SE DÉGAGE DU G. R. D
(Octobre — 9 Novembre 1914^
« Après la victoire de la Marne, nous avons poursuivi l'ennemi avec la conviction qu'il se retrancherait sur la Meuse ; nous lavons trouvé accroché aux crêtes qui dominent TAisne, sur la rive gauche. » Ces mots du Père Lenoir expriment la déception de tous.
Quand, le lo septembre, la 4® brigade coloniale, après s'être brillamment emparée, sous les ordres du colonel Rejmond, de la cote 191, au nord de Massiges, avait essayé de pousser jusqu'au mont Têtu, elle s'était brisée sur les troupes allemandes. Ce mouvement de terrain, qui figure assez exactement une main gauche déployée vers le sud, reçut dès le jour même, probablement du général Leblois, le nom de Main de Massiges, Cent vingt- deux ans plus tôt, à peu près jour pour jour, Goethe l'avait remarqué au cours de la campagne de France. Après avoir formé le parc de voitures à Maisons de Champagne, la colonne, dit-il, entre Rouvroy et Massiges avait suivi un « plateau côtoyé par des pentes raides et se terminant par un à pic. C'est ainsi
IQ,^ LOUIS LENOIK S. J.
que nous pénétrâmes, par un temps épouvantable, dans cette rég-ion extraordinaire, dont le calcaire ingrat avait peine à nourrir de rares localités'... »
L'état- major allemand connaissait bien ce plateau et avait commencé à l'organiser.
Après diverses fluctuations, la ligne française s'était à peu près fixée aux pentes sud des éperons qui formaient les doigts de la main.
Position éminemment périlleuse. Sans parler des marécages de la Tourbe, que toutes les relèves et tous les ravitaillements devaient franchir forcément sur des ponts très rares et repérés par l'artillerie, nous étions dominés de partout. De plus, comme à gauche on n'avait pas encore pu dépasser la ferme de Beauséjour, les malheureux coloniaux placés le'long du ruisseau de l'Etang étaient absolument en pointe, dans la situation très justement dénommée bec de canard.
On ne se fit pas tout de suite à l'idée que la guerre de mouvement était terminée. Dès le 21 septembre, l'agenda porte bien que le 8e colonial est « dans les tranchées depuis huit jours sans bouger, chacun couché dans la boue ou bien dans l'eau jusqu'aux genoux, à quatre-vingts mètres parfois des ^ra/ic/ie>5 prussiennes ».
Mais, dans la pensée commune, il ne s'agissait que de tranchées provisoires, d'où l'on jaillirait sous peu pour faire un nouveau bond.
La guerre, sur notre front, a pris un aspect des plus curieux que je n'aurais jamais imaginé : une g"uerre de siè^e en rase campagne, aux retranchements formidables de part et d'autre. Eu passant dans ces tranchées savantes, dans ces réseaux de fil de fer et de défenses variées, je me crois aux
* Goethe. Campagne de France^ 19-22 septembre 1792.
AVEC LES COMBATTANTS lOb
jours où, en ces mêmes régions, la Gaule se défendait contre César, ou, si vous préférez. César contre les Germains, Ce n'est pas une de mes moindres surprises de revivre les Commentaires aux lieux mêmes de leurs plus célèbres batailles, avec la même tactique. Tel plan que je fis faire jadis à mes élèves de quatrième et afficher en classe, esquissait à la craie de couleur la région où je me trouve aujourd'hui.
Mais il ajoutait: « Nous ne tarderons sans doute pas à commencer la poursuite, et elle sera furieuse, car nos troupes sont exaspérées par le vandalisme de ces barbares. »
Un acte d'animalité, — qui depuis, hélas ! se reproduisit des milliers de fois, — révoltait tout spécialement la délicatesse du Père Lenoir. Il eût fallu la plume réaliste et vengeresse d'un Huysmans pour le dénoncer. Le prêtre le signale d'un mot :
L'église de Gourtémont a été abominablement profanée par les Allemands ; ils ont fait leurs saletés dans les fonts baptismaux et dans le confessionnal*.
Voilà qui tempère un peu les protestations de piété recueillies quelques jours auparavant sur les lèvres des infirmiers allemands de La Chaussée.
