QUELQUES JOURS DE POURSUITE BILANS ET SOUVENIRS
(11-30 septembre 1914)
Ce retour au corps colonial fut plein de péripéties.
En compagnie de Bodin et d'Hamelin , deux brancardiers délivrés comme lui, le Père Lenoir se dirige d'abord vers Touest sur Blacj, où des obus tombent encore. Pays ravagé, plein de cadavres et d'infection. Les recherches sont vaines. Ils redescendent au sudest. Le soleil est déjà couché, quand à Luxémont ils rencontrent des escadrons du 3^ chasseurs d'Afrique, cavalerie de la 2e division coloniale. On se reconnaît; l'aumônier se rappelait leur bravoure sous la mitraille de Jamoigne. Il avait même noté sur son agenda les prouesses de ce chasseur qui, « ayant tué trois Allemands, fut blessé à la jambe et continua de se battre; mais son cheval frappé à mort s'étant abattu, il s'était, sous le feu des mitrailleuses, traîné aux lignes d'infanterie coloniale et avait tué encore cinq ennemis avant de tomber à son tour. »
L'accueil des chasseurs d'Afrique fut enthousiaste. En le racontant douze jours plus tard, le Père Lenoir est encore sous le charme. Tout prêtait aux fortes émotions : cette délivrance inespérée, la reprise d'une vie
utile aux Ames, la victoire française, la poursuite en perspective et, par surcroît, ce plaisir, — auquel il ne fut pas insensible, — d' « un joli pur sang arabe », que le colonel lui fit aussitôt donner pour courir à l'étatmajor du corps d'armée.
« Toute la nuit, quelle randonnée! Quels galops ! » Heureusement les deux chasseurs qui l'encadrent l'obligent souvent à aller au petit pas, pour ne point se prendre aux fils de fer. On traverse des villages entièrement incendiés, surtout Ecriennes. Puis, après une conversation avec le chef d'état-major et le capitaine chargé des renseignements, nouvelle chevauchée pour rentrer à Luxémont ; et, au petit jour, « coucher dans une écurie, auprès de nos jolis chevaux des chasseurs d'Afrique ».
A travers ces notes brèves, on devine combien le Père avait les yeux et le cœur ouverts sur la vie, et cela n'était pas indifférent au charme qu'il exerçait.
Au groupe de brancardiers, la réception fut plus cordiale encore. L'aumônier disparu, chacun s'était aperçu de la place qu'en trois semaines il avait déjà conquise. Quand le médecin-chef le retrouva le 13 septembre à Bassu, « entrain, tout naturellement, de s'occuper des blessés », quelle accolade en pleine route! Après plus de six mois, le souvenir en restait très présent au cœur de M. Légère
Pour lui, voici comme il juge l'affaire : « Ma petite équipée m'a valu une presse excellente, mais nullement méritée... Dans ma minime blessure (du 28 août à Jaulnay), comme dans mon aventure de captivité et d'évasion, j'ai été presque purement passif, la Providence a tout fait, c'est-à-dire Jésus-Hostie que j'ai l'insigne bonheur de porter continuellement sur moi. Quelle force * ! »
* Lettre au P^re Lcnoir, ?5 mars 1915. 2 Au R. P. Troussard, 4 octobre 19U.
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Cependant les « jolis chevaux des chasseurs d'Afrique » avaient commencé la poursuite des Allemands. Et, derrière eux , le groupe de brancardiers remontait au nord à marches forcées. Le soir du 13, il arrivait à Dampierre-le-Château, à quinze kilomètres à peine de Sainte- Menehould, encore occupée par le quartier général allemand; et le lendemain, après de longues heures passées à Valmj en attendant l'issue de la bataille, vers minuit il atteignait Gourtémont.
La poursuite devait s'arrêter là.
Pendant de longs mois, ce nom va réapparaître avec un rythme régulier dans la vie de l'aumônier. Courtémont deviendra comme le centre du mystique ostensoir qu'il fera rayonner tout alentour à la gloire de l'Eucharistie.
