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AUX THANCIIEES 429
Si, pour son service religieux, le Père Lenoir devait toucher barre à Courtémont, c'était un détour plus grand encore. Lorsque la boue n'était pas trop gluante, le piéton ou le cavalier prenait par la ferme des Gruzis ; de là, piquant au nord, il franchissait les hauteurs, en pente douce redescendait sur Virg'iny par un vaste couloir où, durant près de trois kilomètres, soufflait régulièrement une bise glaciale. Sur tout le parcours, terrain pelé sans arbre ni habitation.
Virginy, au contraire, avec ses prés tout le long de la Tourbe et ses vergers très denses entourés de haies, sa coquette église plantée sur un tertre , ses maisons de briques et ses granges spacieuses en bois et torchis, était, quand les obus ne tombaient pas trop fort, d'un aspect attrayant. Mais de Virginy aux lignes, par Massiges, il y avait encore plus de deux kilomètres. La route partait de l'église , s'enfonçait dans le fouillis d'arbres bordant la Tourbe à travers des marécages, passait la rivière sur un pont de pierre fréquemment marmite, et, sans aucun boyau à cause du sol détrempé, remontait aux premières maisons de Massiges.
A l'est, barrant le ciel, une large croupe à la terre noirâtre , chargée de trèfle et de luzerne , se ramassait au nœud solide de la cote 191, où se trouvait le fameux cratère.
C'était le point culminant de notre ligne, le plus disputé, celui dont on essaierait de déboucher dans quelques jours pour prendre le Col des Abeilles. Les Allemands occupaient toutes les hauteurs de la Main et ne laissaient à nos troupes que la moitié de V Annulaire et l'extrémité du Médius.
La topographie du secteur étant ainsi connue, les notes
laconiques des journées qui précèdent Noël prennent une singulière éloquence :
Dimanche, 20 décembre, — Messe église de Ilans. — 7 heures départ Minaucourt. Communion d'Achille et d'A*** dans leur tranchée. Bataille. Allées et venues entre les postes. Nuit avec blessés dans gran^^e de Minaucourt. Causerie avec Raymond* et M. D***, médecin-chef du 22^ colonial.
Lundi 21. — Minaucourt : blessés. Après-midi, retour à pied à Hans. Messe dans grenier à 4 h. Retour à cheval à Minaucourt. Nuit dans la grange.
Mardi 22. — Minaucourt. Vers 10 h. retour à Hans. Messe midi. 3 h. départ à cheval pour Courtémont. Virginy (arranger messe de Noël...). Nuit Minaucourt: blessés.
Mercredi 23. — 4 h., retour par voiture blessés à Hans. Messe. Correspondance. 1 h. départ à cheval pour Courtémont (préparation de Noël) puis Virginy. Nuit chez les médecins du 4e.
Jeudi 24. — Virginy. Messe grange. Organisation messe minuit (musique avec MM. Hervé et Joucla); installation grange avec Raymond et M. Guillemin. Déjeuner chez général Reymond. Vers pour cantique La Paix. 4 h., départ pour tranchées Massiges avec Griès ; jusqu'à 11 h., visite du 4® colonial, secteur Duchan et d'une partie du secteur Noton, 8e colonial.
Comme privilège d'ubiquité, cette journée de Noël notée ici d'un simjDle mot lut un record.
Le Père Lenoir, qui prévoyait de loin, avait dès le début de décembre projeté de distribuer des « petits Noëls » à ses coloniaux. Mis au courant de son dessein, ses parents s'en étaient faits les pieux complices.
* Raymond Thomé, jeune médecin auxiliaire de l'Allier avec qui le P. Lenoir lia une très vive amitié ; c'est à cause de lui que le petit patrouilleur à son baptême fut appelé Raymond. Nous le retrouverons plus loin, voir p. 346.
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Le 19 et le 20, tout à Tespoir de la marche en avant, il n'avait pas osé compléter les achats. Mais quand il vit, le 21 , que le déclenchement général ne se produisait pas, il fît à Ghâlons une grosse commande. « Quelques soldats de bonne volonté me ficelèrent aussitôt plusieurs milliers de petits paquets et j'en chargeai des sacs qu'un ami, journaliste catholique, m'aida à porter. »
Cette visite aux tranchées ne contribua pas peu à auréoler l'aumônier d'un air de mystère et de légende. L'aimable journaliste qui s'en constitua l'auxiliaire l'ayant racontée lui-même, nous n'avons qu'à glaner dans son récita
Pour la première fois, le cavalier que je suis met sac au dos comme les fantassins.
