‹ Un preneur d'âmesChapitre 18 sur 54 · AVEC LE 4« COLONIAL · texte numérisé non relu

AVEC LE 4« COLONIAL

C'est à cette époque, croyons-nous, et probablement à l'ambulance de Valmy, qu'il faut rapporter un mot de blessé, qui bientôt devait franchir les bornes du corps d'armée, traverserait môme la Manche et serait enregistré dans le Times au mois de mai. Le « Lion de l'Argonne » — tel est le nom que le journal anglais donne au général Gouraud — passait à côté d'un vieux pécheur endurci qui venait de recevoir la visite d'un prêtre : « Vous savez, mon général, ce curé était épatant. Je n'ai jamais fait attention à ces choses-là ; les curés, je les ai toujours regardés comme de vifains oiseaux. Mais celui-là, réellement, il est épatant ^ » Et ayant détaché ces lignes pour le « Courrier d'Ore Place », un correspondant malicieux ajoutait : « Ce curé épatant, Père Lenoir, pourrait -on savoir qui c'est? »

Ce que proclamaient les humbles, la voix des chefs allait le sanctionner. A la suite de la blessure du Père Lenoir, le médecin-chef du G. B. D. avait jugé l'occasion bonne pour signaler l'intrépidité du cher aumônier et le proposer pour la croix. L'affaire avait suivi son cours, sans que lui-même s'en doutât; quand subitement, le 17 mars, « tandis qu'il était très occupé à confesser ses chers marsouins, on lui apporta l'ordre de se rendre immédiatement à Hans, où le général Gouraud l'attendait pour lui remettre devant les troupes la croix de la Légion d'honneur ». En s'excusant auprès de son supérieur d'avoir dû accepter sans pouvoir d'abord en demander permission, le religieux ajoutait :

* La transcription anglaise ne manque pas de saveur : « You know, my (jeneral, he was épatant. l've never paid much attention to thèse sorts of tliinys, and as for priests , l've ahuays reyarded theni as undesirahle sort of birds. But he was really épatant. » Le Times, il mai 1915.

Il était un peu tard pour en référer à qui de droit et je me suis laissé faire. Ma ^'•rande joie est que la décoration s'est ainsi trouvée attachée officiellement sur le Saint Sacrement môme, qui dans Toccurrence la méritait seul. J'en suis bien heureux aussi pour ma mère, la Compagnie, à qui en remonte la petite, toute petite gloire \

Une photographie parue dans le Miroir du 9 mai représente le Père Lenoir au milieu des récipiendaires, ayant à sa droite deux futurs chevaliers comme lui et à sa gauche trois sous -officiers qui allaient recevoir la médaille militaire. Le général dit un mot à chacun et ne cacha pas qu'il était particulièrement heureux de décorer l'aumônier des marsouins.

L'ordre (n° 682 D.) daté du G. Q. G. portait comme motif '.'

« Depuis le début des opérations, provoque chaque jour l'admiration des hommes et des officiers par son courage et son abnégation. •

(( Dans tous Ise combats a toujours été aux premiers rangs pour se porter au secours des blessés, se prodiguant à tous indistinctement , soit qu'il s'agisse de l'accomplissement de son ministère, soit qu'il s'agisse de seconder les brancardiers.

« Vient d'être blessé, le 5 février, d'un éclat d'obus, alors qu'il transportait un blessé au poste de secours.

« Signé : JOFFRE. d

Tout le monde souscrivit à cet éloge ^ : l'aumônier n'avait pas d'envieux, a Dans l'après-midi, raconte le

* Au R. Père de Boynes, 17 mars.

2 Son ancien médecin-chef du G. B. D., M. Léger, voulut s'associer à cette joie. Il écrivait le 25 mars : « J'apprends à l'instant même votre nomination dans la Légion d'honneur ; et toutes affaires cessantes, je viens vous exprimer la joie que j'ai ressentie. La croix vous était due et due depuis longtemps. Vous avez, dès le début de la campagne, fait l'admiration de tous. Votre sublime abnégation n'avait pas de pareille, votre courage n'avait d'égal que votre bonté... ».