Cet espoir de marche en avant, qui reparaît dans toutes les lettres du mois d'octobre, retient l'aumônier au groupe de brancardiers divisionnaires. Il n'a pas le droit de s'en écarter, sauf en passant pour quelques heures. C'est avec le G. B. D. qu'il doit faire mouvement. Au départ, il faut qu'il soit là.
Aussi, que de plaintes dans l'agenda, toutes semblables à celle-ci : «. 21 septembre, longue journée d'attente, interminable. Je suis énervé de ne rien faire ! »
* Açjenda, 15 seplembre.
Ce n'est pas qu'il reste inactif.
Toujours debout le premier pour g-uider la nuit les relèves de blessés à Virginy et à Massiges, durant la journée, quand il ne peut mieux faire, il consacre degrandes heures à la lecture. Avec le Père Eymard et son ouvrage : La Divine Eucharistie , il se prépare à faire dans les âmes ce qu'il appellera plus tard la « percée eucharistique ».
Mais son ambition est d'aller vivre aux tranchées avec ceux qui souffrent.
Quand le G. B. D. , par suite des bombardements, est obligé de quitter Saint-Jean et de s'éloigner des lignes, il commence sérieusement à s'inquiéter. Il a beau trouver qu'à Dommartin a la place de l'église, avec son petit étang et ses grands arbres jaunis, le tout doré par un splendide soleil d'automne, est très pittoresque » cela ne le console guère. Et quand sa formation sanitaire, reculant encore, s'installe auprès de Hans, il n'y tient plus.
Vivre à quinze kilomètres de Massiges, n'était-ce pas renoncer pratiquement à porter aux combattants le réconfort de ses visites? Il écrivait au mois d'août : « Des postes divers que j'aurais pu remplir aux termes du règlement, celui-ci [au G. B. D.] me semble mieux répondre que tous à mes désirs et aux besoins des âmes. » Il commence maintenant à changer d'avis. La raison en est fort simple : malgré les rats qui, jour et nuit, dansent des sarabandes à travers les vivres et dans la paille où l'on couche, il a trop de confort. Le médecin -chef, M. Léger, « est aux petits soins pour tout ce qui le concerne » ; et l'aumônier s'accuse de mener, dans la petite ferme du Clauzet- Hochet, la vie de château. Qu'on en juge :
Figurez- vous un bouquet d'arbres isolés, dans une plaine de luzerne et de séné... Deux granges où nos 220 hommes, brancardiers et conducteurs du Train, passent la nuit; un
jardin où ils ont bâti erl palissade, feuillage et paille, des cahutes nègres pour la journée... Au centre, la maisonnette abandonnée par le propriétaire, pillée, saccagée par les Vandales, trois petites pièces et un grenier... Dans Tune, nous avons étendu de la paille, où nous dormons côte à côte comme toujours; dans la dernière, nous avons dressé des planches sur tréteaux pour écrire et manger*.
Avouons que ce n'est pas le grand luxe. Toutefois, quand le Père songe à ceux qui, à quelques kilomètres, dorment dans la boue et mangent froide une soupe saupoudrée de terre, « il se sent tout honteux ».
Partout cette pensée l'obsède. Un jour, ayant à régler un service religieux à Somme -Suippes, il était parti à cheval avec le lieutenant Dropsy. A travers champs et bois, ils galopent « comme des fous, causant religion, littérature,... guerre aussi; mais tâchant d'oublier dans la senteur des sapins les horreurs des deux derniers mois ». C'est en vain! Les champs qu'ils traversent sont des cimetières. Dans les tranchées allemandes du mois dernier, sur des centaines de mètres, des croix portant des noms, d'autres plus douloureuses avec cette simple indication : officier^ sergent, ou même sans nom quelconque. Sur le sol, des listes mortuaires dans des a bouteilles qu'emportera la tempête ou brisera le sabot du cheval ; mais quelle vision pour le paysan futur quand le soc de sa charrue exhumera ces ossements !
« Grandiaque effossis mirabituf osisa sepulcris. ?>
Ce souvenir des Géorgiques n'est rien moins qu'un jeu de dilettante. « Je ne pouvais, ajoute-t-il, penser sans brisement aux pauvres soldats massacrés dans les corps d'armée voisins, et peut-être réclamant en vain l'aumônier^. »
* Au Père Courbe, 2^ octobre; à ses parents, 5 novembre.