Mais le sac ne contient aucun effet d'équipement. Il est rempli de petits paquets blancs, noués avec une faveur et renfermant chacun des drag"ées, un cig"are et une image. En bandoulière, j'ai mon revolver d'ordonnance, car il faut être prêt à tout.
Nous entrons d'abord dans les tranchées de repos, véritables habitations de troglodytes. Un vieux sac, recouvrant quelques planches mal jointes, défend l'entrée des trous contre la bise et le froid.
C'est là que reposent les « poilus ».
« Toc, toc, ouvrez, c'est le petit Noël qui passe.
— Le petit Noël? se disent les poilus en se frottant les yeux. N'est-ce pas un rêve? Le petit Noël à deux cents mètres des Boches !... »
Mais non , ce n'est pas un rêve. Voici votre aumônier et derrière lui un sac porté par un bonhomme auquel il manque seulement la barbe givrée pour que l'illusion soit complète.
Et la distribution commence. Pas besoin de rompre la glace. L'âme enfantine du soldat vibre à la voix consolatrice du prêtre. La pensée se transporte, loin du bruit des marmites et des coups de fusil, dans le village natal. Là flambe la bûche traditionnelle. La femme, les enfants, les grandsparents sont réunis auprès et parlent de l'absent. Ils relisent
* M. Grics, clans le Messager de la Creuse, 14 janvier 1915.
sa dernière lettre. Des larmes silencieuses perlent aux yeux des femmes qui prient.
C'est tout cela qu'évoque la visite de Taumônier. Mais ici, personne ne pleure. Entre hommes, on enfouit son émotion; c'est une coquetterie de ne pas la montrer.
Par un boyau, — ou plutôt par-dessus pour ne pas enfoncer dans Feau, — nous passons jusqu'aux tranchées de première ligne. Les balles sifflent toujours, tantôt par rafales, tantôt isolées ; mais le bonhomme Noël se moque des balles : il passe.
Là-haut, chang-ement de décor. Les « poilus » sont couverts de sacs. Ils ont, au clairMe lune, l'aspect de fantômes. Ce sont des génies qui veillent sur le sol sacré de la France.
Notre petite caravane, Taumônier, le guide, le sac et son porteur, passe au milieu des ombres. Quelques mots à voix basse. A l'évocation des souvenirs bénis de celte nuit sainte, un éclair brille dans les yeux.
Tout à coup la fusillade, qui n'a cessé de crépiter, devient plus vive. Les mitrailleuses précipitent leur tac tac. L'invisible ennemi sortirait-il de ses tanières? Va-t-il falloir jouer du revolver? Tout le monde est à son poste. Cinq minutes encore les balles sifflent, puis le tumulte s'apaise. Les Boches ont compris qu'il n'y avait « rien à faire » , et le bonhomme Noël reprend sa tournée dans le labyrinthe.
Minuit approche. Nous retournons au -village, où doit être célébrée la messe.
L'église étant à moitié démolie, l'office sera chanté dans une grange. C'est en plus grand l'étable de Bethléem. Dans un coin deux vaches ruminent paisiblement.
Un soliste lance à pleine voîx :
Minuit, Chrétiens ...
Inutile de dire qu'il y eut sermon et communion générale ^ C'est maintenant la règle à chaque messe.
Ensuite on réveillonne « en cinq secs » , quelques huîtres, — oui, des huîtres, — des beignets et...
Ici nous interrompons le narrateur... Il n'y eut pas
^ « En tête, le gênerai de brig-adc Reymond à qui je devais fermer les yeux le surlendemain, frappé de trois balles. » Leltre du P. Lenoir â ses parents, 3 janvier 1915.
de beignets pour le bonhomme Noël, non pas qu'un personnage de légende puisse se passer de nourriture ; mais, tandis que les autres réveillonnaient, il disait « la messe de l'aurore » en compagnie de Raymond Thomé. Et quand elle fut finie, comme il devait encore, tard dans la matinée, célébrer la « messe du jour », ce fut également à jeun qu'il reprit, l'âme remplie de Dieu, sa ronde du côté de Ville-sur-Tourbe...