Les Allemands, qui, à Soissons, avaient dû repasser l'Aisne, s'étaient, en Champagne, cramponnés sur une ligne courant presque horizontalement du nord de Reims à Varennes. C'est contre elle que les coloniaux vinrent se buter.
Aussi quel spectacle le matin du 16 septembre ! « A la ferme d'Araja : quinze cents blessés de la coloniale. » Le Père leur prodiguait ses soins, en compagnie de M. l'abbé Souris, quand on vient l'avertir qu'un soldat était tombé dans un bois à dix kilomètres et qu'il réclamait tout de suite un prêtre.
La route et le bois, écrit- il, étaient arrosés d'obus*. J'y passai le plus vite possible au galop de mon cheval. J'arrivai
* Ce récita paru dans En Famille, revue du collège de MarnefTe; no de Noël 1914. Je me suis contenté d'en préciser certains détails, d'après l'agenda. En semblables circonstances, je ferai toujours de même.
enfin juste à temps au carrefour indiqué. Le pauvre petit [le caporal Ju^on, du 1" colonial] avait toute la moitié de la fit,^ure et la gorge emportées par un éclat d'obus, depuis la naissance du nez jusqu'à la poitrine. C'était horrible et je ne m'explique pas, sans miracle, qu'il ait pu respirer si longtemps. Evidemment, il ne pouvait pas parler; mais il avait assez de force pour grifTonner au crayon ses désirs sur des bouts de p-apier sanglants. C'est ainsi qu'il m'avait demandé. C'est ainsi qu'il me manifesta les sentiments les plus exquis de foi, de résignation, d'amour de Notre-Seigneur, de tendresse pour sa famille. Je lui donnai l'absolution et l'extrémeonction. Il voulait aussi recevoir la sainte Hostie ; mais impossible de déposer quoi que ce soit dans ce chaos de chair et de sang. Il me pria d'écrire à sa mère, à sa fiancée, à son confesseur; et, voyant qu'il y avait de grosses difficultés à transporter les blessés sous le feu ennemi, son dernier griffonnage fut celui-ci : « Je sais que je suis Je plus gravement blessé. Emportez d'abord tous les autres; après seulement, si vous avez le temps, souvenez- vous que je suis ici. » Et il se prépara à partir pour le ciel *.
Il y avait d'autres blessés à Virginy, — encore un nom qui reviendra souvent dans le carnet de route ; — • mais, « de peur de démasquer les batteries françaises, il fallut attendre la nuit pour aller les chercher. Longue route de deux heures. Nous en trouvons encore quatre cents. Tandis que je parcours les g-ranges avec un bout de bougie piquée à l'extrémité d'une baïonnette : « C'est « le cierge du Dieu des armées, » me dit le médecin auxiliaire. Retour à Gourtémont à 2 heures du matin. » Le soir même, Virginy était en flammes.
Voici enfin une joie dans la vie de l'aumônier. Jusqu'alors, le dimanche avait été privé de son repos ordinaire. Or, « hier (20 septembre), les Allemands nous ont laissé le loisir de fêter ce jour avec une soleni ité inaccoutumée. » C'était à Saint-Jean-sur-Tourbe, où le
^ Le héros de ce récit ne mourut pas. Nous avons eu )a grande joio de le retrouver. (Note de la 2« édition.)
G. B. D. de la 2e division coloniale cantonnait depuis lavant-veille avec des éléments du 17^ corps d'armée.
Il y a eu une telle affluence dans notre église, que, malj^ré la présence fortuite de deux autres aumôniers, j'ai dû dire deux messes, la seconde ad conficiendum viaticum, car j'avais épuisé ma provision d'hosties consacrées. Il y a eu musique, chœurs, solos au son du canon et deux cents communions environ. Ma seconde messe m'a permis de communier un bon nombre de solda-ts qui allaient se battre. Quelle joie de voir à la sainte table tant de mes amis qui n'y sont pas venus depuis dix à vingt ans I Le soir je vais coucher à l'église, pour y maintenir l'ordre, le Saint Sacrement y restant et les artilleurs aussi. Quel bonheur de m'étendre ainsi au pied de l'autel I
Neuf jours plus tard, en la « fête de saint Michel, anniversaire de son entrée au noviciat et de ses vœux », sa joie est plus grande encore.
