entrer chez les Frères mineurs. Les témoignages contemporains sont, d'ailleurs, unanimes à constater le grand succès de l'orateur; ils nous montrent les Siennois, dociles à sa parole, réformant leur vie, revenant aux vieilles mœurs chrétiennes, répudiant l'esprit de discorde

et de trouble, si invétéré dans leur cité (1). A la suite de sermons contre le jeu, le luxe et les vanités féminines, on construisit au milieu de la place une sorte de château en bois, où chacun apporta cartes, dés, échiquiers, ornements de toilette, faux cheveux; on en réunit plus de quatre cents charges, et le feu y fut mis. Les derniers travaux de la cathédrale, commencée au treizième siècle, languissaient ; Bernardin excita à les pousser plus activement. Il avait garde d'oublier sa chère dévotion au nom de Jésus : le lundi de la Pentecôte, au peuple tout échauffé par sa parole, il faisait l'ostension d'une tablette où, suivant sa coutume, les lettres IHS étaient peintes, entourées de rayons; telle fut, à cette vue, l'émotion des assistants que, dit un vieux chroniqueur, ils se mirent à crier miséricorde, versèrent des larmes abondantes et semblèrent prêts à tomber en défaillance (2). Le

(1) « Animos Senensium omnium ad omnem voluntatem suam reducens, ad pristinam et vetustam consuetudinem benè et christianè Vivendi eos firmavit... Pacem inter dissidentes componens, cunctum popuJum pacatum ac tranquillum siiavissimâ oratione suà reddi-

dit. » (BERNABiEUS.)

(2) « ... e fu ianto lo spleadore che dava el Giesù, ch'e' misse stupore a ognuno, e cominciossi a gridare misericordia con tante lacrime, e per grande devozione pareva che ognuno venisse mena. » (Groxaca Senese, che va sotto il nome degli Aldobrandini, manuscrit de la bibliothèque communale de Sienne, cité par M. Donati, dans le Bulletino Senese di Storia pairia, 1894, p. 54.)

vestibule de la salle capitulaire du Dôme de Sienne renferme un tableau curieux, œuvre d'un peintre contemporain, Sano di Pietro (1), qui représente le saint debout dans une chaire haute, dressée devant le Palazzo publico ; derrière lui, le petit autel où il a dit la messe ; entre ses mains, une tablette rectangulaire sur laquelle sont peintes les lettres IHS; les magistrats sont sur leur estrade ; le peuple occupe la place, hommes et femmes séparés par une barrière que forment des bandes d'étoffes; les femmes ont la tête couverte d'un voile blanc; tous sont à genoux, les yeux levés vers la tablette (2). Le mardi de la Pentecôte, s'organisa une immense procession, à laquelle prit part la population entière, sous la conduite de ses magistrats, et où l'on porta, au milieu des reliques, la tablette de Bernardin (3).

(1) Né en 1406, mort en 1481.

(2) On trouve à Sienne deux autres peintures, probablement aussi de Sano di Pietro : l'une, qui est dans une salle du Palazzo publico, est à peu près semblable à celle qui vient d'être décrite; la seconde, qui est dans le vestibule de la salle capitulaire, représente le saint prêchant sur la place de l'église S. Francesco; il montre, non plus une tablette, mais le crucifix, aux assistants, hommes et femmes toujours séparés et à genoux. Signalons enfin, dans la galerie de l'Académie des Beaux-Arts, à Sienne, une peinture où saint Bernardin, en chaire, montre un crucifix surmonté d'une tablette ronde où est peint le Irigramme.