* Agenda, 7 oclobrej à ses parents, 8 octobre.
^Oâ LOUIS LÈNOIR S. J.
Cette honte d'avoir trop de bien-être, l'aumônier la ju^e salutaire; pour Taccroître, il enregistre avidement tous les détails qu'il peut recueillir sur Vinconfor table des tranchées. Ainsi note-t-il tout au loni^, le 13 octobre, le récit d'un médecin -chef, M. Sorel, sur la vie du 23« colonial dans le bois d'Hauzy; et cinq jours plus tard, celui de M. Le Vilain, médecin auxiliaire, qui du G. B. D. était récemment passé au 1'"' colonial. De cette existence, rien n'est oublié : « souterrains, couloirs, vie de taupes, petits -postes à 20 mètres des Allemands, » jusqu'à des détails d'un réalisme cru qu'il note, pour se stimuler à réclamer sa place parmi tant d'horreurs : « 11 y a quelques jours, un obus a enlevé huit hommes; on a retrouvé deux corps complets, deux ou trois têtes, des poumons accrochés à un arbre, puis des lambeaux çà et là* »
Dès le début d'octobre, l'idée de s^e consacrer au service d'un régiment se fait jour en son esprit. Timidement, il en exprime le désir. Mais ce poste n'est pas prévu par les règlements ; on lui répond qu' « en vertu de son titre officiel, l'aumônier est inséparable du G. B. D. ».
Il y aurait bien l'apostolat dans les ambulances de l'arrière-front. 11 admire ceux qui s'y dévouent, il les félicite, une fois même il les « enviera^ » à cause de la facilité plus grande qu'ils ont pour « organiser de splendides cérémonies dans les églises encore debout ». Envie platonique et très passagère. Une course qu'il fit
* Agenda, 1S octobre.
2 Le mot se trouve dans devr-\ lettres, l'une au R. P. de Boynes, 6 novembre , l'autre au Père Courbe, 5 novembre. « Ajoutons sans exagération aucune que je vous envie, mais .pour le temps présent.... »
?i Sainte -Menehould lui en enleva pour jamais le désir.
Cette course à Sainte-Menehould m'a beaucoup peiné : l'y ai retrouvé la vie de g-arnison, avec ses vices, avec son confort. Si Ton n'y entendait continuellement le canon , si l'on n'y recevait blessés et malades, on ne s'y croirait pas en guerre. C'est la vie de plaisirs et de tous les plaisirs, surtout les pires. Chez tous, le bien-être, un bien-être qui fait mal en pareils jours. L'oiricierr qui m'accompagnait m'a fait d 'jeûner dans un groupe de médecins d'ambulance : jolie salle à manger, nappes, verres de cristal, couverts d'argent, guirlandes de fleurs naturelles et un menu de Lucullus... Et nous n'étions pas attendus; c'était l'ordinaire! J'en ai été sulToqué et... j'ai béni la Providence de m'avoir adjoint à une formation sanitaire de l'avant, où l'on a vraiment sa part de la-g-uerre. Quand noi s sommes rentrés à la nuit, notre modeste dîner de fortune nous a paru, à mon compagnon et à moi, cent fois préférable au festin de midi*.
En attendant mieux , il intensifie l'apostolat des cantonnements de deuxième ligne et obtient déjà de merveilleux résultats : le dimanche, il distribue les comnumions par centaines. Le 4 octobre, fête du Rosaire, il doit biner pour distribuer Notre -Seigneur à plus de cinq cents artilleurs, coloniaux et chasseurs d'Afrique. N'ayant pas prévu pareille affluence, il en est réduit à fragmenter ses hosties. Mais la leçon servira; plus jamais il ne sera pris.