J'avais déjà dit la messe, de nuit, toujours à Saint- Jean, avec beaucoup de dévotion, quand on vient m'avertir qu'un commandant réclamait messe et communion pour des blessés et les chasseurs à cheval du 17® corps, cantonnés à côté (près de La Salle) et qui allaient au feu. Dans une grange ouverte, devant la cour d'une ferme, j'ai de nouveau célébré, et j'ai eu le bonheur inappréciable d'absoudre et de communier plus de six cents soldats et officiers, — et j'ai dû en remettre à demain plus de cent. La plupart pleuraient sans se cacher, mais non pas de peur ni de découragement. C'était la joie de l'âme, l'émotion, le souvenir des chers absents. Et tout cela sous le canon allemand, qui ne cessait de tonner. Après la messe, communion de quelques mourants, dont l'un justement s'appelait Michel; c'était sa fête. « Je savais bien, me dit-il , qu'il m'arriverait un grand bonheur aujourd'hui 1 »
Ainsi la guerre de mouvement peu à peu s'apaisait. Aux amples oscillations qui avaient porté d'abord nos
armées en Belgique, puis les avaiejit laissées retomber jusqu'en dessous de la Marne , pour les ramener à l'Aisne, succédait un mouvement de va-et-vient, de moins en moins accentué, sauf dans l'ouest, où précisément alors commençait le drame précipité de la course à la mer. ^ ^^^,^
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L'accalmie relative procuré au Père Lenoir un peu de loisirs. « Pour la première fois, il peut s'attabler, pour écrire, sur une machine à coudre, un des rares objets respectés par les flammes. » Profîtons-en pour lire quelques-unes de ces pages où, à une allure vertigineuse, sans une rature, il présente avec une précision mathématique et une vibrante émotion le bilan de ce premier mois de guerre.
Depuis mon départ, les jours et les nuits ont été remplis par un travail apostolique à peu près ininterrompu et mille fois plus consolant que je n'osais Tespérer. La grâce opère des merveilles dans nos pauvres soldats; j'ai déjà donné plusieurs milliers d'absolutions particulières, sans compter les absolutions générales. Depuis le 22 août, c'est à peine si une dizaine d'hommes m'ont refusé d'être absous. Ils reviennent à Dieu avec des sentiments de foi et de contrition qu'ils semblaient avoir laissés à tout jamais.