(3) C'est probablement cette même tablette qui est conservée

Pour garder le souvenir de ces événements et faire solennellement allégeance au nom de Jésus, les chefs de la république décidèrent que. sur la façade du Palazzo piihlico, à Tendroit même où, dans un jour de défaillance patriotique, avaient été inscrites les armes de Visconti, le trigramme sacré serait peint dans un grand cercle azuré, entouré de rayons d'or ; ils le firent reproduire également à l'intérieur du palais, dans la salle dite de la Mappemonde ; ces peintures subsistent encore (1). Beaucoup de particuliers firent de même en leurs demeures, et le voyageur retrouve aujourd'hui, au-dessus des portes de plus d'une vieille maison, les trois lettres sculptées dans la pierre. Ce ne fut pas la seule façon dont les magistrats de la ville témoignèrent de leur déférence pour le prédicateur ; ils promulguèrent, le 8 juin 1425, plusieurs décrets qui tendaient au rétablissement des bonnes mœurs et qui s'appelèrent : Riformagioni di frate Bernardino (2) ; quelques-uns limitaient le chiffre

aujourd'hui à Sienne, dans la chapelle de la Confrérie de Saint- Bernardin.

(1) MiLANEsi, Documenti per îa storia delV arte senese, t. II, p. 428 et 131.

(2) Cf. sur ces Riformagioni di frate Bernardino l'ouvrage du C.w. Mengozzi. // raonie dei Paschi, note storiche raccolte e pubblicate per ordine délia deputazione ed a cura del présidente conte Niccolo Piccolomini, t. I, p. 111 et sq.

des dots et le luxe des noces, afin de faciliter les mariages , devenus trop rares ; d'autres prohibaient les vêtements d'une richesse excessive ; d'autres excluaient des fonctions publiques les usuriers et les gens atteints de vices infâmes; un magistrat spécial, appelé Capitano e exequitore di Giustizia, avait charge de veiller à lexécution de. ces règlements.

Sienne ne vil pas venir sans douleur le jour du départ de Bernardin (1). Quand, le 10 juin, après son dernier sermon, il donna au peuple une bénédiction d'adieu, toutes les cloches furent mises en branle et les trompettes sonnèrent. Un peupleimmense l'accompagna, hors de la ville, jusqu'à la cinquième borne, près de la rivière Arbia. avec tous les témoignages d'une pieuse vénération. Lorsqu'il fallut enfln se séparer de lui. beaucoup ne purent retenir leurs larmes. Au milieu de la foule qui le reconduisait avec tant d'honneur, le saint, souffrant dans son humihté, marchait, triste et tète basse, dit un de ses biographes, comme

(1) De la douleur que causait aux Siennois le départ de Bernardin, on trouve un témoignage dans le Lamenta que composa alors le poète Francesco di Giovanni, et que des érudits ont découvert dans un manuscrit de la bibliothèque de Sienne. (Cf. la conférence du professeur 0. Baeci dans le volume des Conferenze délia Commissione senese di Storia patria, lS9o, p. 134.)

s'il fût mené au supplice (1). Il ne se sentit à l'aise que quand il se retrouva seul dans la campagne de Sienne, et, pour se consoler de tant de brillants succès, il demeura quelque temps dans cette région, heureux d'évangéliser obscurément d'humbles campagnards, et appropriant son langage à la simplicité de leur esprit.

Il termina son apostolat en Toscane par Arezzo. Les historiens racontent comment il y arrêta miraculeusement, par le signe de la croix, la pluie qui menaçait d'interrompre le sermon qu'il prononçait en plein air, et comment il mit fm aux pratiques superstitieuses qui se perpétuaient dans un bois voisin, auprès d'une fontaine jadis consacrée à Apollon : la statue de la Vierge, qu'il y fît élever, fut bientôt l'objet d'une dévotion populaire et le but d'un pèlerinage ; on y construisit, sous le vocable de Santa Maria délie Grazie, une église où le touriste admire, encore aujourd'hui, Félégant portique élevé sur les dessins de Benedetto da Majano.

(1) « Visumque aliquando, dum populi eum discedentem magno cum honore et concursu comitarentur , ila triatem, dejectum, prostratumque incedere, ac si ad suppHcium duceretur. » (Maph^eus Vegius.)