Huit jours après, à Courtémont, l'évangile du 19' dimanche après la Pentecôte rappelait la parabole du festin qu'offrit un roi pour les noces de son fils. Aux deux messes, le sermon roula natur.Uement tout entier sur l'Eucharistie. L'évocation des églises vides, des messes désertées, des tables de communion où, malgré l'invitation du grand Roi, nul ne s'agenouille, tout cela fit impression. Et l'appel adressé aux misé-
* A ses parents, 18 octobre.
reux qui trament par les chemins, c'est-à-dire « aux pécheurs de bonne volonté, à nous, malgré nos fautes », fut merveilleusement entendu. « Quatre cents communions, officiers et soldats mêlés, tous très émus. Vous ne sauriez croire avec quel « esprit d'enfance » ces fortes têtes d'hier acceptent la parole du prêtre et réclament Tamitié de Dieu. »
Le 25 octobre, même spectacle à Dommartin ; « la petite église est comble, et tous communient. »
Avant de poursuivre, un mot d'explication est nécessaire. A trop le retarder, nous laisserions l'équivoque planer sur notre récit.
Normalement, pour être digne de l'Eucharistie, le pécheur, même de bonne volonté, doit avoir reçu le sacrement de Pénitence tout entier ; il doit être repentant, confessé, absous : trois conditions.
Or à lire ces chiffres de communiants, une question se pose, inéluctable : où le Père Lenoir trouvait- il le temps de les confesser?
Répondons d'abord qu'il en confessait le plus possible, Quand l'agenda porte, comme le 11 octobre : u Toute la matinée à l'église, pleine de consolations, )> il est aisé de comprendre ce que cela veut dire. Et puis, comme les serviteurs de la parabole, l'apôtre ne se contente pas de prêcher la bonne nouvelle dans la salle du festin; discrètement, il l'annonce le long des haies, entre deux poignées de main. « Ainsi ce matin, dit- il un jour d'octobre, j'ai péché une dizaine de poissons, dont trois de taille formidable. Notre- Seigneur est toujours le même. »
Plus tard, tel sera son ascendant sur les âmes qu'il n'aura plus besoin de les poursuivre. Elles viendront
AVEC LES COMBATTANTS Mi
d'elles-mêmes, fascinées par sa sainteté. « Plusieurs, écrit M. le chanoine Dourlen, curé-doyen de Rosièresen-Santerre, ont accusé le Père Lenoir de donner, hors des lignes, des absolutions générales avant ces sortes de communions générales. Je puis affirmer que jamais je ne lui ai vu appliquer ce système. Je l'ai vu, au contraire, des journées entières au confessionnal*... »
Reste que, même en se constituant ainsi prisonnier, il ne pouvait arriver toujours à entendre les confessions individuelles de chacun de ses soldats. D'autres fois, il était pris au dépourvu et appelé à célébrer les saints mystères devant des troupes qu'il n'avait pas eu le loisir de visiter d'avance. Que faire en ces cas -là? Le danger de mort existait-il? Après avoir avec feu excité ces hommes au regret de leurs fautes, le Père n'hésitait pas, conformément aux règles de la théologie, à leur donner une absolution générale. Mais il avait grand soin d'avertir que cela ne modifiait en rien la discipline du sacrement de pénitence, puisque cette absolution n'était valable que s'ils avaient l'intention de se confesser quand ils en trouveraient l'occasion.
Dès lors, ainsi rentrés en grâce avec Dieu, ils avaient le droit de recevoir la communion. La mort qui les guettait leur en faisait même un devoir. Car pour ce voyage, — si court, — qui doit nous introduire dans l'éternité, si l'Eucharistie n'est pas une condition absolument indispensable, du moins elle est le Viatique normal et instamment recommandé par le Christ : « Si vous ne mangez pas ma chair, vous n'aurez pas la vie en vous. Mais celui qui mange ma chair a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. »
Quel que fût le sujet des instructions de l'aumônier, toujours, dès cette époque, elles se terminaient par l'explication qui précède. Des 268 sermons ou canevas écrits de sa plume, qui nous sont parvenus du temps
* Lettre à l'auteur, 24 septembre 1920. Sur cette question si importante, voir encore plus loin, p. 343, sq.
de guerre, on n'en trouverait pas 20 où ce rappel ne soit explicite ; il est parfois lon<^uement commenté. Répétées sans relâche, ces exhortations, on le verra, ne restèrent pas sans fruit.