Ces chiffres, qui seraient remarquables en tout état de cause, le sont davantage si l'on note quelle était, à cette époque y la composition de la 2e division coloniale. A côté d'éléments bretons, surtout parmi les artilleurs, le recrutement était en majeure partie formé de Méridionaux, a où il y avait du très bon » et sur lesquels raumônier « aurait mille faits éditiants à nar-
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rer* » ; mais où se rencontre aussi la lie des ports de Toulon et de Marseille. Un général^ qui a commandé deux ans le l*^'' corps colonial nous disait : « L'abbé Lenoir a eu d'autant plus de mérite qu'il travaillait sur des éléments qui, au début, n'étaient pas fameux. De tous ces coloniaux, presque aucun, sauf parmi les g-radés, ne connaissait les colonies. Recrutés en bon nombre parmi les nervi, mal entraînés, ne pouvant pas, comme les régiments de l'est, faire des exercices sur la frontière, réduits souvent à manœuvrer sur les grand'routes , il fallut toute l'énergie de nos cadres d'officiers, qui étaient merveilleux, pour en faire des troupes d'élite. La transformation fut rapide, le 22^ colonial de Marseille ^ fut même le premier régiment qui obtint la fourragère. »
L'aumônier nous dira lui-même comment il sut prendre ces fortes têtes :
Je n'oublierai jamais les effusions de ces pauvres soldats me sautant au cou après une réconciliation de dix, quinze, vingt ans (dans une seule matinée de dimanche, ils étaient une centaine de celle catégorie), ou le rayon de joie qui illumine les pauvres mourants quand, sur les champs de bataille ou sur les brancards, je leur ouvre le ciel au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Si ces consolations-là ne supposaient tant de douleurs, tant de séparations, tant de ruines, tant d'atrocités de toutes sortes, je vivrais maintenant la période la plus heureuse de ma vie. Hélas! c'est bien aussi la plus angoissée, la plus odieuse. Je reverrai toujours ces cadavres morcelés dans les champs, ces grappes de débris humains, ces villages en flammes, où, sous le bruit ininterrompu du canon, nous cherchions les blessés. Mais j'entendrai toujours aussi leurs appels au prêtre, je sentirai toujours sur ma joue leurs derniers baisers sanglants, où passait toute leur âme ; car j'étais pour eux tous les absents :
1 Au Père Courbe, 20 septembre.
* Le général Berdoulat, actuellement gouverneur militaire de Paris. 3 Ce réfriment eut très vite pour aumônier M. l'abbé Martin, actuellement censeur du collège Stanislas, à Paris.
père, mère, épouse, fiancée; ils me disaient tout, comme à ces êtres aimés que je personnifiais malgré moi, avec quelle émotion ! Kt je reverrai toujours aussi ces confessions hâtives, faites la nuit durant la marche ou à la rencontre des chemins, près des obus qui éclatent, et ces communions données, grâce à votre précieuse custode, à toute heure, dans une chapelle en cendres, dans les fossés de la route. La grâce, l'amour de Notre-Seigneur tombe à profusion, et dans des circonstances si extraordinaires que je crois vivre en rêve... Evidemment ce travail ne va pas sans fatig'ues...
Mais, sur ce point particulier, le langage varie un peu suivant les correspondants. Lorsque c'est le fils qui parle , il se contente de dire :
Quant aux fatig'ues du métier, ne me plaignez pas... J'ai des g-râces d'état et plus de résistance qu'il ne semble.
Ou bien , s'il consent avec ses parents à causer de ses petites souffrances, c'est sur un ton badin et dégagé, qui enlève toute tentation de le plaindre :
Renoncer à être tout à fait propre m'a été pénible; mais il a fallu faire le sacrifice comme tout le monde. Quelle satisfaction, quand un bain lavera définitivement les restes de cette vie primitive î L'installation des repas est primitive elle aussi, et quant au menu, et quant à la cuisine, et quant au service. J'avais un couteau joli et commode qui s'était mis à couper la viande, — sur le bois, sur le pouce ou sur l'herbe, à volonté, — aussi aisément qu'il taillait mes crayons de professeur ou découpait mes livres de ^rec; mais les ^'andales me l'ont pris, comme arme dangereuse, incompatible avec mon brassard de la Croix de Genève (je ne plaisante pas, ils me l'ont dit et paraissaient le croire). Pauvre joli canif de Madeleine, il m'a coûté de me séparer de lui 1 Je l'ai remplacé par un couteau d'occasion; mais jamais je ne retrouverai l'autre, avec ses souvenirs qui me le rendaient si cher*.
* iS septembre,
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Dix jours après, sachant combien le cœur des mères est prompt à s'inquiéter, il insiste à nouveau :
(( Sur mon compte personnel, soyez tout à fait rassurés : je me porte à merveille. » Il souligne ce mot d'un gros trait . a Hier, un Jésuite rencontré s'est extasié sur ma bonne mine. » Et, comme pour mieux être cru, il ajoute entre parenthèses : « authentique ». Authentique? serait-ce déjà l'influence de son nouvel entourage? Parmi ses Méridionaux si chers, en aurait- il déjà rencontré de ceux qui s'arrêtent parfois dans leurs récits pour ponctuer certains détails d'un « Ça, c'est vrai ! » qui laisse planer un doute singulier sur tout le reste ?