Arezzo touche à l'Ombrie, terre pauvre, un peu sauvage, mais d'un charme doux, avec ses montagnes abruptes couronnées de petites villes fortifiées, les lignes harmonieuses de ses horizons et l'exquise finesse de sa lumière. Elle avait un attrait particulier pour Bernardin, à qui elle apparaissait encore tout embaumée du souvenir de saint François. En août 1423, il est au pied d'Assise, et célèbre, avec une foule immense de pèlerins, la fête de Sainte-Marie des Anges, dans le fameux couvent de ce nom, le premier qu'ait fondé le Poverello. Toutefois, il ne s'y arrête pas, et, cette satisfaction donnée à sa dévotion filiale, il reprend aussitôt son laborieux apostolat.

Au témoignage des contemporains, les guerres, qui, depuis tant d'années, dévastaient les États de l'Église, avaient détruit dans les populations autrefois assez pieuses de l'Ombrie presque toute préoccupation des choses de Dieu, presque tout sentiment de foi, de religion et de justice (1).

(1) « ... prœcipuè cum prœterita bella eam regionem quasi totam

Bernardin commença par Pérouse. Le désordre y était extrême ; sous Faction des luttes intestines continuelles, les mœurs étaient devenues si violentes qu'elles avaient fait aux habitants un renom de férocité (1). Notre saint, qui logeait, à la porte de la ville, dans un couvent de l'Observance, allait chaque matin prêcher sur la grande place. On venait en foule l'entendre, mais il n'avait pas le sentiment que les âmes fussent conquises. Il eut alors l'idée singulière d'annoncer aux Pérugins qu'avant peu il leur montrerait le diable. La curiosité, ainsi surexcitée, attire un auditoire plus nombreux encore. Après quelques jours d'attente : « Je vais tenir, dit-il, la promesse que je vous ai faite; et ce n'est pas un diable, c'est plusieurs que je vous montrerai. » Comme il tenait ainsi tous les esprits en suspens et en émoi : « Regardez-vous donc les uns les autres, s'écrie-t-il, et vous verrez des diables! N'êtes-vous pas, en effet, des diables, vous qui faites les œuvres de Satan? » Puis, avec une gravité d'accent qui ne permettait pas de prendre la chose en plaisanterie, il fait un tableau sévère et pathétique de tous les

vastassent; quare in rébus de Deo, de religione, de justitiâ, de fide, taies homines nihil seu parum sentiebant. » (Bermab.eus.) (1) «... feri propter bellum intestinum ac civile habentur. »

vices qui régnent dans la ville et la conjure de renoncer aux œuvres de Satan. Ces objurgations sont enfin entendues. La conversion est complète. La paix publique est rétablie. Les haines les plus invétérées disparaissent dans une réconciliation générale, et ceux qui croyaient avoir des offenses à venger sont les premiers à aller trouver leurs ennemis pour leur demander pardon, plusieurs la corde au cou. La piété éteinte se ranime. Tous les objets de vanité féminine, faux cheveux, fards, eaux parfumées, guirlandes, chaussures à hauts talons, miroirs, et « autres abominations », sont apportés en masse sur la place publique; on en fait deux grands châteaux sur lesquels est arborée la bannière de Satan, et on y met le feu. Une femme, raconte un vieux chroniqueur, n'a pu se décider à livrer une belle tresse qu'elle conservait dans une cassette; quand elle ouvre cette cassette, la tresse se détache d'ellemême et vient la frapper au visage : pâle de douleur et de crainte, elle court la porter au feu comme les autres. Partout, le nom de Jésus est inscrit sur les maisons. Les autorités prennent des arrêtés pour punir le blasphème, l'usure, les vices infâmes, et pour supprimer les danses qui avaient lieu dans les églises à certaines fêtes. Par une

coutume barbare qui datait de loin, la ville célébrait, au printemps, des jeux publics où les jeunes gens, revêtus d'armures, combattaient les uns contre les autres, à coups de pierres, avec un tel acharnement que mort s'ensuivait souvent ; ces jeux sont interdits sous les peines les plus sévères, et les objets qui y servaient sont détruits. En tête de tous ces arrêtés connus sous le nom de Statuta S. Bernardini, il est stipulé qu'ils sont pris pour se conformer aux préceptes du prédicateur : Inhœrendo doctrinœ fratris Bernardini de Sertis, Ordinis Minorum (1).