La lune a disparu, mais les étoiles brillent d'un éclat plus vif. Nous marchons à travers champs... Des balles sifflent derrière nos oreilles. Ont-elles voulu narg-uer le bonhomme Noël et lui rappeler qu'on est en guerre? Le fait est qu'il ne semble pas s'en douter... Il est infatigable; il marche toujours comme dans un rêve. 11 va chercher les « poilus » tout au fond des boyaux évacués, là où gîlent les « travailleurs » et les sentinelles.
J'entends une voix dire sur son passage : « Que le bon Dieu le bénisse! » S'ils l'osaient, plusieurs baiseraient la trace de ses pas.
Trente mètres nous séparent des Boches. Il faut ouvrir l'œil et baisser la tète. Hier un poilu a été descendu rien qu'en se redressant pour laisser passer un camarade...
Cependant mon sac, qui bringuebalait d'une paroi à l'autre, s'est considérablement allégé. C'est le moment du retour. Il est 6 heures. Le bruit monotone des coups de fusil remplace \é chant du coq. Le bonhomme Noël a hni sa tournée.
Non, pas fini tout à fait, j'en demande pardon au narrateur. L'histoire est ici plus merveilleuse que la légende. Lorsqu'au retour de Ville-sur-Tourbe, à l'aube, le cavalier quitta le bonhomme Noël, celui-ci remonta seul aux abris de Massiges et confessa jusqu'à 9 heures ; puis, toujours à jeun, redescendit pour sa troisième messe à Virginy, fit un nouveau sermon qu'il avait trouvé le temps d'écrire pour célébrer Noël, « fête de famille, » tandis que celui de minuit, dont nous possédons éga-
leinent le texte, avait chanté « l'habitation de Dieu en nous, Emmanuel ». Il distribua cent communions; puis, après avoir pris un peu de nourriture, il repartit vers 1 heure avec M. Joucla pour achever sa tournée aux' tranchées du 8* colonial.
Ce nouveau voyage dura jusqu'à 7 heures du soir. Puis le bonhon>me Noël dut revenir jusqu'à Hans, quatre lieues en arrière, pour j retrouver sa botte de paille.
Ainsi le Père Lenoir se préparait-il aux rudes combats qui allaient reprendre. La journée de Noël n'avait été qu'une trêve...
Conformément aux ordres donnés pour toutes les armées françaises, le 20 décembre l'attaque s'était produite. Sur le front du corps colonial, le point choisi, large de douze cents mètres, était le mouvement de terrain du Calvaire de Beauséjour. A 9 h. 20 , après une violente canonnade , la 6^ brigade , inaugurant une tactique en formations diluées par petites colonnes, due au général Mazillier^ s'était ruée à l'assaut avec un plein succès, capturant deux cents prisonniers. Mais à cela s'étaient bornés les résultats de l'offensive annoncée avec fracas. Et les fourgons, déjà tout attelés pour la marche en avant, durent être déchargés.
Le 27 décembre , on apprit que l'ordre était donné de s'emparer le lendemain du Col des Abeilles. Attaque locale qui serait menée par quatre bataillons. Le col et la protubérance qui le dominait, nommée la Verrue y étaient une vraie forteresse. A force de reconnaissances nocturnes, le petit patrouilleur Achille la connaissait dans tous ses détails, a Nous v resterons tous, dit-il à Tau-
* Promu général le 18 décembi*e 1914,
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mônier, et nous ne la prendrons pas : c'est imprenable. Mais comptez sur moi pour faire tout mon devoir. Donnez-moi seulement Notre-Seigneur. » L'agenda porte ces mots : « Communion à Achille, debout dans la tranchée, au moment où il va jeter sa grenade... » Quelle scène! et n'aurait-elle pas tenté le pinceau d'un Détaille?
Le Père Lenoir avait redouté une « affreuse tuerie ». Peut-être serait-il lui-même « du nombre infini des victimes de demain. Si c'est le bon plaisir de Celui que je porte, disait- il au Père Courbe, je vous confie nos enfants de MarnelTe, surtout... » Et une longue liste suivait.
