‹ Un preneur d'âmesChapitre 21 sur 54 · DONS ORATOIRES DU PÈRE LENOIR CHAMPAGNE - PICARDIE ALLER ET RETOUR · texte numérisé non relu

DONS ORATOIRES DU PÈRE LENOIR CHAMPAGNE - PICARDIE ALLER ET RETOUR

(Juin, Juillet 1915)

Depuis dix mois que durait la guerre, les coloniaux du l^"" corps n'avaient jamais eu de relâche. On allait les remettre à neuf. De lun à l'autre ils se répétaient avec orgueil ces paroles que le général Joffre avait prononcées, on l'assurait, tout récemment : « Je ne dis pas que le corps colonial est le meilleur de tous, parce que je ferais des jaloux, mais je le pense. Je vais l'envoyer quelques jours au repos, pour l'avoir scus la main, tout frais, au moment du grand coup. »

Mais l'aumônier ne songeait guère à se reposer. Avant même d'être parti, il préparait vingt projets pour ces jours de trêve, en tout premier lieu celui d'une « petite mission pour ses chers marsouins ». Petite... oui, car dans son for intérieur il ne se faisait point illusion : ce n'était qu'un « prétendu repos. En réalité, écrivait -il à un confident très sûr, on nous envoie à une nouvelle boucherie. A la grâce de Dieu!... Mais combien j'aurais voulu que des apôtres fussent là pour préparer ces milliers de condamnés à mort 1 »

UNE MlSSlOxN VAGABONDE 185

Autour de lui, tous auraient été fort déçus d'avoir une (< mission » prôchée par d'autres. Officiers et soldats n'ont qu'une voix pour attester que le Père Lenoir avait des dons oratoires splendides.

Assurément rien du tribun, ni la taille, ni le port, ni la voix. Mais la victoire n'appartient pas toujours à qui parle le plus fort.

« Je suis heureux, écrit le capitaine Monnier, que ses sermons soient conservés. Il avait, là aussi, un talent exceptionnel... et sa parole a fait un bien immense. » — « Il exprimait, précise le général Pruneau, en termes simples et toujours fins, des idées qui faisaient impression aussi bien sur les officiers que sur les hommes. »

(( Je n'oublierai jamais, nous a raconté le général Berdoulat, son sermon sur la blessure heureuse à Ilans!... Merveilleux d'à-propos, il disait admirablement ce qu'il fallait au moment même ; des phrases courtes, impératives : on aurait dit la parole d'un chef donnant une décision. Sobre, net, concis, allant droit au but. »

Plus tard, le colonel Thiry dira de lui : « Charmeur dans ses relations individuelles, par ses discours il élnit vraiment l'homme des foules. »

Et un simple soldat résumera ainsi les sentiments de ses camarades : « L'autorité de sa parole, appuyée sur son indéfectible exemple, était irrésistible. On ne discutait pas avec lui; il fallait se mettre à genoux'. »

Cette puissance de conviction fut en bonne partie une conquête de son vouloir. Théologien au scolasticat d'Ore Place, le Père considérait « comme un de ses devoirs d'arriver à bien prêcher » et, durant une année,

* Jules Avril, rapport, p. 9.

il s'y était exercé tous les jours avec un confrère qui depuis s'est acquis de la notoriété dans le sud- est de la France.

De ses longues études, poursuivies avec une rigueur de méthode impeccable, il avait acquis- assez de connaissances pour pouvoir, sans consulter aucune note, mais après quelques minutes de préparation toujours faite la plume à la main, aborder les sujets les plus divers.

De plus, il tenait de ses nombreuses années de professorat un vrai don de clarté. Avait- il à s'adapter à son auditoire? A vrai dire, je ne le crois pas. Nulle contrainte dans ses exposés; nul efïort de retouche, comme sur un vêtement de confection que l'on recouperait pour l'ajuster. D'esprit éminemment plastique , le Père Lenoir pensait directement sur mesure. Il avait si bien conscience des besoins de ses auditeurs, de leurs faiblesses et de leur noblesse, que, sans le chercher, il pensait avec eux. De là ces mots si fréquemment remarqués « qui allaient droit au cœur et ces allusions opportunes qui donnaient à son enseignement une portée extraordinaire ».