Bernardin devait garder le souvenir ému d'une telle conversion. Deux ans après, prêchant aux Siennois, il se plaisait à leur citer Pérouse en exemple ; il leur rappelait comment, après avoir été des pires, cette ville était devenue subitement des meilleures ; il y montrait les désordres réprimés, la paix régnant, les églises si remplies, les confessions si fréquentes « que c'était une merveille ». « Oui, s'écriait-il, je n'ai jamais vu ailleurs de tels résultats... Entre toutes, c'est la ville selon mon cœur, car il n'en est pas de plus pure. »

(1; Cf. Miscellanea francescana (Foligno). vol. IV, p. 447, Le Prediche volgari di San Bernardino, édite da L. Banchi, t. I, p. 350, notes 1 et 2, et la Storia di Perugia, par Bonazzi, p. 653.

L'AI»(>STOLAT. 103

Et se retournant vers ses compatriotes : « Il y a, leur disait-il, autant de distance de vous aux Pérugins que de la terre au ciel (1). »

Si changée cependant que fût Pérouse, elle n'était pas garantie contre tout danger de rechute. Quelques années plus tard, la discorde y sévissant de nouveau avec beaucoup d'âpreté. Bernardin accourt. « Dieu, dit-il en montant en chaire, a vu vos dissensions qu'il déteste, et il m'a envoyé vers vous, comme son ange, pour annoncer la paix aux hommes de bonne volonté. » Puis, après avoir fait quatre discours pour rapprocher les esprits, il termine ainsi le dernier : « Que tous les hommes de bonne volonté, désireux de vivre en paix avec le prochain, se mettent à ma droite; quant à ceux qui ne veulent pas obéir à mes paroles, qu'ils passent à ma gauche ! » Tout le peuple se lève pour se placer à droite ; seul, un jeune homme, de noble et puissante famille, reste, à gauche avec ses gens, et murmure contre Bernardin. Celui-ci l'interpelle : a Te voilà seul de ton côté, méprisant, dans ton orgueilleuse obstination , les conseils que , sur la parole de Dieu, je donne à ce peuple. Je t'exhorte de nouveau, au nom de Dieu, à pardonner

(1) Le Prediche volgari di San Bernardino , édite da L. Ban- CHi, t. I, p. 97, 349-330 ; t. II, p. 411 ; t. III, p. 497

aux autres, du fond de ton cœur, ce qu'ils ont pu faire de mal à toi ou à ta famille, et à passer ensuite à ma droite. Que si tu me résistes, tiens pour assuré que tu ne rentreras pas vivant dans ta maison. » Le jeune homme se moque de cette prédiction qu'il qualifie de délire, et refuse d'obéir. A peine arrivé au seuil de sa demeure, il est saisi d'un mal subit et meurt sans avoir pu recevoir les sacrements de l'Église.

Parti de Pérouse à la fin de 1425, Bernardin employa toute l'année 1426 à évangéliser non seulement les villes, mais les bourgades de l'Ombrie. Au commencement de 1427, il s'avance plus au sud, dans la direction de Rome : du l" janvier au 16 février, il est à Orvieto; de là, il va à Viterbe. Partout sa parole produit l'efî'et accoutumé. Il s'attaque vivement à l'usure, l'une des plaies de cette région, et excite les autorités à prendre des mesures contre ceux qui la pratiquent et qui sont généralement des Juifs (1). La guerre aux usuriers, à « ces vendeurs de larmes »,

(1) A propos des rapports de Bernardin avec les usuriers, ua vieux chroniqueur raconte une plaisante histoire. Comme il prêchait à Milan, il reçut les visites fréquentes d'un marchand qui le poussait à attaquer fortement l'usure, de telle sorte qu'elle fût à tous en abomination. Informations prises, notre saint sut que ce marchand était le plus grand usurier de la ville, et que ce qu'il en faisait était pour diminuer le nombre de ses concurrents

comme les appelait un disciple de notre saint, Bernardin de Feltre, devait occuper longtemps les Frères mineurs de l'Observance; ce sont eux qui, dans la seconde moitié du quinzième siècle, créeront et propageront, malgré la violente et souvent puissante opposition de ceux dont ils gênaient ainsi le méchant commerce, les Monts-de-Piété, à l'origine institutions de prêts gratuits, alimentées par les libéralités de riches bienfaisants.