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Père Decoster, des poilus vinrent de divers côtés le féliciter. Mais lui, très modestement, avait pris soin de boutonner sa douillette. »

Cette modestie n'était pas feinte. Le Père Lenoir avait l'âme si spontanément admirative pour les prouesses de ses amis, qu'il soulTrit longtemps de porter une décoration que d'autres, à son avis, auraient mieux méritée. J'ai « rencontré ici -même [à Beausejour], écrira-t-il quelque temps après, le Père Soury- Lavergne, aumônier admirable du XVI^ corps, à qui les soldats du 81^ se disent redevables d'une transformation religieuse et militaire inespérée et qui cent fois déjà aurait dû être décoré : près de lui, je suis honteux de porter ma croix* ».

A l'occasion de sa croix cependant, le Père Lenoir réclama une faveur. Mais à l'inverse de tant d'autres, qui, soucieux bien souvent de s'éloigner du danger, demandaient à passer, par étapes, d'abord d'un régiment à un service de division, de corps d'armée, puis d'armée, ensuite à des bureaux de ministère ou dans les ambulances de la Riviera, le Père Lenoir demanda qu'on régularisât la situation qui le rapprochait de la ligne de feu, et que d'aumônier divisionnaire on le fît passer « régimentaire : champ beaucoup plus restreint, disait- il; mais les âmes y gagneront^ ».

Vous vous apercevrez vite, écrira-t-il dans quelques semaines à un aumônier de ses amis nouvellement nommé,

* Au R. Père Cisterne, 26 mars. — Le P. Lenoir usa toujours de la même modestie. Dix-huit mois plus tard, on lui demandera de remplir une feuille de renseijçnements pour le Livre d'Or de l'Université catholique d'Angers. Il déclinera l'honneur d'y figurer* le fait d'avoir pris des inscriptions de licence pendant un an sans suivre aucun cours ne lui paraissait pas suffisant pour mériter le titre d'o ancien étudiant»; d'ailleurs, ajoutait-il, « je n'ai pas gardé le texte de mes citations et ne puis donc remplir cette feuille». (Lettre à son père, il orlobre 1916).

^ Au Père Courbe, 1i mars,

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que noire place officielle, dans les {^Toupes de brancardiers, n'est pas la bonne : la seule propice au ministère est dans le régiment. L'aumônier a été conçu comme le serviteur des morls (c'est-à-dire des blessés); or il doit être avant tout le serviteur des vivants*...

En fait, depuis le 9 novembre, le Père Lenoir s'était })ien détaché des brancardiers, pour (( suivre alternativement trois régiments » ; mais trois, c'était encore trop ; beaucoup de ses hommes restaient long^temps sans le voir. Par ailleurs, il ne pouvait se limiter à un seul régiment, sans s'être fait suppléer dans les deux autres. Or voilà précisément ce qu'en cette journée du 17 mars il venait d'obtenir du général Gouraud « que, dans chaque régiment, un prêtre -soldat serait reconnu comme aumônier auxiliaire et affecté uniquement au service religieux ».

Cette bonne nouvelle, il l'annonce à son supérieur dans la même lettre où il faisait part de sa décoration. « Tout en gardant contact en cas de besoin avec les autres régiments, je m'attache plus spécialement au 4e*. » Et rien qu'à la manière dont il relate les deux événements, on devine assez lequel lui cause le plus de joie.

Dès lors, il y eut un peu moins d'imprévu dans le cycle des occupations du Père Lenoir... Mais les fatigues furent aussi dures. En cette dernière semaine de mars, où le 4e colonial faisait connaissance d'un nouveau secteur, qui par une ironie cruelle s'appelait Beauséjour, le temps fut atroce, on avait de l'eau jusqu'aux genoux. Et néanmoins « nous voyions toujours, raconte un soldat, passer le Père, sa soutane relevée et sa musette bien garnie, traînant seulement un peu la

1 Au Père Pelletier, 26 avril.

2 Au R. P. de Boyiies, i7 marsT

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jambe à cause d'un rude coup de pied de cheval qu'il venait de recevoir^ ».

