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DEUXIÈME BLESSURE L INACTION D UN APOTRE

(Janvier — Février 1915)

L'année 1914 ne s'achevait donc pas pour le Père Lenoir comme il l'avait espéré. Au lieu de la poursuite victorieuse, on restait sur place à marquer le pas sous les obus. Les mots : « blessés, enterrements, fosse commune, » assombrissent chaque jour le carnet de route.

Malgré la fatigue, le 31 décembre et le l«r janvier se passent entièrement pour l'aumônier en visites de jour de l'an à ses enfants de boue et de misère. Ce fut une réplique de Noël. Et entre ces deux journées épuisantes, la nuit fut donnée à la prière et à la correspondance.

l*^"- janvier 1915, 0 h.

Mon cher petit Bob, Minuit vient de sonner, j'ai consacré au Sacré-Cœur et à la Sainte Vierge cette année nouvelle, qui s'ouvre dans un si effrayant inconnu et je. viens à vous...

Service de Dieu et service des âmes, voilà qui passera toujours avant le repos.

Aussi la vénération de tous l'entourait- elle de plus

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en plus. Le général Malcor, qui commandait l'artillerie de la 1V« armée, étant venu le 6 janvier en reconnaissance dans le secteur, entendit un véritable u concert d'admiration sur ce jeune prêtre qui, jour et nuit, circulait dans les tranchées pour le réconfort de tous ». Mais, malgré le désir que le général aurait eu de causer avec le Père Lenoir, malgré les liens de parenté qui l'unissaient à lui, « je ne pus, écrit -il, le saisir qu'un instant * saisir est bien le mot, car il ne reste guère en placée »

Les insuccès de décembre n'ont aucunement abattu la confiance de Taumônier.

«Je garde toujours l'espoir d'une avance prochaine, d'une victoire définitive pas trop éloignée. » Et cela stimule son zèle. En ce jour même de l'Epiphanie où il avait si brusquement pris congé du général Malcor, il était récompensé de ce sacrifice par la rencontre inopinée d'un brave petit mitrailleur, Paul L***, garçon boucher de Paris, qui sans autre préambule lui demanda de le baptiser^. Pour ce baptême, qui eut lieu trois jours après, « les Allemands se chargèrent gracieusement de la musique et des dragées : pendant la cérémonie, une vingtaine de marmites nous encadrèrent dans un rayon de cinquante mètres. Mais le Saint Sacrement nous protégeait et nous ne reçûmes que des éclaboussures. Une fois communié, le néophyte, tout joyeux, tout confiant, se remit à sa mitrailleuse. » Et la lettre se terminait ainsi : (( Aujourd'hui, encore deux baptêmes (dont un officier) et cinq premières communions sur le chantier. Que Notre- Seigneur est bon M »

Malgré son activité, le Père commençait à s'apercevoir qu'il lui fallait, dans l'intérêt même des âmes, res-

' Lettre du général Malcor, 6 janvier.

^ Amenda, 6 janvier.

' Lettre uui bcoiusliqucs d'Oie Place, 17 janvier.

Ireindre le champ de ses .efTorts. La 2e division coloniale dont il avait la charge comprenait : quatre régiments d'infanterie, — le 4<^ et le 8* formant brigade sous les ordres du général Têtard (successeur du général Reymond), le 22* et le 24* sous les ordres du général Sadorge, — de plus, le 1*'' régiment d'artillerie coloniale, auquel se trouvait adjoint le 3* (formant l'artillerie de corps), un bataillon du 1*'" génie, et le 3^ chasseurs d'Afrique. Y étaient aussi rattachés temporairement le 33*^ colonial, le 110^ territorial « et nombre de batteries d'artillerie lourde d'un peu partout ».

« Au début, je courais de l'un à l'autre, au hasard des combats. Depuis le stationnement, j'ai dû me limiter et, abandonnant ou à peu près tout le reste à d'autres aumôniers, j'ai adopté le 4e, le 8% le 33^ d'infanterie coloniale et le 1er génie. » En ce début d'année 1915, le (( préféré » était le 33*; et peut-être le fûtil resté, au détriment du 4® qui peu à peu le remplaça, si ce cher 33*^ n'avait été enlevé en février pour aller en Argonne^..

Tout se réorganisait autour du Père Lenoir.

