‹ Un preneur d'âmesChapitre 20 sur 54 · U ... PRIMO AVULSO, NON DEFICIT ALTER « AUREUS · texte numérisé non relu

U ... PRIMO AVULSO, NON DEFICIT ALTER « AUREUS

Au lieu des archers aveulés devant Orléans, nous avons les marsouins de Massiges et de Beauséjour ; nous vous avons, vous, mes chers enfants, que je vois ici formant le piquet d'honneur et qui avez trouvé tout simple, tout naturel, de vous jeter dans l'entonnoir du Fortin en chantant la Marseillaise. Au lieu des querelles entre Armagnacs et

' Dans Virgile, à qui elles sont empruntées (Enéide, vi, 143), ces paroles signifient :

Coupez un rameau d'or, un autre lui succède.

Bourp;-uig-nons, nous avons l'union de tous les partis dans la défense commune, Tunion de tous les grades et de tous les cœurs dans la souiïrance commune des tranchées, et de cette dernière union je ne veux pour preuve que la joie sincère, intime, dont vous avez tous rayonné en apprenant ces jours-ci les distinctions si glorieusement conquises par vos chefs du 4e et du 42^*.

Oui, de tous points, notre condition est préférable à celle des troupes de Jeanne d'Arc. Et cependant la victoire est lente, bien lente à venir...

Pourquoi? Ne serait-ce pas que nous négligeons cette intervention divine dont parlait la Bienheureuse, facteur nécessaire et premier de nos victoires nationales?... Nous supputons le pouvoir destructeur de nos engins, le nombre de nos munitions, les forces physiques et morales de nos hommes, la durée des approvisionnements, et nous avons raison. Mais, pour que les calculs soient exacts, il faut peser aussi et tout d'abord la valeur surnaturelle de nos âmes. Quelle est-elle?... Que vaut notre foi? notre prière? notre abnégation? notre pureté?...

Au matin de ce même jour, devant les bastilles d'Orléans que l'ennemi avait peu à peu surélevées, Jeanne criait à ses hommes : « Mettez Dieu en vous et, fussent-ils accrochés aux nuages, nous les aurons. » Aujourd'hui, entendez-la vous redire : « Mettez Dieu en vous et, fussent-ils accrochés au fond de leurs mines, nous les aurons... »

Oui, nous les aurons, et bientôt. Ce sera le triomphe de la bienheureuse Jeanne d'Arc de ramener nos étendards victorieux dans cette cathédrale de Reims où, près du baptistère de Glovis, elle-même chanta jadis la libération du territoire et les immortelles destinées de notre peuple. Sous les mêmes voûtes, dont les plaies encore béantes attesteront l'impuissance finale de la force contre le droit, nous chanterons, nous aussi, la prédilection divine une fois de plus affirmée et la France retrouvant dans un christianisme plus vrai une vie nouvelle de grandeur et d'union.

1 Le colonel Pruneau, commandant le 4* colonial, venait, le jour même, d'être promu olTicier de la Légion d'honneur. Le 42« colonial, arrivé de l'Argonne depuis peu, alternait avec le .33« colonial pour tenir le secteur de Massives, entre la 2« et la 3^ division coloniale.

LE FOUTIN DEBEAUSÉJOUR 181

« Nous les aurons, et bientôt! » avait dit l'aumônier. Deux jours après, « revenu au poste d'honneur » du Fortin, il exprime encore son « espoir de plus en plus affermi d'une prochaine marche en avant ». C'était le temps où, à une autre extrémité du front, en une seule journée, la Targette avait été prise ainsi que la moitié de Neuville-Saint-Vaast et l'est de Garency ; où, en moins de deux heures, partant du bois de Béthonval, un détachement du 33^ corps, le corps d'armée du général Pétain, avait dépassé le célèbre Labyrinthe^ réseau inextricable de réduits bétonnés et de barbelés, franchi quatre kilomètres sous le feu, et s'était engagé sur la crête de Vimv... La trouée était virtuellement faite. Les Allemands avaient commencé un instant à évacuer Douai... Toutes les espérances étaient permises.

Hélas! il fallut, à Beauséjour, en revenir à la guerre de tranchées et à la pire de toutes, la guerre de mines.