Il se dépense aussi beaucoup auprès de l'abbé Pennavayre pour lui faciliter, au 8^ colonial, sa tâche nouvelle d'aumônier.

Le nom de ce prêtre revient alors à chaque page du carnet de route. Le Père se. préoccupe de lui fournir une croix, def lui passer consignes et méthodes; il lui transcrit la liste des orphelins de son régiment, de ceux qui sont dans le besoin ou chargés de famille, des catéchumènes, des néophytes et aussi des zélateurs qui peuvent devenir des chefs de file.

Quant aux frais, ils seraient, bien entendu, à sa charge. Touchant une solde d'aumônier divisionnaire, il estimait à bon droit qu'elle devait être employée au service religieux de toute la division.

En agissant différemment, il aurait cru manquer à la justice et tromper l'intention du législateur ; car « cette solde, disait-il, est donnée à l'aumônier, non pas à titre personnel, vu qu'il n'a pas, comme les officiers, gagné ses galons, mais pour Faider dans sa fonction ». Et lui d'ordinaire si réservé dans ses paroles jugeait sévèrement ceux qui auraient pu penser d'autre manière ^.

Quant à son apostolat de ces dernières semaines de carême, le Père se borne, faute de temps, à écrire : « Travail pascal débordant. »

Ce que fut ce travail pascal, un observateur très avisé va nous le dire. Lieutenant avant de se faire jésuite, redevenu officier à la mobilisation, le capitaine

' Témoif^najîe de Joseph Ilug^on.

' Voir plus loin la note de lu page 304.

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Hearty* avait été formé à la connaissance des hommes par le contact de la vie des camps. Les articles qu'il a publiés à plusieurs reprises dans les Etudes ou le Correspondant prouvent qu'il avait l'œil pénétrant : on ne lui en faisait pas accroire. 11 raconte ceci :

Au printemps de 1915, nous étions à Hans, au milieu des croupes stériles de la Champag^ne pouilleuse, à portée de Tahure, Beauséjour, Massiges, Ville-sur-Tourbe, et voisins de TArgonne. C'est dans ce pays de la mort et de la boue que je vis une merveille de la grâce divine.

Un dimanche qui devait être le 14 mars, trois semaines avant Pâques, j'entrais pour dire la messe dans l'église de Gourtémont. Elle était pleine de coloniaux, pleine à ne pas s'y frayer un passage, et Ton y donnait la sainte communion. Je fus surpris de cette affluence et de la durée. Quand le prêtre revint à la sacristie, je lui demandai combien de comraunions il pouvait avoir données. « Cinq ou six cents peutêtre ; et c'est ainsi à toutes les messes, depuis ce matin. » Il ajouta : « C'est l'œuvre du Père Lenoir »...

Ce pauvre jésuite avait pris sur les coloniaux une influence qu'il faut avoir we pour la croire possible. Elle faisait comprendre les grandes vagues de l'Esprit passant sur les peuples, dans le sillage béni de certains convertisseurs d'autrefois'^. Les coloniaux sont braves: leur dévouement a été mis à de rudes épreuves au cours de la guerre, et les a supportées sans faiblir. Ils sont débrouillards et bons camarades; leur hospitalité est célèbre. Mais ils n'ont jamais prétendu être de petits saints. Or voilà des régiments, des brigades, une division qui, sous le rayonnement de surnaturel et de pureté du Père Lenoir, s'étaient, en masse, transformés en peu de semaines. Ces âmes frustes et parfois dévoyées, souvent ignorantes de toute notion religieuse, ouvertes à son influence, par la charité d'un saint, se livraient à la grâce tardive, avec l'avidité de néophytes

1 Pseudonyme qui dissimulait alors, par respect pour le règlement, le Père Frédéric de Bélinay. Ses pages sur le Père Lenoir, parues d'abord dans les Études du 5 mai 1918, forment un chapitre de son bel ouvrage Sur le sentier de la guerre (Beauchesne t9il),