De l'effet des sermons de Bernardin dans toute cette région, il subsiste un témoignage matériel : ce sont les lettres du nom de Jésus qu'on voit encore gravées sur les monuments de plusieurs de ces villes et qui permettent de le suivre comme à la trace. D'autres témoignages peuvent être exhumés de la poudre des archives locales : de pieux érudits ont commencé, sur certains points, à y faire des fouilles, par exemple à Gubbio (1), à Viterbe (2), à Orvieto (3). On y trouve la confirmation d'un fait déjà constaté : c'est l'obligation morale où se trouvaient les autorités de seconder

en iaspirant aux autres l'horreur de ce vice. (Lud. Domenichi, Facezie, eh. vi, cité par F. Donati, Bulletino Senese di Storia patria, 1894, p. 53.)

(1) Miscellanea francescana (Foiigno), vol. IV, p. 150.

(2) /6id.,vol. IV, p.35.

(3) San Bernardino da Siena in Orvieto e in Porano, par L. FuMi. {Siena, 1888.)

l'œuvre réformatrice du prédicateur. Ainsi a-t-on recueilli, dans le registre du conseil général de la commune d'Orvieto, deux délibérations intéressantes. Dans la première, datée du 12 janvier 1427, le conseil, après avoir rappelé que le Frère Bernardin, « predicator desideratus », est venu apporter la parole de Dieu, avec cinq autres Frères de son Ordre, et qu'ils n'ont pour subsister que ce que leur fournit l'aumône, déclare qu'on ne peut pas, sans ingratitude, ne pas subvenir à leurs besoins; il charge donc les conservateurs, d'accord avec six citoyens qu'ils s'ajoindront, de fournir, sur les fonds de la commune, tout ce qui sera nécessaire à l'entretien des religieux. La seconde délibération est du 16 février; cent dix-sept membres étaient présents : il y est dit qu'au cours de sa prédication, « le vénérable Père, Frère Bernardin », a, entre autres avertissements, insisté sur la nécessité de s'abstenir des blasphèmes et des jeux de hasard, d'observer les fêtes, de réprimer l'usure que facilitent des concessions autrefois faites aux Juifs; il est ajouté que, dans son dernier sermon, prononcé le jour même, le prédicateur a demandé que le conseil général prît des mesures de réforme sur ces divers sujets; en conséquence, le conseil chargeait une commission de rédiger les décrets

demandés, leur assurant d'avance pleine autorité législative.

Ainsi Bernardin parcourait l'Italie, attirant les populations en foule autour de sa chaire et transformant les cœurs. De l'aveu général, il était devenu le premier orateur sacré de son temps, et sa sainteté en imposait à tous. Pour donner une idée de la vénération et de l'admiration dont il était entouré, les contemporains ne craignent pas de dire qu'il était accueilli comme « un autre Paul » , et que ses paroles paraissaient « des oracles divins ». Ambrogio Traversari, religieux camaldule d'une haute piété, d'un grand savoir, l'un des plus illustres humanistes du temps, parlait, dans une lettre à un ami, du « fleuve immortel de divine éloquence » qui coulait « de la bouche très douce et très pleine de cet homme divin. Frère Bernardin (1) ». Mais, à l'heure même où sa gloire brillait du plus vif et du plus pur éclat, voici qu'un orage imprévu menace soudainement de l'obscurcir : il était à Viterbe et y prêchait le carême de 1427 avec son succès accoutumé, quand lui arrive du Pape citation de se rendre immédiatement à Rome et d'y répondre à une accusation d'hérésie.

(1) Atnbrosii Traversarii Epistolœ et Orationes, Florence, 1759, iib. 11. 41.

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