Le 23 janvier, le général Gouraud succédait au général Lefèvre à la tête du corps d'armée , et le général Mazillier remplaçait le général Leblois à la 2*^ division.

Mieux approvisionnée, notre artillerie ne cessait de harceler l'ennemi. Mais les Allemands se terraient de plus en plus et inauguraient, autour de. la cote 191, la guerre de mines. Le 9 janvier, un premier fourneau avait sauté, creusant entre les lignes un entonnoir où l'on se fusillait d'un bord à l'autre. Depuis lors, les appréhensions de jour et de nuit décuplaient la fatigue, surexcitaient les nerfs. « Vivre avec la crainte continuelle d'avoir les Boches à deux mètres au-dessous de soi, ce n'était plus vivre. »

1 Au Père Courbe, /7 février.

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Certains s'étonnaient que l'on s'obstinât à défendre un terrain bouleversé où l'on risquait à tout instant l'explosion. Pourquoi ne pas s'établir franchement en arrière sur une position plus solide? Ce serait du même coup épargner des vies humaines et rendre inutiles les longs travaux d'approche de l'ennemi. Mais d'autres craignaient que cette apparence de recul ne démoralisât les troupes.

L'alfaire des 3 et 4 février trancha les hésitations.

Ces journées furent « affreuses. Même en Belgique, écrivait quelque temps après le Père Lenoir, même sur la Meuse, je n'en avais encore connu d'aussi tristes ».

Le 3 février, dans l'après-midi, le génie devait faire sauter deux contre-mines dans le secteur de la 2^ division, et immédiatement après, le 3^ bataillon du 8* colonial avait mission d'occuper les entonnoirs. Dès le matin, l'aumônier était au milieu de ses hommes, les aidant à se préparer, quand subitement, vers 11 heures, après un feu roulant d'artillerie qui coupe toutes les liaisons téléphoniques et nivelle en maints endroits tranchées et boyaux, trois gros fourneaux de mines explosent à gauche dans la région de V Annulaire , occupée depuis quelques heures par le 2Ie colonial. Aux environs, les tranchées se resserrent ou s'éboulent, ensevelissant les occupants. Et tandis que la canonnade faisait barrage en arrière sur tous les chemins, sept bataillons de choc choisis dans trois régiments se ruent contre nous, s'emparent, sur un front de quinze cents mètres, de toutes les premières lignes et parviennent jusqu'aux abords de Massiges. « La grêle de balles et d'ubus, dit le Père, dura deux heures, pendant lesquelles j eus la consolation de distribuer beaucoup d'absolutions, de communions et d'extrêmes -onctions. »

Le 4' colonial, qui se trouvait au repos à Courtémont, avait été alerté à minuit en prévision des mines que nous devions faire sauter. Au lieu d'exploiter un succès, il fut chargé de réparer Féchec.

La contre -attaque se ferait la nuit même à la baïonnette, par surprise, sans artillerie. Gomme le matin, l'aumônier était là.

Les bataillons, raconte-t-il , avancent peu à peu dans Tombre. Tandis qu'ils attendent Theure du carnap^e, dissimulés par petits paquets derrière les tranchées ou les ruines, je passe au milieu d'eux, lavant les âmes. — Enfin l'heure approche; ils mettent baïonnette au canon. La Providence m'a si bien placé que tous, au moment de s'élancera l'assaut, défilent devant moi. C'était plaisir de voir ces hommes réciter par groupes un Ave ou un Souvenez-vous , ou faire le signe de la croix et s'élancer à l'assaut : avec le frisson que me donnait tout le tragique de cette heure-là, je sentais aussi celui de la fierté chrétienne et de la reconnaissance envers le bon, l'excellent Maître*.

Cette scène nocturne laissa dans l'esprit des hommes une impression profonde.

Dans la nuit du 3 au 4 février que nous allions pour attaquer au cratère, écrit l'un d'eux, il se tenait au coin de la route de Ville-sur-Tourbe à Virginy, et là il touchait la main à tous ceux qu'il pouvait approcher. Quoique on marchât vite, je me rappelle bien sa parole : « Je vous absous. » Et puis toute la nuit il aidait les blessés à arriver au poste de secours.