2 C'est nous qui soulignons.

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marqués pour mourir. Ces hommes ne montaient plus aux tranchées, ne sortaient plus à l'assaut sans avoir communié. Tout le monde, au corps colonial, avait sur lui des paroles de vénération rarement entendues. Mais il était clair que sa vive intelligence et son exquise nature ne pouvaient suffire à expliquer ce résultat. Il avait mérité la fécondité de son travail par une vie exemplaire et par des années de fidélité scrupuleuse aux rites sans nombre de la vie de communauté. En récompense, le Saint-Esprit venait à son désir comme une colombe apprivoisée. Il consentit avec joie à préparer à leurs Pâques mes chasseurs ; mais un ordre nous fit partir le Vendredi Saint...

Quand ils connurent ce qui s'était passé à Hans, le jour de Pâques, les chasseurs regrettèrent plus vivement encore ce départ imprévu. Ce fut une de ces cérémonies que le commandant Mury appelle les « messes triomphantes » du Père Lenoir*. On avait espéré pouvoir la célébrer en plein air, dans le parc du château. Mais au dernier moment la pluie contraignit à s'entasser dans l'église. L'aumônier y prononça un discours qui fit sensation et dont les auditeurs voulurent immédiatement avoir des copies. L'année suivante, le général Gouraud évoquait encore le souvenir de cette « Pâque inoubliable de 1915 au milieu de ses braves marsouins* ».

Après avoir rappelé pourquoi Pâques est la fête de Tespérance chrétienne, le Père montra qu'elle « est aussi la fête de l'espérance nationale, parce qu'elle grandit, parce qu'elle exalte le patriotisme ».

La foi catholique, en clîet, dit au soldat que ses devoirs de

i Lettre à M^e Lcnoir, fi juillet 1917. * Lcllre au Père Lcnoir, Hô avril 1016,

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soldat, — devoirs d'obéissance aux cliefs, de bravoure dans le combat . d'endurance, de sacrifice total de soi au pays, — sont des devoirs sacrés, auxquels il ne peut se soustraire sans désobéir à Dieu même.

De plus, la foi catliolique, — la vraie foi, celle qui passe dans les actes^ — donne au soldat le réconfort nécessaire aux heures où faiblirait son patriotisme. Par la prière et la confiance en Dieu, par la sainte communion où le corps du Christ communique à notre âme sa force divine réellement présente sous l'apparence d'une petite hostie, elle centuple la valeur d'un homme, et souvent d'un défaillant fait un héros, — comme de ce petit engag^é qui fut Tun des vôtres : il vint un jour se jeter dans mes bras en sanglotant : « Mon Père, c'est plus fort que moi, j'ai peur. » Je m'efforçai de rallumer en lui la foi catholique de son enfance et il partit, emportant la sainte communion. Quand je le retrouvai, deux jours après, il rayonnait de gaieté : u Mon Père, devinez ce qu'a fait en moi Notre-Seigneur? Je n'ai plus peur du tout. » A l'assaut qui suivit, il tombait en pleine gloire dans la tranchée allemande conquise.

Enfin la foi catholique exalte le patriotisme, parce qu'an delà du sacrifice suprême elle nous promet une vie meilleure, infiniment plus heureuse que les plus heureuses d'ici-bas, où, sans séparation, sans guerre, sans larme aucune, se retrouveront pour toujours ceux qui se sont aimés et que la mort a momentanément séparés, — si, du moins, ils meurent dans l'amitié de Dieu, la conscience pure.

A ce triple titre, — par ses lois qui divinisent le patriotisme, par ses sacrements qui le soutiennent, par ^es sanctions qui le rémunèrent, — la foi catholique est la grande force du soldat. Et voilà pourquoi, en ces Pâques de 1915, je dis que la résurrection de celte foi dans nos âmes est le plus sûr gage de notre résurrection nationale.