A ses supérieurs, auxquels sa règle l'obligeait à rendre compte de sa santé , le religieux dissimulera moins ses fatigues.
« Les quelques heures de repos, rares et irrégulières, que nous pouvons prendre, toujours sur la paille, ne suffisent pas à refaire les forces. Le ravitaillement est difficile, surtout dans ces régions presque entièrement incendiées. »
Mais il ajoute aussitôt: « Ma part de privations n'est rien à côté de celles de nos pauvres fantassins, obligés de rester immobiles des jours et des nuits de suite dans les tranchées, sous la pluie et la mitraille, sans manger ! Je ne croyais pas que le corps humain pût atteindre un tel degré de résistance *... »
La première fois qu'il entend parler de mutilations volontaires, quand le médecin divisionnaire lui cite ce mot d'un soldat: « Si j'étais au pays, je les mutilerais tous, pour qu'ils ne voient pas la guerre » (17 septembre), il éprouve tout naturellement un sursaut do révolte. Puis cette révélation de misères insoupçonnées lui devient simplement un nouveau motif de prendre sur lui une plus lourde part du fardeau commun, afin d'alléger d'autant celle des autres.
* Au R. P. de Boynes, 29 septembre.
Cette vie durera-t-elle longtemps? A ses parents, il aHirme énergiquement que non, que la victoire sera « complète et définitive dans quelques semaines, ou peut-être (mais il ne veut pas le croire) dans quelques mois ». Pourtant ces illusions ne semblent guère profondes; avec d'autres correspondants il est bien moins aftirmatif et se contente d'interroger : « Quand et où reprendrons -nous notre collaboration?, . Aurai-je la joie de me retrouver à vos côtés, si les Boches m'épargnent'?... »
En tout cas, lorsque cette perspective de victoire se présente, jamais elle n'apparaît liée dans son esprit à l'idée du repos. Vraiment, ce mot semble n'avoir pour le Père Lenoir aucun sens. Il ne voit dans la victoire que l'occasion de reprendre son travail de Marneiïe.
Comment taire ces projets? Ils pèsent d'un tel poids dans les préoccupations de l'aumônier I Avec quelle sollicitude il a, le 11 août, dans le train qui l'emportait vers Revigny, « griffonné un mot pour chacun de ses enfants, pénitents et élèves » ! Avec quelle insistance il mendie au Père Courbe de leurs nouvelles, spécialement de certains « dont l'avenir le préoccupe beaucoup »! — « Mes nouveaux enfants (plus de 35.000 à l'heure actuelle) ne me font pas oublier les anciens, dont la liste troublante est là , page toute maculée de mon carnet. » De quelle ardeur il voudrait les voir « tous profiter des leçons de la guerre »! Comme il les aime ses vétérans! Et si l'on reste parfois étonné devant certaines expressions de tendresse qu'il leur prodigue, combien surnaturelle pourtant son affection ! — toute surnaturelle, puisque, malgré les horreurs qu'il vient
* Au Père Courbe, S9 septembre, 9 octobre.
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de décrire, « il souhaite bien souvent de les voip ici, dans les privations et les souffrances de toutes sortes; souffrances qui peut-être les feraient moins ég-oïstes et moins amis des aises ». Ces paroles ne scandaliseront que les âmes païennes , qui ne savent pas la hauteur de l'amour chrétien.