Parmi ceux qui s'approchèrent ainsi, il y eut « un jeune et beau gars imberbe qui demanda non pas l'absolution, mais le baptême. Et pas moyen de trouver une goutte d'eau, alors que dans d'autres tranchées tout

1 Aux scolastiques d'Ore Place, 14 février.

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près de là on en avait jusqu'aux genoux! Notre-Seigneur par bonheur ne s'est pas contenté de ce baptême de désir, il a sauvé le pauvre enfant de la fournaise, et je vais le baptiser un de ces jours... »

Ce fut en effet une véritable fournaise. Tandis que le bataillon de gauche réussissait à peu près complètement à reprendre les tranchées de V Annulaire, celui de droite, desservi par les pentes abruptes, était décelé par le clair de lune et pris, à trente mètres, sous le feu des mitrailleuses. Une nouvelle contre -attaque aussitôt montée n'eut guère plus de succès , et au petit jour le marmitage se fît, à gauche et à droite, si violent et coûta de telles pertes, que l'on dut évacuer-une partie du terrain reconquis. Quand ils redescendirent, de leurs deux chefs de bataillon Barbazan et Duchan, — triste cortège, — les survivants ramenaient les corps. Au 3^ bataillon, tous les capitaines et lieutenants étaient hors de combat.

On juge de ce que fut la relève des blessés. « Quel charnier! écrit le Père. Trois mille des nôtres sont restés là, trois mille de ces enfants que je commence à connaître et à aimer comme on aime le prodigue revenu à Dieu avec toute la sincérité de son âme... »

L'aumônier ne faisait que répéter les chiffres qui se prononçaient autour de lui. Le rapport officiel publié par la suite portait qu'au total les pertes des différents régiments engagés dans cette affaire se montaient à 41 officiers et 2135 hommes, dont 1800 tués ou blessés.

Toute la journée du 4 s'était passée pour le Père Lenoir dans les ruines de Massiges, sous le bombardement, sans qu'il trouvât une minute pour rassurer ses parents. Enfin, la nuit, il avait pu redescendre à Virginy. Vers 3 heures du matin, il griffonnait ces mots : (( Vais très bien, malgré surcroît inattendu (et bien malheureux) de besogne. Milh; tendresses. »

Or, à peine avait-il remis cette carte à un cycliste,

qu'il était lui-même touché à Tépaule droite. Sous Tintensité du bombardement, il s'occupait, aidé de deux brancardiers, à mettre à l'abri quelques blesses, quand un obus éclata tout proche, tUant le malheureux qu'ils portaient, blessant l'aumônier et ses deux aides. « Les médecins n'étaient pas loin, écrit-il; on me pansa aussitôt, et la blessure était si légère que je pus continuer mon travail toute la journée. Entaille insignifiante, tout juste assez pour me rendre intéressant et me valoir les manifestations de sympathie les plus touchantes de mon entourage ^.. »

A voir le bon Samaritain oublier sa blessure pour panser les autres, comment ne se serait- on pas senti pour lui de Taffection?

La nuit suivante, on l'installa de force dans une auto sanitaire à destination de Valmy. Les majors exigeaient au moins qu'il se fît faire immédiatement une injection antitétanique. Mais, parvenu à l'ambulance, comme tout le monde se reposait du surmenage de la journée, il défendit absolument que l'on prévînt personne.

« Les médecins et le Père Decoster, disait-il, sont épuisés; laissez-les. Je ne veux pas. » Et il attendit, heureux de souffrir un peu, en union avec tant de blessés qui passent la nuit dans la boue en attendant qu'on les relève.

Au matin, le bras s'était raidi, et pour dire la messe, notamment pour lever le calice, l'aumônier dut se faire assister par le Père Decoster.

L'injection de sérum étant faite, le Père Lenoir pensait avoir pleinement accompli l'ordonnance des majors du G. B. D. Il voulut aussitôt, chargé de son rouleau de couvertures, repartir pour Hans. On essaya de le retenir. Impossible. Le lendemain était le dimanche où, sur la demande de Benoît XV, des prières expiatoires

1 A ses parents, 7 février

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pour la paix devaient être dites dans le monde entier. Contre le pape, les calomnies allaient leur train, dénaturant ses intentions. L'aumônier voulait être à son poste.