Dira-t-on que le danger de mort, dans les cantonnements, était insuffisant pour légitimer une pareille conduite? Notons d'abord que la plupart des soldats qui s'y trouvaient étaient destinés sous peu à remonter en ligne, parfois à l'improviste le soir même. Quant à ceux qui y vivaient à demeure, voici pour nous renseigner.
Dans l'agenda du 11 octobre, tout de suite après les deux messes signalées plus haut, je lis ces mots d'une humilité si touchante :
A 5 heures, bombardement. Un obus tout près : je n'ai pas eu assez confiance en Notre-Seig-neur, et j'ai courbé le dos en reculant, moi aussi qui le portais sur moi...
Et une semaine plus tard :
L'autre jour, un avion ayant signalé la sortie de la messe, où quatre à cinq cents hommes étaient entassés, la place fut bombardée moins d'un quart d'heure après. Par bonheur, on avait eu le temps de l'évacuer, car c'eût été une casse terrible, dont l'aumônier aurait porté la responsabilité.
Ajoutons encore que, le 28 octobre, dans la grange de Virginy, au moment où l'on se rassemblait pour la soupe du soir, un bombardement fît huit morts et vingtneuf blessés ; et dans l'incendie qu'il provoqua trentecinq malheureux disparurent. La nuit se passa pour le Père auprès des flammes à soigner les mourants.
Tout cela lui paraissait suffire pour légitimer parfois, même au cantonnement, et avec les précautions indiquées plus haut, la pratique de l'absolution générale.
Pour n'avoir plus à y revenir, qu'on nous permette d'apporter sur cette question le témoignage d'un chef
AVEC LES COMBATTANTS il3
illustre, qui vit notre aumônier à l'oeuvre six mois plus tard, le général Gouraud :
« Le Père rappelait à tous fces soldats, sur lesquels planait la mort, le devoir pascal, leur disait que dans de telles conditions la communion était un viatique qui n'imposait pas le jeûne et qu'ils pouvaient et devaient la recevoir sur le champ sans s'ètrè confessés, s'ils avaient la ferme résolution de le faire dès qu'ils le pourraient... Beaucoup de ces braves dorment aujourd'hui dans la craie blanche de la Main de Massiges. Le Père Lenoir leur a ouvert les portes du paradis'. »
Au spectacle de ces rencontres divines, l'aumônier tressaille de joie et d'espoir... Et comme, durant les fêtes de la Toussaint, les communions se sont encore multipliées, à la messe du dimanche de l'octave, le tropplein de son cœur déborde. Il vient de lire, dans l'Evangile du jour, la résurrection de la fille de Jaïre.
Une grande irlalade, corifiniie-t-il, avait aussi donné des signes de mort. Pour elle beaucoup se désespéraient. « C'est fini, disaient- ils, on peut faire son cercueil. »
Ils parlaient ainsi de la France.
Avec quelle angoisse, nous, prêtres et religieux, Français jusqu'au plus profond de nous-mêmes, nous avions vu Notre- Seigneur Jésus-Christ peu à peu et systématiquement chassé de la patrie !... Il n'est pas besoin d'être très versé en histoire pour savoir que si la France fut la plus belle, la plus glorieuse, la plus affermie des nations, elle l'a dû à Tâme de beauté et d'honneur que lui avait pétrie le christianisme... Et si nos ennemis ont osé braquer sur la cathédrale de Reims leurs canons sacrilèges, c'est que là sont tous les souvenirs du baptême de la France, du jour où en commençant d'être chrétienne elle commença d'être grande.
Détruire le baptistère de Clovis, c'était pour eux un symbole; ils espéraient que le dernier son des cloches dq Reims s'elTondrant sous les voûtes en feu, annoncerait au monde que la France était morte.
* Lettre à lauteur, i7 novembre 1919,
il4 LOUIS LENOin S. J.
Mais Jésus -Christ a passé par là. II a touché notre patrie bien-aimée : « Ne pleurez pas; elle n'est pas morte. Elle dort I »
Oui, mes chers amis, la France dormait seulement, et voici déjà l'heure du réveil. Par la grâce toute-puissante du Christ, elle sortira de cette guerre plus vivante qu'hier. Ce qui m'en donne la certitude, c'est que j'ai vu et que je vois ce passage de Jésus-Christ chaque jour. Chaque jour, ému, reconnaissant, plein de confiance, j'assiste dans vos âmes à la résurrection de la France. ,
Malgré tout, le Père Lenoir se sent de plus en plus honteux de sa a vie de château ». Si le mot eût été à la mode, il se serait traité d'embusqué. Ces tranchées, où les corps grelottaient, où les âmes frissonnaient plus encore, exerçaient sur lui une hantis^.