Mes chers amis, vous connaissez le tableau célèbre d'Edouard Détaille, intitulé « Le liêve ». C'est la nuit, au bivouac. Les feux veillent près du drapeau qui repose, étendu sur les faisceaux; autour, les soldats dorment, enroulés dans leurs capotes, et, au-dessus d'eux, en rêve, défilent toutes les gloires, toutes les vaillances de la patrie, depuis Clovis, Charlemagne, saint l^ouis, la bienheureuse Jeanne d'Arc, jusqu'aux grenadiers de l'Empire et aux cuirassiers

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de ReischofTen, jusqu'à vos aînés du 4^ colonial, les marsouins de Bazeilles. C'est la France qui passe, la France de Thisloire, vaincue parfois, mais toujours héroïque, toujours grande, et finalement invincible.

Aujourd'hui, en cette lete de la Résurrection, je vous invite à voir, faisant suite à ce même cortège historique, tout un défdé nouveau, celui des frères d'armes et des chefs que nous avons laissés en Belgique, sur la Meuse, sur la Marne, dans nos tranchées, depuis le colonel Boudonnet et les généraux Reymond, Caudrelier*, jusqu'aux héroïques petits soldats disparus dans les assauts et dont personne, rien, pas même une croix de bois, n'a gardé le nom. 11 me semble les voir tous passer au-dessus de notre messe de Pâques, non plus en rêve, mais vivants de la vie réelle, éternellement heureuse des Saints. Saluons ! C'est encore la France qui passe, la France de là-haut. Car ils ont emporté avec eux l'amour qui les menait à la mort et maintenant, près du Christ ressuscité, ils continuent de servir la patrie en appelant de leurs supplications toutes-puissantes sa résurrection nationale et religieuse.

Puissent-ils, mes amis, ah! puissent-ils nous mettre au cœur assez de bravoure, assez d'enthousiasme, assez de patience, assez de religion, pour que nous achevions nousmêmes l'œuvre qu'ils ont commencée dans leur sang ! Et qu'enfin, avec le secours de Dieu, nous rendions à notre France bien-aimée son territoire, ses droits, son honneur, et ce qui par dessus tout a fait sa grandeur passée et fera sa grandeur future, sa foi catholique, sa foi convaincue, pratiquante, de Fille aînée de TEglise.

On pourrait se demander où. le Père Lenoir trouva le temps d'écrire ce discours, dont nous n'avons transcrit que la moitié... Mystère! Mais il y en a beaucoup du môme genre dans sa vie. Si nous avons tenu à citer cette grande page, ce n'est pas qu'elle soit plus achevée de

* Sur la mort du colonel Boudonnet G* la 4» bi-israde coloniale, voir plus iiaut p. 70. Sur le général Reymond, voir p. 133. Le général Gaudrelier, qui commandait la 6« brigade coloniale, avait été Lue d'une balle ca plein front, le 30 novembre, près la Ferme de Beauséjour.

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forme que tant d'autres, mais parce qu'elle exprime l'idée centrale de sa vie de guerre. Là se trouve le point d'insertion entre son apostolat religieux et son apostolat militaire, qui les expli(jue l'un par l'autre et qui les liait ensemble au point de n'en faire qu'un.

Aux yeux même d'un incroyant, cette exaltation du patriotisme par la foi religieuse eût suffi à conseiller la multiplication des prêtres aux armées. Chez celui qui vivait intensément de ces convictions, elles harmonisaient au mieux le prêtre et le soldat et faisaient de lui dans toute la plénitude du terme ïaumônier militaille.

Le Vendredi et le Samedi Saints, le Père avait circulé dans tous les cantonnements pour distribuer les œufs de Pâques, sans oublier, comme en témoigne une note de l'agenda, d'en réserver pour les mitrailleurs restés en position à Beauséjour. Chaque œuf, raconte un marsouin qui en avait gardé bon souvenir, contenait « un petit 75, une médaille et deux petits ninas ou un gros cigare, ornés d'une jolie faveur, car le Père était si minutieux que rien ne manquait^ ». Il y en avait deux mille, tous confectionnés à Paris par les jeunes filles du patronage Saint- François-de-Sales.