La Providence, heureusement, s'en mêla. Un fourgon de ravitaillement passait qui se rendait à Hans... Et voilà comment le Père Lenoir pouvait dire plus tard en souriant qu'il avait un jour fait partie du fameux R.V. F.^

Le lendemain , 7 février, il y eut « foule » à la messe, dans l'église de Courtémont. L'évangile du jour, dimanche de Sexagésime, était la*^arabole du semeur: Des graines, même excellentes, si elles tombent au milieu des ronces, sont étouffées et ne produisent rien... Ainsi des paroles du Souverain Pontife en faveur d'une paix fondée sur la justice ; elles sont aujourd'hui falsifiées par la haine et le parti pris.

On reproche au Saint- Père de ne pas se prononcer assez nettement en faveur des Alliés. Je réponds que, comme chef de la chrétienté et père de tous les catholiques, il ne peut pas et ne doit pas prendre parti pour un peuple contre un autre, dans une question d'ordre temporel; non pas par politique, pour se concilier la fidélité de tous, mais parce que son domaine spirituel, l'intérêt des âmes, est de procurer le salut de tous, en leur enseignant la doctrine et en assurant leur vie chrétienne, ce qui est en dehors et au-dessus des questions politiques.

Ce que le pape pouvait faire, c'est de rappeler les principes de la morale chrétienne, d'élever la voix, comme il Fa fait dans son encyclique, dans son allocution du 24 décembre aux cardinaux, dans ses lettres au cardinal Hartmann et au cardinal Mercier (octobre et décembre), où non seule-

' Traduction pour les profanes : liavitaillement en viande fraiclic,

ment il demandait la paix, mais où il rappelait que la violalion des traités, l'agression injuste, Tabus de la force contre le droit, le pillag^e et la ruine systématique sont incompatibles avec les principes chrétiens ^ Gela, c'est évidemment défendre la cause des Alliés ; car il n'est pas besoin de beaucoup de finesse pour lire entre les lignes de ces divers documents l'allusion directe aux procédés de nos ennemis. Celui qui représente ici-bas Jésus-Christ, Sauveur de tous les hommes, ne pouvait faire plus. Et nous devons lui savoir gré d'avoir parlé avec toute l'énergie compatible avec son rôle de Père commun des fidèles.

J'ajoute que les sentiments personnels du Saint- Père sont assez notoires. C'est un fidèle ami de la France, comme Sa Sainteté Pie X, et je suis sûr qu'à sa prière officielle d'aujourd'hui pour la paix se mêle une prière intime pour la victoire des Alliés. « Gloire à Dieu et paix aux hommes ! » voilà son premier cri; mais il y joint cet autre : « Vive la France ! »

Pour s'unir aux intentions du pape, il y eut ce jourlà parmi les soldats de Courtémont cinq cents communions.

Les combats des 3 et 4 février eurent une répercussion importante sur l'organisation défensive du corps colonial. On décida l'évacuation complète de la Main. Notre nouvelle ligne partait du promontoire de la cote 180 et suivait la route jusqu'à la lisière nord de Massiges. Ce village fut conservé, formant bastion conjugué avec ï ouvrage Pruneau, qu'on avait amorcé en toute hâte au nord-ouest de Ville-sur-Tourbe. La ligne principale de résistance était reportée sur la rive droite de la rivière.

* Sur toutes ces lettres et celles qui suivirent, on consultera avec grand profit Yves de la Brière, Luttes de l'Église et luttes de la Patrie, chap. XIII. Paris, Beauchcbuc, 1916.

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L'économie de forces n'était pas le seul avantage procuré par ce remaniement. Le commandement supérieur, qui envisageait la reprise des opérations entre Souain et Beauséjour, se trouvait ainsi libéré de toute inquiétude sur son flanc droit. Quant à la troupe, trois jours après l'exécution de l'ordre, le Père Lenoir notait que cette décision, a au lieu de démoraliser les hommes, comme on le craignait, les avait ragaillardis* ».

11 n'y eut de conséquence fâcheuse que pour l'aumônier : les postes de secours du régiment ayant dû suivre le mouvement en arrière, il n'avait plus à Virginy « de toit hospitalier ».