On lui « signale des régiments où l'aumônier titulaire n'a pas fait son œuvre ». Avant d'incriminer personne, il établit les responsabilités.
Hélas! répond-il, je ne le sais que trop. Avec cette conception mortuaire du cadre actuel, moi, qui ai mes régiments bien définis (quatre d'infanterie, deux d'artillerie, un de cavalerie et deux bataillons du génie), je n'ai pas pu depuis trois mois en voir la moitié,... et ils sont déjà renouvelés pour les quatre cinquièmes. Et même dans ceux que j'ai vus le plus, je n'ai pu aborder qu'une partie des hommes... Je ne vivais pas avec eux, mais à côté, dans une formation sanitaire. De plus, tel régiment, qui jusqu'ici a rencontré plusieurs fois son aumônier divisionnaire, et peut-être plusieurs autres aumôniers encore, restera désormais des mois sans en voir un seul ; ou tel qui n'en a jamais vu en verra maintenant à profusion : toujours en vertu de la distinction réelle entre les unités combattantes et les unités sanitaires*
* Au Père Courbe, 5 novembre.
AVEC LES COMBATTANTS i{5
La circulaire Millerand, dit -il encore, a été « providentielle » pour la réorganisation de l'aumônerie. Mais elle ne pouvait d'un coup combler tous les déficits ni corriger tous les errements du passé.
Le poste idéal où Tapo^tolat serait assuré en tout temps et le plus fructueux serait celui d'aumônier de régiment, comme en 1870. Les cadres actuels ne le prévoient pas... Celui-là, vivant continuellement avec ses hommes, les connaît, est connu d'eux, les prépare avant le combat et, s'il s'entend avec les ofliciers, est maître chez lui*
Le Père Lenoir est absolument décidé à sortir de cette impasse : tenace et optimiste, il sait qu'il en sortira. Mais quand? Mais comment?
Il prend conseil de tous les aumôniers en qui il reconnaît les mêmes préoccupations de zèle. Il multiplie ses causeries avec M. Labbé Martin, censeur de Stanislas, cantonné non loin de lui, et avec qui, très vite, il se sent « en cordialité parfaite, en véritable amitié ». Au moulin de Virginy où loge Létat- major de la brigade, il exprime ses désirs au capitaine Murv. Dans la grange qui sert de refuge aux blessés, il les redit au colonel Pruneau qui commande le 4® colonial, et celuici, de prime abord, est conquis par ce prêtre « à la fois si dévoué, si modeste et si crâne ».
Lentement, un projet s'élabore. Puisque le poste d'aumônier de régiment est impossible, on tentera d'un moyen terme. Tout en continuant d'appartenir admlnisiralivement au G. B. D., l'aumônier ne pourrait-il pas cire détaché aux lignes quatre ou cinq jours par semaine, quitte à revenir chaque dimanche assurer le service religieux dans les cantonnements proches de sa formation sanitaire ?
Tel est le projet qu'à la messe du 7 novembre il recommande instamment à Notre-Dame du Bon Gon-
' Au R. p. de Boynes, G novembre.
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seil ^ et qu'il va dans la journée proposer âli médecin divisionnaire. La formule parut heureuse : elle sauvait les règlements...
Après Tentrevue, Fagenda porte î « Espoir. Joif. •> Et le lendemain : « Messe très consolée. »
Le 9, le général donne son approbation, et, le soir même, le Père Lenoir est aux tranchées pour son premier séjour.
* Le Père Lenoir avait une dôvotioh toute particulière à N.-D. du Bon ConseiL Lors de sa l""» Communion, on lui en avait remis une image, tenue en réserve depuis son baptAme. Il la conserva toujours, et, durant ses dernières années, la portait constamment sur lui, collée su-r un carton épais tout Usé par le fi'ottement.