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CHAPITRE IX

FÈÏE DE LA BIENHEUREUSE JEANNE d'aRC LA « BLESSURE HEUREUSE *

(Avril, Mai 1915)

Du 24 mars au 30 mai, le 4^ colonial passa au Forlin six périodes de six jours, alternativement relevé par le 24'' colonial pour des repos de même durée, A sa droite, dans le secteur de la cote 180 et du Promontoire, le 8* alternait de même avec le 22®.

Rude secteur que celui du Fortin! Malgré les harcèlements continuels d'un ennemi inquiet, dans un terrain défoncé par des milliers de projectiles, il fallait équiper un front tout nouveau sur plus de quinze cents mètres... Tout était à créer : tranchées de tirs, boyaux, emplacements de mitrailleuses, dépôts de matériel, abris, défenses accessoires, lignes téléphoniques. Et, pour exécuter ce travail, quelle atmosphère tout autour de soi , quel spectacle macabre !

Dans ce Foriin, a écrit le Père Lcnoir, Todcur des cadavres nous prenait à la g-or^^e ; plus de deux mille hommes, Français et Allemands, tués sur le coup ou morts après d'inimaf^inables agonies, étaient là en décomposition, jusqu'en bordure des parapets. Impossilîle de les enlever sans être vise à coup sûr par les mitrailleuses et impossible aussi de

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creuser la terre, — ce qu'il fallait pourtant bien, — sans piocher dans des cadavres ; et tout au long des tranchées on frôlait des membres suintants, des crânes ouverts*.

Dans ces conditions, l'assainissement du champ de bataille, qui s'imposait pourtant, ne pouvait pas être rapide. Pour Tentraver, le temps parut se coaliser avec l'ennemi. De la fin de mars au milieu d'avril, la pluie tomba sans interruption, fine et pénétrante, démolissant les travaux avant même qu'ils fussent achevés.

Et cependant, écrivait le capitaine Coville, « on trouve ce bon abbé Lenoir partout oii l'on s'y attend le moins, à quinze mètres des Boches, distribuant aux hommes des cigarettes ou descendant les boyaux avec un blessé sur le dos ».

(( Il fallait, déclare-t-il lui-même, se dépêtrer d'une boue gluante où l'on enfonçait jusqu'à mi-cuisse. Y trébuchant à chaque pas, les hommes étaient littéralement enduits de marne blanche, vêtements et peau, depuis la chaussure jusqu'au képi. » Plusieurs la nuit s'enlisaient, si bien qu'on devait les faire dégager par des équipes armées de pelles. D'autres, blesses par les obus qui ne cessaient eux aussi de pleuvoir, tombaient et se noyaient dans la boue profonde.

* Deux marsouins de 19i5, dans l'Eucharistie au front, p. 24 (Toulouse, 9, rue MonLplaisir). Dans ce récit, dont chaque détail pris à part est authentique, le Père Lenoir a rapproché des faits qui appartiennent à des dates diverses. Grâce à sa correspondance et grûcc à de précieux témoignages (entre autres du général Pruneau et du capitaine Monnier), nous avons pu facilement les utiKser à leur place chronologique.

Dans ces pages émouvantes, nous voyons Fred l'npache ramené une première fois au devoir par Pelil-Pierre , puis repris durant une période de convalescence par ses habitudes anciennes, travaillé de nouveau, à son retour au front, par la grâce divine aidée de Petit- Pierre, et iinalement revenant à Dieu quelques jours avant que les deux amis ne soient tués Turi à côté de l'autre, en donnant l'assaut. Voir plus loin, p. 246.

J'en recueillis un, raconte Taumônier, dont rien à la surface gélatineuse ne décelait la présence; mais mon pied avait buté contre le cadavre. Il venait sans doute de tomber là quelques instants avant que je n'arrive. Dans ce bloc informe je cherchai quelque apparence de chair pour y appliquer les saintes huiles.

Les Allemands ne pouvaient accepter de voir ainsi leur Fortin devenir peu à peu le nôtre. Cette redoute avancée les gênait.