Les obus prenaient de plus en plus l'habitude de pleuvoir sur le village. Pourtant, le Père ne se décide pas à quitter ce poste avancé, si pratique comme centre de rayonnement. L'église n'avait plus ni voiite ni vitraux ; ses murs menaçaient ruine. Mais « la sacristie était à peu près respectée. Dès que les soldats ont su mon projet, une équipe du 1er génie s'est chargée de l'installation... Réparation de la toiture, grande caisse de paille pour lit, poêle, fenêtre en papier!... tout un confort moderne dont je suis presque honteux si près des tranchées^. »

Hélas! cette merveille ne resta pas longtemps debout. Le Père y tenait pour la facilité qu'elle procurait à tous de venir le trouver, même la nuit. Aussi ne parle -t- il pas de sa mésaventure sans humeur : « Sales Boches I Ils viennent encore de bombarder ma sacristie, deux minutes après que j'en étais sorti... Impossible désormais d'habiter dans ce chaos ^ »

Il retourne donc au groupe de brancardiers de Hans, où d'ailleurs sa blessure aurait dû le retenir. Car cette pauvre petite blessure si insignifiante , il a beau dire et répéter dans ses lettres à Versailles, — qui à cette

* A ses parents, 16 février.

'A ses parents, 7 février ' Au Père Courbe, 19 février

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époque redeviennent quotidiennes, — qu'elle « va bien, très bien, qu'après un ou deux pansements la cicatrisation se fera [exacte vérité) », cette blessure, en réalité, ne veut pas se cicatriser ; c'est au Père Courbe qu'il en fait la confidence : « Ces sales obus déchirent malproprement; d'où suppuration, nécessité de pansements prolongés, arrêt forcé dans le travail actif. A la grâce du Maître! C'est Lui que cela régarde. »

A lire ces lettres qui parlent d'inaction, on pourrait croire l'aumônier réduit pour le moins à la chaise longue. Pas tout à fait. Il se rend chaque jour à Courtémont, à pied, aller et retour, car il n'ose pas encore remonter à cheval. « Bonne promenade hygiénique, conforme aux principes de grand- père. » Alors est-ce à Courtémont qu'il se repose? Pas encore. « A Courtémont, je dis la messe, confesse beaucoup, et visite dans leurs cantonnements de repos mes « enfants » du 4e et du 8^ colonial. » En plein hiver, dans des granges ouvertes à tous les vents, cela n'était plus un sport hygiénique conforme aux bons principes... Mystérieux secrets d'une âme d'apôtre « qu'il ne faut pas chercher à comprendre ».

C'est le premier jeudi de Carême que le Père Lenoir avait écrit : « Arrêt forcé dans le travail actif. » Or le dimanche précédent, pour les Quarante Heures, <( l'église n'avait pas désempli de toute la matinée. Il l'eût fallu cinq fois plus vaste au moins. Retours nombreux. Plus de mille communions. Quelle prière suppliante dans tous les yeux! Quelle àme dans les chants ^ ! »

* A ses parents , 20 février.

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Et deux jours après, pour le mardi gras, il avait écrit encore : « Splendide cérémonie, un millier de communions ; — dans un coin , tout un groupe d'officiers pleuraient d'émotion. Plus nous allons, plus la foi et la piété de nos régiments s'affirment ^ » Voilà le repos de Tapôtre.

Le Père Lenoir est seul à ne pas soupçonner que son héroïsme dans les derniers combats n'est pas indifférent au souffle qui soulève les âmes.

Il y a trois mois, je maudissais ce long- stationnement parce qu'avec lui revenaient les vices de la garnison et que les volontés s'amollissaient. Aujourd'hui, je le bénis. 11 a été plus encore propice à la réflexion, à l'action lente de la grâce. Des milliers d'âmes que la première peur n'avait pas entamées se sont peu à peu laissé g^agner par l'ambiance, par rentraînement nouveau à rebours de l'ancien, par l'exemple ou l'exhortation d'un camarade. Le calcul des probabilités se fait aussi instinctivement, comme chez ce petit sergent de vingt ans qui ce matin, après avoir reçu Notre-Seigneur, me faisait ses adieux et me laissait une sorte de testament. Je voulais lui rendre confiance; mais lui, gaiement, refusait d'entendre raison : « Père, j'ai fait le compte, avant deux mois, nous y aurons tous passé. » Et son sourire se terminait sous une larme, parce que là-bas ses sœurs l'attendent et que ni la mère ni le père ne sont plus là pour les élever. Pauvres petits I...