Quelle émotion quand il apprend la mort au feu du premier Marneffîen, Jean Bajard, son « meilleur enfant de la génération précédente » ! Quelle anxiété quand il interroge ses supérieurs pour savoir si l'on a pu quelque part « assurer la continuation du collège »! « Où vont-ils se remettre au travail? demande-t-il au Père Courbe. Les groupera-t-on ? les dirigera-t-on? J'espère que vous allez faire un nouveau frange^ à Va Du Lac... Pourvu, dit-il ailleurs, que dans leur retraite les Allemands ne saccagent pas ce collège idéal où la grâce du Maître a fait et doit faire encore tant de merveilles ! » Enfin, quand il apprend cjue la rentrée impossible en Belgique n'a pu davantage se faire en France, quelle tristesse î
Vous me la pardonnerez, écrit- il à celui qui vient de lui apprendre cette nouv^elle. Nous aimions trop Tun et Tautre nos Marneffiens de 2<^ et de l''« division et leur ascension morale, pour que le désarroi de cette rentrée ne vous ait pas fait soulTrir comme moi. Cette dispersion à tous les vents était inévitable, je le savais bien; cependant je me raccrochais toujours à je ne sais quel fol espoir de rassemblement quelconque, où vous auriez pu continuer, vous, le travail de Tan passé. Votre lettre m'a brisé Fâme. Ce matin, à la sainte messe, j'ai repris un peu confiance; mais c'est dur. Excusezmoi; tout cela est bien « naturel », comme si nos personnes étaient de quelque utilité au Divin Maître! Et vous me répondrez, comme jadis, que nos sacrifices feront plus pour eux que nos efforts, et vous aurez raison. A la grâce de Dieu !^
1 C'est le titre d'un livre du R. P. Du Lac, sur le coUè^ju dexii do Cantorbéry, après les expulsions de 1880. » Au Père Courbe, 9 ocLohre.
Malj^Té tout, il se cramponne. Et même quand l'idée lui apparaîtra nettement irréalisable, il continuera de la caresser en rêve.
Savez- vous, à ce propos, l'idée bizarre qui. m'est venue? Si j'étais resté en panne au lieu de venir ici, j'aurais insisté pour qu'on reformât un Marneffe provisoire en France, n'importe où, à n'importe quel prix d'hommes et d'argent.
Et se rendant compte sans doute que ce nouveau MarnefTe n'était qu'un château... en Espagne, il ajoutait dans un bon sourire : a Heureusement que je n'ai pas voix au chapitre * ! »
Il continue du moins à s'entretenir, en vue d'une rentrée plus ou moins prochaine.
La bonne Providence m'a fait découvrir, dans l'un des rares presbytères qu'ait respectés la horde barbare [Gourtémont], quelques vieux amis : Homère, Sophocle, Démosthène, Sénèque et votre Pascal. Je me suis remis au travail, dans une paix d'esprit que le surmenage de Marnefl'e no m'avait pas encore laissée^.
Ailleurs, l'agenda porte : « lecture de la Messiade de Klopstock ». Mais celui-ci n'est point rangé au nombre des vieux amis.
En dehors même des anciens de MarnefTe, il se trouvera des lecteurs, espérons-le, pour nous pardonner cette page. Ces préoccupations forment l'anneau qui rattache l'apostolat présenta celui du passé, et elles étaient nécessaires pour faire sentir l'âme ardente, idéale, un peu chimérique parfois et toujours si débordante d'affection, par où le Père Lenoir était un si merveilleux « preneur » d hommes.
Et maintenant, en disant adieu à ces « délicieux sou-
' Au Père Courbe, êS octobre.
^ A\i Père Courbe, 9 octobre.
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venirs », nous ne ferons que suivre le cours naturel de sa pensée. Car voici comment se termine Tune des lettres auxquelles je viens de faire de nombreux emprunts, écrites au soir de la Saint-Michel, sur la fameuse machine à coudre: « Mais je vais m'attendrir... et des blessés réclament sans doute mon assistance et mon affection. »
Il ne croyait pas si bien dire. Le lendemain, 30 septembre , il écrivait . u Cette nait , à Virginy , longue course d'une trentaine de kilomètres parmi les blessés. »
GPIAPITRE V
PREMIER APOSTOLAT EUCHARISTIQUE. l'aUMÔNIER