Le 7 avril , un déserteur nous prévient qu'une attaque est projetée pour le lendemain. Ses affirmations sont tellement précises que des ordres sont donnés pour la recevoir. Effectivement l'attaque ennemie, menée par six compagnies, se déclenche vers 17 h. 30. Elle est arrêtée partout, sauf aux saillants extrêmes oii une compagnie, trompée, a-t-on dit, par l'avance de l'heure allemande, se laissa surprendre et enlever un élément de tranchée. Deux contre -attaques, aussitôt montées, échouent; blocs de boue visqueuse, les hommes ne peuvent amorcer leurs grenades, les mitrailleuses s'enrayent et l'on ne voit même pas, dans la nuit, sur quoi piquent les baïonnettes.

L'honneur de reprendre la tranchée perdue devait revenir à la compagnie de prédilection du Père Lenoir, la 4®, alors commandée par le capitaine Coville.

Colonial de carrière, ayant fait campagne en Afrique, deux fois blessé en septembre 1914, Pierre Coville, à son retour au front, était vite devenu un fidèle de l'aumônier. « Ici, écrivait-il,' je vis en esprit complètement avec le ciel ; il me semble qu'on ne peut faire autrement, car la ligne des tranchées est bien souvent la frontière qui sépare la vie de la mort^ »

Cette attaque, a raconté le Père Lenoir, fut splendide. * A la mémoire de Pierre Coville. Extraits de lettres, p. 16.

n4 LOUIS LENOIR S. J.

Depuis le début de la campag-ne, je n'ai encore rien vu d aussi beau, d'aussi bien mené, d'aussi tranquillement héroïque de la part de tous. Or la plupart de ceux qui donnaient Tassant avaient d'abord reçu la sainte conmiunion, et beaucoup m'ont dit depuis : « Jamais je n'avais marché avec autant de courage, parce que j'avais reçu le bon Dieu et qu'avec lui, je me sentais plus fort que tout. » Un officier qui les conduisait et qui y trouva la mort me criait en s élançant: « Monsieur l'aumônier, nous sommes à la fête* ! »

Quand, après le repos de Hans, le 4* reparut, le 1 8 avril, au Fortin, il y apportait un drapeau du Sacré-Cœur, offert au régiment par la mère du général Gouraud et béni la veille par raumônier. De plus, la tenue des coloniaux était modifiée. Vêtus de bleu horizon, ils ne conservaient de leur ancien costume que Tancre marine au képi... Mais rien n'était changé dans leur belle ardeur.

Ainsi qu'à Massiges, les Allemands vont essayer de prendre leur revanche dans la guerre souterraine...

Le génie veille et découvre trois fourneaux de mines en préparation au saillant nord- est du Fortin. Le 23 avril, Tartillerie est alertée. Les mitrailleuses, placées par le colonel Pruneau lui-même, sont en mesure d'arrêter net toute sortie. La 8^ compagnie, pour racheter sa négligence du 8 avril, doit, sitôt après l'explosion, occuper l'entonnoir.

Mais alors, écrit le Père Lenoir, quels procédés d'apaches ! Gomme nous prévoyions que leur mine sauterait le soir, nous avions fait évacuer la tranchée, n'y laissant que quelques guetteurs. Les Allemands s'en étant aperçus ont simulé une

* Lettre au patronage de Saint-François-de-Sales, i3 avril.

petite attaque par des tirailleurs sacrifiés : aussitôt nous dûmes garnir notre tranchée, et c'est alors qu'elle sautai., creusant sur une longueur de près de cinquante mètres un entonnoir dont l'ennemi voulait profiter. Mais en un instant, avant même que de l'autre côté le commandement de sortir fût donné, nos marsouins [deux sections de la 8«, commandées par le lieutenant Kern] d'un bond avaient franchi le parapet et sauté dans l'entonnoir. Spontanément, de ces héros courant à la mort, un chant avait jailli, repris aussitôt par tous :

Allons, enfants de la patrie!...