La grâce va les chercher souvent là où 1» bon Pasteur trouvait ses plus chères brebis. Vous devinez avec quel amour je m'attache à ceux-là. Ce sont, entre autres, plusieurs enfants de l'Assistance publique, tarés, mais accessibles aux plus généreux sentiments. Un ravissant petit engagé de 18 ans, qui faisait depuis deux ans un métier infâme et qui maintenant aime Jésus de toute son âme pure; un réchappé du bagne, libre-penseur, aujourd'hui l'apôtre de son escouade, le défenseur des bonnes mœurs, défenseur

* Au Père Courbe, 18 février.

i'ÔO LOUIS LENOIR S. J.

réputé grâce à ses biceps, très influent par sa verve et sa crânerie.

Une autre conquête de la grâce bien curieuse est un jeune protestant, qui, assistant un jour à ma messe dans une grange, en fut tellement ému, qu'il se mêla à la foule des communiants. Je ne savais pas qui il était; mais Notre-Seigneur le savait et cette première communion produisit en lui un double effet : le doute sur sa religion et le désir de revenir à la sainte Hostie. Il communia plusieurs fois encore et, de plus en plus désireux de s'instruire, vint me confier son cas\

Quatre jours après, l'aumônier écrivait pu Père Courbe, en évoquant leurs années comniunes do professorat : « Hier et aujourd'hui, affluence de retours des plus consolants... Premières connaissances de jeunes recrues imberbes, qui me rappellent Marnelfe par la blancheur du teint et de Pâme. »

C'est aussi durant cette semaine de repos, le 19 février, que se passa le fait suivant, raconté par luimême sous le titre : un suicidé.

H s'était rendu dans la matinée à Dommartin, pour assister deux condamnés à mort, « deux pauvres petits affolés par la souffrance ». Malgré son angoisse, il les avait accompagnés jusqu'au poteau ; il avait « pu tout faire jusqu'aux dernières étreintes, au moment où les fusils vont s'abaisser ». Et il rentrait à Courtémont rempli d'horreur, mais heureux d'avoir pu leur faire <( faire la première communion avant leur départ pour le cieP ». Le soir mê-me, on devait remonter aux tranchées.

Durant six nuits et six jours ce sera, une fois de plus, la boue jusqu'aux genoux, le manger froid, les nuits glaciales au

* Aux scolastiques d'Ore Place, 14 février,

* A ses parents, iiO février.

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créneau, les mines toujours prêtes à sauter, les grenades, les balles, les torpilles, les marmites et, probablement, la pluie, noyant tout, traversant les capotes, avec rien pour s'en protéger. L'œil fixé sur la crête qui termine Thorizon, on écoute les éclatements, le crépitement des mitrailleuses; on suppute ce que sera la « relève ».

Tout à coup, une détonation de fusil. « Quel est. l'imbécile qui tire aux pigeons? Il va se faire f. ,. dedans ! »

Mais non, il ne s'agit pas de pigeons. On m'appelle en toute hâte. Dans une grange, à côté, un enfant Telle, un pauvre gosse de dix-sept ans, la poitrine maculée de sang. La position du fusil, la ficelle prise dans la gâchette, la chemise ouverte disent assez la criminelle tentative. Le malheureux n'a plus sa connaissance. Rapidement, — et combien anxieux! — je lui donne l'absolution, l'extrcme-onction... La balle n'a pas touché le cœur, mais elle a dû le frôler : impossible de transporter ce reste de vie, on le laisse là.

Or voici que, peu à peu, la mèche fumante se rallume, les yeux s'ouvrent, de grands yeux étonnés. Quelques mots hagards. Puis l'orientation se fait dans cette âme renaissante et, bientôt, nous pouvons causer.

Il me parle de sa douleur... Simplement, sans hésitation aucune, sans honte, il me raconte le coup :

« J'étais à bout de forces... Je suis sûr que ce soir je n'aurais pas même pu faire la route. J'ai essayé de mettre mon sac, ce matin, pour voir : ça me prenait dans la poitrine et dans les jambes. Je serais tombé avant les tranchées... Alors, pourquoi gêner le monde?... Ce n'est pas pour ça que je me suis engagé ! Je croyais que ce ne serait pas si dur, que j'aurais, moi aussi, la force de servir le pays... Puisque je ne suis plus bon à faire un soldat, c'est pas la peine d'embêter les autres : vaut mieux me détruire. Alors j'ai préparé mon affaire dans la grange. Mais j'ai mal visé, c'est idiot ! »

Je lui demande ce qu'il faisait avant de s'engager... Innommable! Le pire des métiers... D'ailleurs il n'a « malheureusement » pas pu le faire longtemps,, vu qu'il n'est sorti que depuis dix mois d'une maison de correction, où il avait été enfermé à treize ans, pour avoir « suriné » son grand-oncle, à seule fin de lui voler quelques sous...