Pour l'ensemble du corps colonial, ses prévisions furent, hélas ! dépassées. Les mots se ^pressent sous sa plume pour caractériser ces journées sanglantes : « La bataille a été terrible et sans résultat... Les luttes affreusement meurtrières de ces jours -ci ont été épuisantes pour tous... Nous sommes depuis quinze jours en pleine boucherie. C'est horrible ! Cette tuerie est d'autant plus triste que nous ne réalisons pas nos espoirs ^ »
Le général Reymond, qui venait de recevoir ses étoiles de brigadier le jour même de Noël, était tombé en tête des victimes, le 27, en allant reconnaître la position.
Inutile de dire si l'aumônier paya de sa personne. Qu'on en juge par ce témoignage d'un soldat ;
Je me rappelle bien la mine qui a sauté au cratère en fin de décembre, le matin à la pointe du jour où nous avons eu pas mal de blessés et six ou huit tués. L'on avait déposé les corps clans la cuvette du cratère. On voit arriver M. Tauminier, une heure après ^ mal<^ré les obus qui éclataient autour des camarades morts, se découvrir et faire une prière. Et je vous dis, nous on le voyait bien, malgré que nous étions à Fabri dans nos trous, — car à ce moment-là il n'y
1 LeUrcs diverses, du 29 décembre au 5 Janvier.
avait pas de sapes, — et lui mal^'^ré le bombardement ne bougeait pas* . -
« Humainement parlant, avouait-il lui-même au Père Courbe, j'aurais dû cent fois y rester. »
Une douleur lui fut particulièrement sensible : parmi les onze cents victimes du 28 décembre se trouva son petit patrouilleur,
A vous, écrivuit-il à ses parents, je puis dire combien ce petit m'était attaché. Chaque fois que je le revoyais dans les tranchées, il m'accueillait avec une joie débordante et j'avais beaucoup de peine à le quitter. « Quelque chose me manque quand vous n'êtes pas là, » me disait-il naïvement. Et il ajoutait : «~Vous êtes le premier qui m'ayez aimé ; je ne puis plus me séparer de vous. » En réalité, chacune de ces rencontres lui apportait beaucoup de forces, parce que je lui donnais la sainte communion : « Avec Notre-Seigneur, je suis fort, je ne crains rien"-^. »
Or, au soir de Fattaque, le Père Lenoir apprit de M. Turgis la mort d'Achille R... Il monta bien vite aux Abeilles et aperçut son petit ami couché dans un linceul de boue : un éclat d'obus lui avait fracassé le crâne.
D'un geste de son bras renversé, il semblait jeter une grenade, ses lèvres ouvertes souriaient encore, tout son visage d'enfant disait la joie de mourir pour la France, a\ec Jésus en lui.
C'était le 28 décembre, à l'heure où, sur les chants joyeux de Noël, l'Eglise laisse tomber une note plaintive, au souvenir du massacre des Innocents.
Aidé d'un ami du « petit patrouilleur » , je ramenai son corps. Les Allemands ne tirèrent pas sur nous, comme s'ils voulaient respecter dans la mort l'enfant qui, trois mois durant, avait été leur plus dangereux adversaire.
' Témoignage de Joseph Hugon.
^ A ses j)arents , 4 janvier 1915,
Au bas des tranchées, dans le cimetière que peuplent déjà d'innombrables petites croix de bois, nous lui fîmes creuser une tombe. Sur son brancard, où il souriait toujours, on le couvrit de chrysanthèmes et d'if. Son parrain lui mit au cou une chaînette d'argent avec la médaille de la Vierg^e, qui, gravée en souvenir de son baptême, était arrivée le jour même de sa mort...
Aucun chant ne répondait aux prières. Seul, le canon tonnait. Mais, dans ce décor de ruines, au chevet d'une église elîondrée, sous la pluie qui pénétrait les capotes, au pied de l'imprenable col des Abeilles, le sourire du « petit patrouilleur » disait encore, malgré tout, la certitude de la victoire.
Beali qui lavant slolas suas in sanguine Agni... Qui manducal meam carneni habet viiam seiernani et ego resuscitabo euni in novissimo die\
^ Bienheureux ceux qui purifient leurs vêtements dans le sang de l'Agneau... Celui qui mange ma chair a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.