En face, à cinq mètres, les fusils allemands crépitaient. De droite et de gauche les mitrailleuses balayaient les abords du trou, et le sifflement strident de leur va-et-vient fauchait les renforts. Mais le bruit des balles et les cris des mourants se perdaient dans le vacarme des obus. Le canon-revolver rugissait presque à bout portant; les lourds 105 ronflaient, puis éclataient comme des tonnerres, soulevant des colonnes de terre et de fumée noire; nos bombes de 58, actionnées moins d'une minute après l'explosion, s'abattaient sur les tranchées adverses, pendant que les 75 passaient rageurs pardessus nos têtes et avec une précision effrayante craquaient là à vingt mètres des hommes qu'ils protégeaient. On n'y voyait plus. Un nuage opaque, brûlant, à l'odeur acre, empoisonnante, couvrait le Fortin. Dans cette nuit subite, réclatement des grenades jetait des lueurs rougeâtres, illuminant une mêlée monstrueuse de corps renversés, de baïonnettes, d'écrasements à coups de crosse, à coups de pied. Pour comble d'horreur, chaque obus, frappant des cadavres, faisait gicler sur les vivants des lambeaux de chair humaine, fraîche ou pourrie.

... Et du fond du gouffre, à travers ce fracas de mort, on entendait toujours monter, alerte, rythmée, enthousiaste, la Marseillaise'^.

Dans cette formidable explosion, un petit converti de 19 ans, charmant enfant sorti d'une maison de correction, m'a fait cette joie et cette peine de succomber vaillamment.

* A ses parents, 26 avril.

2 Deux marsouins de 1915, op. cit., p. 25.

Enseveli d'abord, il a pu se déj^ag^er et se trouva au fond de Tentonnoir ; sur le bord, la silhouette d'un, gradé allemand qui déchargeait son revolver. Le petit saisit le fusil d'un cadavre et bondit sur le Boche, qui tombe en pirouettant. Puis il veut sortir du trou; une bombe à main lui arrive en pleine fig"ure; il a le sang--froid de la saisir au vol et, avant que la mèche a'ait produit l'explosion, de la retourner à l'expéditeur. Il se bat ensuite à coups de baïonnette et de crosse, jusqu'à ce qu'un obus l'abatte. Sur son brancard, où il souffrait de tous les membres, il riait encore d'un vrai fou rire, en pensant à la pirouette du Boche, et il me redisait son désir de revenir se battre le plus tôt possible. Et ce petit ne sera pas décoré, car il faudrait en décorer cent autres qui ont eu le même héroïsme. Devant eux, j'ai honte de porter ma croix.

Et il ajoutait :

Vraiment, ce 4® colonial est merveilleux. J'en suis d'autant plus heureux que le colonel l'attribue en premier lieu à la « christianisation » du régiment*

Une magnifique cérémonie allait encore accroître cette vitalité, gravant plus profond dans les esprits les enseignements du jour de Pâques.

Le 2" dimanche de mai ramenait l'anniversaire de la délivrance d'Orléans par la Sainte de la Patrie, la bienheureuse Jeanne d'Arc. C'était le cinquième jour d'une période de repos ; on avait eu tout le temps pour les préparatifs. Le soleil, cette fois, était de la fête.

La cérémonie put se dérouler dans le parc du château de Hans, là où Brunswick, après la bataille de Valmj, avait jadis signé l'ordre de retraite de l'armée prussienne. Une prairie tout émaillée de boutons d'or

* Lettre à ses parents, i6 avril.

LE FOUTliN DE BEAUSEJOUR H"?

servit de parterre. Sous un marronnier qui devait être déjà gros du temps de Gœtlie, l'autel avait été dressé, rustique, robuste, bien en vue et surmonté du drapeau du Sacré-Cœur. Sur le devant, une ancre marine en verdure affirmait l'esprit de corps. Accrochées à des mats portant en panoplie les drapeaux alliés, de larges banderoles tricolores flottaient, dessinant le chœur. Au premier rang des états-majors, face à l'autel, le général Berdoulat, qui depuis quelques jours renq) laçait le général Gouraud ; à côté de lui, le général Malcor. Le nombre des communions distribuées ce matin -là par plusieurs prêtres qui vinrent aider le Père Lenoir est évalué par le capitaine Monnier à douze cents'. Faute de ciboire suffisant, on avait dû consacrer les hosties dans une petite corbeille soigneusement garnie de corporaux à l'intérieur.

Mais, au dire d'un troupier dont l'orthographe est aussi naïve que l'admiration, « le plus beau se fut de voir accompagner le saint sacrement à l'église escorter par le piquet en armes bayonnette au canons et musiqu^î en tête. Seté beau a voir car ont avait jamais vut ça ».