« Voyez, lui dis- je, comme c'est heureux que vous ayez

mal visé ! Au lieu de vous punir, le bon Dieu va vous pardonner cette faute -là, et toutes les autres avec. »

Il me regarde d'un air qui ne comprend pas.

« Au fond, mon petit, vous l'aimez bien, le bon Dieu? »

Dénég-ation de la tête, et toujours Tair qui ne comprend pas.

« Voyons, vous êtes chrétien? »

Nouvelle dénégation.

Je lui montre mon crucifix :

(( Vous savez ce que c'est que cela? »

Toujours la dénégation et l'étonnement.

« Vous n'avez jamais été à l'église?

— Oh! non! proteste -t-il, comme si je lui parlais d'une mauvaise action. Quand j'étais petit, un jour que je passais avec ma mère devant une église, elle m'avait dit : « Vois-tu, faut jamais entrer dans ces grandes machines -là : « il y a dedans des curés qui mangent les enfants. » Ça me faisait envie d'y entrer, rien que pour voir; mais j'avais trop la frousse d'être mangé.

— Alors vous n'avez jamais entendu parler du bon Dieu?

— Non, jamais.

— Savez-vous que nous ne mourons pas comme les chiens, qu'il y a quelque chose après la mort? »

Il me regarde ahuri.

Je lui explique, tant bien que mal, l'existence d'un Dieu rémunérateur, la vie future, le péché, Notre-Seigneur Jésus- Christ, les sacrements. Et le divin Maître, qui sait bien que le temps presse, éclaire miraculeusement l'âme de ce pauvre petit, victime de l'ignorance. Rien ne lui fait difficulté. Sur la perspective du ciel, il ouvre ses yeux tout grands : « Oh ! vrai?... )) Et voici qu'un mot, spontanément, monte à ses lèvres, qui revient sans cesse à mesure que se déroulent devant lui les beaux dogmes de l'Eglise catholique : « Ah ! si j'avais su ! »

Séance tenante, il veut le baptême, que je lui confère.. Il rayonne. Il veut aussi la sainte Eucharistie, qu'il a comprise comme le reste. « Oh! si, monsieur, faites-moi faire ma première communion ! Je me rappelle que mes camarades m'avaient parlé de çâ, un jour... Et, puisqu'il est si bon, le bon Jésus, je veux l'avoir : faites-moi faire ma première communion ! »

MASSIGES lb3

Mais les circonstances ne s'y prêtent pas... Il est prudent de patienter jusqu'à demain.

De bonne heure, je reviens le voir. Son regard guettait la porte. Il s'illumine, « Ah ! j'ai cru que vous ne viendriez pas î J'avais si grand'peur de mourir sans faire ma première communion ! J'y ai pensé toute la nuit ! »

Ensemble, nous faisons une petite préparation, bien facile, et sur ses lèvres décolorées je dépose le Tout- Puissant. Alors ses yeux se ferment, et, sur sa figure de mourant se dessine un sourire divinement beau...

Dieu lui laissait encore quelques heures pour se mieux préparer au ciel. Ce fut son unique préoccupation.

Il ne parlait que « d'aller voir le bon Jésus ». Sans cesse il prenait mon crucifix pour le baiser: « N'est-ce pas, monsieur, que le bon Jésus a été bon pour moi? »

Je lui avais donné une « médaille miraculeuse ». Il appelait à lui la sainte Vierge comme un enfant appelle sa mère, posant sur elle mille questions naïves.

Dans cette âme, que le baptême et l'Eucharistie venaient de régénérer, on ne voyait plus trace du passé. Les yeux même avaient pris une ravissante expression de pureté.

Le soir venu, on décida de tenter le transport à l'ambulance. Ce fut une désolation, comme si on l'emportait loin de ce beau ciel qu'il croyait déjà tenir. Mais le délai ne devait pas être long.

Il me demanda, du moins, d'écrire sur un bout de papier qu'il avait fait sa première communion et de l'attacher à son passe-montagne, afin qu'à l'ambulance on ne fît pas de difficulté pour lui donner à nouveau le bon Jésus et pour qu'ensuite sur son corps on récitât les prières de l'Eglise.