Il se pliait avec autant de souplesse aux événements. Pour tirer parti des circonstances, il semble difficile de le surpasser. Un chef qui part ou qui arrive, la prouesse d'un camarade, la lettre d'un blessé, le blason d'une ville qu'on traverse , des coquelicots dans les champs qui entourent l'autel, un ancien prieuré de Malte où l'on cantonne, les églises grecques de Macédoinii, tout lui sera une occasion d'enseigner. En sorte qu'un capitaine a pu écrire : « Indépendamment de leur intérêt intrinsèque, ces sermons sont un peu Yhistoire du régiment, de ses souffrances, de ses déboires, de ses joies et de ses succès. Beaucoup d'entre eux devraient trouver place, en partie, dans la biographie de leur auteur ^.. »

* GapiLaiac Moiinier.

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Aussi plusieurs allaient-ils aux offices simplement pour le sermon. C'était un fait ccnnu au 4*^ colonial que le commandant Gicquel, protestant, avait une vive admiration pour le Père Lenoir. « C'est un homme supérieur, » répétait-il. Un autre officier non catholique disait souvent de Taumônier : « Je respecte cet homme ; sa foi vous remue ; » et quand il discutait de choses religieuses, ce qu'il faisait volontiers dans Tintimité, celui qui désirait clore le débat n'avait qu'à lui lancer cette phrase : « Trouve -moi un abbé Lenoir dans ta religion. » La discussion en restait là.

Tant de qualités permettaient au Père d'aborder avec succès des problèmes très délicats, et de faire comprendre aux troupiers des doctrines dont l'élévation, surtout parmi leurs soucis de guerre, eût semblé pour eux inaccessible ^ On nous a cité notamment de ce genre des questions concernant la grâce et la liberté, la Providence, la réversibilité des mérites... Et nous aurons l'occasion d'en relever d'autres.

Pour l'instant, seule la « mission ambulante » du premier grand repos doit nous retenir.

Elle s'annonça dès les premiers jours de juin, avant la Fête-Dieu, dans les cantonnements qui entourent Saint-Hilaire-au-Temple. Exquise délicatesse de la Providence : un détachement qui rejoignit alors le 4^ colonial comptait trois prêtres soldats. « Je trouvai le Père, écrit M. l'abbé Thibon, installé dans la petite sacristie de l'église de Vadenay, se tenant de nuit et de jaur à la disposition de « ses enfants ». Il nous reçut

^ Nous avons trouvé cette remarque en particulier sous la plume des capitaines d'Ussel et Monnier et du lieutenant Bédicr.

avec une joie toute surnaturelle, comme ses frères, heureux de compter sur nous pour le seconder et intensifier la vie religieuse du régiment... »

Peu de jours après on se mettait en route... et le 7 juin, au crépuscule, les coloniaux passaient « tangents » à Paris, roulant lentement, mais sans arrêt, en vue de Montmartre. Le lendemain le régiment débarquait à Revelles, à quinze kilomètres au sud-ouest d'Amiens. Le premier corps colonial était devenu réserve du groupe d'armées du nord.

C'est là que le Père Lenoir eut à trancher un cas de conscience angoissant.

Dès les premiers jours de guerre, durant la marche en avant vers la Belgique, le Père avait distribué à ses hommes la communion non à jeun, à toute heure de jour ou de la nuit, déduisant logiquement sa conduite des principes généraux de la théologie morale sur le danger de mort. Pour qu'il ne subsistât pas de doute sur l'application de ces principes, un décret romain « inspiré par l'amour des âmes* » avait, le 11 février 1915, fixé ce point de doctrine en notifiant que « les soldats appelés au combat, les soldats sur le front, pouvaient être admis, servatis servandis, à la sainte communion sous forme de viatique ».

Pour préoises que fussent ces paroles, elles n'en laissaient pas moins place à des interprétations diverses. « Appelés au combat »?... Fallait-il, pour bénéficier du décret, attendre qu'on fût à la veille d'une attaque? Mais alors la plupart des soldais n'auraient plus le temps d'en profiter et le privilège resterait illusoire. « Sur le front »?... Quelle extension donner à ce terme? Nul doute qu'il ne s'appliquât aux secteurs d'où

* «... bono animarum consulere cupiens... milites ad prselium vocatos (soldati sul fronte) admitti posse, servatis servandis, ad S.Mensam Eucharisticam per moduni Viatici. » Acla Apostolicx Sedis, 1915 p. 97.

sortaient les marsouins. Le danger de mort n'y était pas chimérique, certes, puisque à cette date le seul 4*^ colonial avait déjà vu passer dans ses cadres, en tués, malades ou blessés, près de quinze mille hommes!

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