Afin de se conformer au (( règlement » , personne n'avait été commandé pour ce piquet. Mais les volontaires s'offrirent si nombreux qu'il fallut choisir; et l'on admit à l'honneur d'escorter le « Chef » ceux qui avaient eu les plus belles citations pour leur conduite au Fortin de Beauséjour.

Ce fut joie intense pour l'aumônier, on le devine, de voir ainsi les plus braves de ses marsouins tout fiers de rendre à son bon Maître les honneurs d'autrefois : « Piquet en armes, avec commandements et saints, présentation des armes, sonneries de clairons et musique ».

* Lettre du 20 mai. Le capitaine Monnier, dont on retrouvera si fn'quemment le nom dans notre récit, était arrive depuis un mois à la 4« C'« comme sous-lieutcnuut.

Rien souvent, des survivants de cette fête du 9 mai, officiers supérieurs ou hommes de troupe, en ont évoqué devant nous les heiires enthousiastes. Leurs regards se fixaient alors dans une contemplation de rêve, ou bien s'abaissaient dans un geste de recueillement , comme pour mieux en rassembler les lambeaux évanouis.

Mystérieusement, ce jour-là, au souffle de la parole du Père Lenoir, ils avaient senti dans les drapeaux, sur cette foule en prière, palpiter Tâme du régiment. Nul ne pouvait soupçonner alors que, deux ans plus tard, cette date du 9 mai se nimberait de lueurs sanglantes dans les montagnes de Macédoine.

Le fait est que le Père Lenoir avait merveilleusement mis en valeur dans son allocution ce qui pouvait resserrer la confiance mutuelle. 11 n'y eut pas jusqu'aux deux chefs du corps colonial , — le général Gouraud , qui était en route pour les Dardanelles, et son successeur nouvellement arrivé, — qui ne furent avec une grâce discrète salués Fun et l'autre, le plus naturellement du monde, sans que la trame du discours en fût suspendue.

Il n'est pas besoin d'avoir fréquenté l'école, déclare tout d'abord l'orateur, il suffit d'avoir grandi sur les genoux d'une mère française, pour connaître les gloires nationales qu'évoque cette fête de la bienheureuse Jeanne d'Arc.

Et après avoir retracé la merveilleuse histoire de cette fille illettrée qui, en un siècle où la France agonisait, sut, malgré des chefs engourdis dans le luxe et le plaisir, malgré une armée démoralisée, malgré la timidité tremblante de ses dix-sept ans, mais sur l'ordre de Dieu, bouter l'envahisseur hors de nos frontières, le prêtre révélait le secret de ses succès miraculeux :

Tandis que d'autres élaboraient des plans de combat, elle,

LE FOKTIN DE BEAUSÈJOUR 179

véritable ouvrière de la victoire, généralissime dont la tactique devait seule être efficace, commençait par christianiser rarniée. Du plat de son épée elle chassait les femmes de mauvaise vie qui souillaient les camps; tour à tour suppliante et terrible, elle imposait silence aux chansons obscènes : « Ce sont les péchés mortels qui perdent les batailles, » redisait-elle. Puis elle organisait la prière, et, quand venait l'heure des assauts, elle voulait que tous fussent d'abord réconciliés avec Dieu et unis à lui dans la sainte communion. L'Eucharistie, celte hostie où, pour mieux nous fortifier, Jésus-Christ lui-même se cache sous la frêle apparence d'un peu de pain, était, aux yeux de Jeanne, le foyer de la vaillance et du succès : « Nous bataillerons ; mais c'est Dieu qui nous donnera la victoire. Or, Dieu est là : prenez-le avec vous. » Les soldats se laissèrent convaincre; et, quelques mois après, Jeanne entrait avec eux, victorieuse, dans la cathédrale de Reims pour y faire sacrer Charles VII roi de France, roi d'une France nouvelle, ressuscitée.

Mes amis, entre la France envahie de 1429 et la France envahie de 1915, il y a une analogie frappante.

Notre condition, il est vrai, est préférable de tous points. Au lieu du dauphin et de son entourage d'incapables, nous avons des chefs qui forcent l'admiration de l'Europe et la conliance de leurs troupes. Et, quand les nécessités de la slraiégie ont privé le corps colonial d'un général universellement acclamé, profondément aimé, on a pu faire aussitôt taire nos regrets par le choix de son successeur :

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