Je lui donnai mes commissions pour le ciel. Et, tandis qu'on l'emportait, il m'attira encore à lui pour m'embrasser : « Oh I oui, monsieur, quand je serai près du bon Jésus, vous pouvez être sûr que je Veillerai bien sur le régiment et que,s'ily en a qui font la même gaffe que moi, je les ferai mal viser*. »

Je ne sais si les lecteurs s'en plaindront, mais j'af tenu à transcrire intégralement cet émouvant récit, qui,

' Récit paru dans En Famille, revue des anciens de MarnelTe, Pâques 1916.

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n'ayant pas été inséré dans la collection « L'Eucharistie au front », est moins connu que d'autres... Mieux qu'une froide analyse il aide à comprendre la « manière » de l'aumônier et le secret de ses réussites.

Le Père Lenoir utilisa cette semaine d'inaction de bien d'autres façons. C'est elle qui lui permet de boucher les trous lamentables dont il s'accuse dans sa correspondance et de multij^lier ces délicatesses d'amitié dont il était si friand, pour les anniversaires de naissance, de fête ou d'entrée en religion. Il en profite encore pour prévoir, dès le mardi gras, un projet d'œufs de Pâques « analogue à celui de Noël, mais plus important encore par le nombre des œufs ». Il a rumine de vieilles idées sur la réorganisation de l'aumônerie dans le corps colonial » , qui bientôt porteront leurs fruits, et surtout il dresse ses batteries en vue des prédications à venir.

Tout cela fut mis sur pied entre le 18 et le 26 février. De cette époque date une feuille qui trace tout le programme de ses stations de carême dans ses diverses cathédrales. Pour les messes des six dimanches, des causeries morales sont esquissées sur les Devoirs du soldat. Pour le soir, six instructions doctrinales sur le Dogme catholique. « Je vais surtout faire le catéchisme, .» écrivait-il.

Et, en prévision , il avait demandé à l'un de ses enfants de Marneffe de bien vouloir lui prêter, s'il les avait encore, les cours de catéchisme rédigés les années précédentes ^ Façon délicate d'associer un jeune ami à son apostolat.

Les deux séries furent exécutées à la lettre durant tout le carême et formeront plus tard, sous une forme condensée, la partie intitulée Doctrine, dans le Livre de prières du soldat catholique.

Nous aurons l'occasion de revenir sur les qualités

1 A Jacques de Tliuy, 1:2 février.

MASSIGES 155

oratoires du Père Lenoir. Qu'il nous suffise ici de donner les titres des instructions du matin : Devoirs du soldat : 1^ Envers Dieu : Prière. — 2^ Envers la Patrie : Esprit de sacrifice. — 3° Envers ses chefs : Obéissance. — 4° Envers ses camarades : Fraternité chrétienne. — 5** Envers lui-même : Pureté. — 6*^ Envers tous : Gaieté.

« A la grâce du Maître, avait dit Taumôn-ier en se voyant arrêté par sa blessure ; c'est Lui que cela regarde! ...» Vraiment le Maître n'avait pas trop mal tiré parti de Finaction de son disciple

Après cela, on comprendra que le religieux ait eu le droit d'être « peiné de la campagne absurde menée par certains journaux autour de l'élection du Père Ledochowski » comme supérieur général de la Compagnie de Jésus. « Si habitué que je sois aux calomnies, celles qui touchent à pareille heure notre patriotisme me sont très douloureuses*. » Pour oser présenter cette élection comme le triomphe d'une cabale austro - allemande , il fallait tout ignorer des constitutions de l'Ordre des Jésuites. 11 fallait, de plus, avoir oublié les plus élémentaires souvenirs de l'histoire moderne. Assimiler la race polonaise à la race allemande, c'était confondre les persécutés avec les persécuteurs, les larrons avec leurs victimes. Présenter comme un succès de la Prusse Télection d'un neveu du fameux cardinal qui, pour avoir crânement tenu tête à Bismarck lors du Kulturkampf, avait subi deux années de forteresse, en vérité c'était un comble ! En se disant « peiné » simplement, le Père Lenoir était courtois.

* A ses parents, 14 février. — L'élection du T\. P. Ledochowski csl du // février. Sur cette élection, voir Yves de la Brière : Luttes de l'Eylise et lutte-i de la Patrie, chap. V.

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