Mais dès lors nous avions sur ce point rattrapé l'avance prise par les Allemands. A la date du 7 mai, le capitaine Monnier comptait déjà, « rien que dans le secteur de sa compagnie et de la voisine, onze mines avançant vers les Boches ». Les camouflets se multiplièrent, enfouissant chaque fois dans leurs terriers, à huit ou dix mètres de profondeur, les sapeurs bavarois, tant et si bien qu'aux alentoufs du Fortin, les coloniaux finirent par dominer sous terre, comme ils l'avaient fait au grand jour.

Mais la fatigue était intense. Tant de déceptions relativement à la lin de la guerre semblaient engourdir les corps et les âmes. Et parmi les nouvelles recrues, ceux que le Père Lenoir appelait « ses chers petits 15 », certains risquaient de se laisser paralyser même avant

d'agir. Heureusement, les fêtes de Pentecôte retrouvèrent le 4e colonial à Hans. Plus que jamais tous avaient besoin du don de force, promis par l'Esprit- Saint.

Quand la mère est outrag-ée, est-ce que les fds marchandent leur peine pour la défendre? Nous défendons ici notre mère la France violée, et nous chercherions à nous soustraire? .

Rejetez encore, je vous en prie, comme une expression de lâcheté, ce mot que vous entendez trop souvent, la « blessure heureuse ». Heureuse, une blessure qui vous empêche de défendre plus longtemps votre mère? heureuse, une blessure qui prive le régiment d'un fusil? heureuse, une blessure qui vous rend inutiles à la cause sacrée, pressante, qui réclame toutes nos forces ?

Je ne veux plus entendre ce mot- là parmi vous : il n'est pas chrétien, ni français. // n'y a qu'une blessure heureusey celle qui permet de rester au poste.

Mes chers amis, avez- vous remarqué, à Beauséjour, ces pommiers en fleurs qui bordent le ruisseau de Marson ; ils sont écartelés, déchiquetés par les obus. Mais, de leurs troncs ouverts qui saignent encore, entre les branches brisées ou mortes, les branches vivantes se sont redressées, parées de fleurs et bientôt de fruits. Il semble que ces pauvres arbres voulant donner jusqu'au dernier atome de leur substance aient puisé dans leurs terribles blessures mêmes un surcroît de sève et de beauté.

Quand vous les reverrez, pensez à vous et demandez au Saint-Esprit la force de donner, vous aussi, jusqu'au dernier souffle de vous-mêmes; et tant qu'il restera un peu de sang- dans vos veines, un peu de force dans vos bras, d'en faire éclore des fleurs d'héroïsme et des fruits de victoire pour la France...

Durant les jours de repos du mois de mai, chaque soir, de pareils accents avaient raffermi les cœurs. Sur le point de remonter dans la région privilégiée des mines, au saillant extrême du Fortin , un officier qui ne se sentait « pas grande vocation pour l'engloutisse-

ment » rendait ce bel hommage aux eiTorts de Taumônier : « Nous repartons malgré tout avec entrain et bonne humeur... Il me semble que mes hommes et moi nous sommes abrités par le manteau de la Sainte Vierge, comme ces corporations et confréries qu'on représentait au Moyen Age groupées toutes petites autour d'une grande Vierge de miséricorde qui étendait son manteau sur tous. »

A la surprise générale, le secteur de Beauséjour était devenu calme. Advint un jour où l'on ne compta, — chose merveilleuse — ni tué ni blessé, et une nuit où l'ennemi « encaissa une tournée de 75 et cent douze torpilles aériennes* » sans répliquer.

Plus de mineniverfer ailés, presque plus de coucous, ces oranges à longue queue qui sifflaient sans arrêt ; plus de ces saucisses qui planaient narquoises, cherchant un coin de figure à fracasser, plus de bouteilles, plus de sacs à charbon ^ plus de chapeaux d'évêques, presque plus de grenades.

Sur le rebord des tranchées engraissées de sang humain, le printemps profitait de l'accalmie pour épanouir hâtivement les reines des prés et les coquelicots... Décidément, Beauséjour recommençait à mériter son nom; il devenait indigne des marsouins.

Et en effet le corps colonial allait être relevé... Rejoindrait-il aux Dardanelles le général Gouraud? Irait-il aider les Italiens à se mettre en branle? Les pronostics allaient leur train.

Toujours est-il qu'à partir du 26 mai, le 16^ corps étendit sa droite jusqu'aux abords de Massiges et le irie corps entra en ligne plus à l'est. Libérés, les coloniaux commencèrent à se concentrer au nord-est de Châlons.

* Lctirc du capitaine Monnier, 20 mai.

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