La distribution de ces cadeaux fut un événement. Voici comment débute la lettre oii le Père remerciait ses collaboratrices ;

« lié! monsieur raumônier, pourquoi que ces jeunes demoiselles n'ont pas mis leurs noms complets au bas de leurs g^entils billets? Nous aurions voulu les remercier! C'est vraiment chic ce qu'elles ont fait là 1 »

* Témoignage de Joseph llugon.

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Ft moi d'abonder clans leur sens : oui c'est « vraiment chic », si chic que ces vieux « poilus » qui m'en parlaient ainsi dans la tranchée, en avaient la larme à Toeil.

Le narrateur dit : « dans la tranchée ». Dès le lundi de Pâques, en effet, le régiment était remonté en ligne; les obus et les balles avaient recommencé leur œuvre de sang. En guise de remerciement, néanmoins, l'aumônier trouve, en prenant sur ses nuits, le temps d'écrire j)our ses bienfaitrices anonymes un nouveau chapitre de sa Légende dorée.

Beaucoup de ces pauvres coloniaux n'ont pas la moindre notion d'une vie luture. Parmi les jeunes recrues façonnées par l'école sans Dieu, la plupart devant mon Crucifix sont incapables de me dire ce qu'il représente... « Probablement quelqu'un qui avait fait beaucoup de mal, » me répondait l'un d'eux.

Perdues dans la masse, quelques âmes ravissantes, comme ces deux orphelins de dix-huit ans qui s'aimaient en frères et ne vivaient qu'ensemble pour mieux défendre leur pureté. L'autre nuit, ils devaient donner l'un à côté de l'autre leur premier assaut. Ensemble ils avaient, en attendant le signal, récité l'acte de contrition et le chapelet. Je leur avais renouvelé l'absolution, mais je savais combien leurs deux âmes étaient pures et prêtes à partir pour le ciel... A peine lancé, Léon tombe frappé d'une balle à la tête : (( Jean, Jean, embrasse-moi pour la dernière fois... Dieu! Mon Dieu!... Maman!... Oh I la Victoire!... Jean, tâche de me rejoindre là-haut. » Et ce fut tout; le bonheur commentait pour lui. Vous croiriez que je compose à plaisir ces mots, où en quelques secondes l'enfant a tout résumé; non, ils sont textuels et j'en avais les larmes aux yeux, moi qui m'endurcis à tout.

11 y a quatre jours, première communion d'un acrobate, qui, maintenant, derrière son créneau, apprend ses prières avec une ferveur exemplaire.

Avant -hier, première communion d'une nouvelle recrue

(jui sort d'une maison de correction. Ce petit, en se relevant de sa communion, m'embrasse en me disant: « Je ferai mon devoir tant que je pourrai. » Pour réparer le mal qu'il avait fait, il entreprit de sauver l'âme de ses camarades; il y a travaillé ces deux jours avec une ferveur digne des premiers chrétiens. Hier soir, il m'arrive, triste, mais pas décourag-é du tout : « J'ai dit à un camarade de se confesser, il s'est foutu à rire! » Ce malini, il m'en amène un autre : « Tenez, en voilà un, » Et c'était un gros poisson. Je félicile et remercie mon petit apôtre. Il me répond : « Je vous les amènerai tous. »

Vous voyez qu'il y a encore de la générosité dans nos pauvres marsouins. L'un d'eux, — ordonnance du capitaine F*** qui fait enlever les crucifix partout où il les ren-; contre, parce que « les crucifix attirent les marmites », — s'échappe presque tous les matins et se glisse furtivement iusqu'à moi pour recevoir en cachette la sainte communion qui est toute sa force...

Cette longue lettre, dont nous n'avons cité que des extraits, se terminait par cette requête :

Chères bienfaitrices de mes marsouins, continuez li prier pour les âmes qui se font encore attendre; vos supplications l'emporteront tôt ou tard. Mais dépêchez- vous, car la mort nous en enlève chaque jour un bon nombre.

C'est que, depuis le 6 avril, le 4^ colonial était revenu au Fortin de Beauséjour,

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