ARRAS
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Mais ici, à Revelles, à trente ou quarante kilomètres de la ligne de feu, était-ce le front?...
Que faire?... Très humble et défiant de ses propres lumières, le Père consulta.
J'exposai, raconte-t-il, ma difficulté au curé, vieux saint homme du bon Qieu, dont le seul abord et surtout la prière à 1 autel m'avaient fait une profonde impression. Je lui montrai le décret qu'il ne connaissait pas, lui expliquai ce que nous faisions depuis dix mois dans un danger continuel, et comment, au repos où nous étions, il me semblait impossible
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(le continuer. Le curé promit de prier el de réfléchir, et de rendre réponse le soir. Et le soir voici ce qu'il me dit : « A mon humble avis, vous pouvez et devez continuer même ici, et cela pour deux raisons : l» Votre général vous promet deux ou trois semaines de repos. Qu'en sait-il? Que l'on ait besoin subitement d'un renfort quelque part, on fera appel aux coloniaux et ils partiront précipitammen-t sans leur viatique. 2° Quand même vous seriez certains de rester ici trois semaines et davantage, le régime d'exercices auquel sont soumis les hommes tous les jours (le curé les voyait depuis leur arrivée partir chaque matin pour la marche à deux ou trois heures et ne rentrer qu'à dix heures pour la soupe, avec défense de sortir des granges jusqu'à l'exercice du soir), leur rendant absolument impossible la communion à jeun, ils arriveront au dernier jour du repos tels qu'au premier, et ce n'est pas au moment du départ que vous pourrez les confesser et les communier tous. Et cependant, ils ont tous, non seulement le droit, mais le devoir de recevoir le viatique avant d'aller à la mort. Donc, donnez -le -leur dès maintenant: Sacramenta propter homines^.
Ainsi fut fait. Les communions furent nombreuses. Et la fête du Sacré-Cœur se clôtura le dimanche 13 juin par une splendide procession, où les civils furent bien surpris de voir que, parmi les officiers ou les soldats qii ne suivirent pas le Saint- Sacrement, un grand nombre s'agenouillaient pieusement sur son passage. Quant aux autres, nous a-t-on raconté à Revelles même, à tout le moins « s'arrêtaient-ils de fumer leur pipe ».
Gomme pour confirmer les arguments du bon curé, le lendemain de la fête, en pleine nuit, l'alerte fut donnée, et tous nos coloniaux furent « subitement enfournés dans des camions pour aller se battre du côté d'Hébuterne, au sortir même de l'auto... De fait nous ne nous battîmes pas, mais nous partions pour cela,
* Lettre au Père G. G., 30 novembre 1916,
et, bien évidemment, sans même avoir eu le temps de passer par l'église'... ».
Plus au nord, entre Neuville-Saint-Vaast et Ecurie, les (( gas à Pétain » achevaient alors la conquête du Labyrinthe ei prenaient le cimetière de Souchez (17 juin).
Durant plusieurs jours, les coloniaux marquèrent le pas, « trépignant d'impatience, » attendant l'ordre d'achever la trouée.
Une fois de plus, ils furent déçus et l'on revint au repos à Test de DouUens. Entassés dans le petit village d'Halloy, les 3600 marsouins du 4® n'y trouvèrent pas le confort ; mais leur groupement même favorisait l'action religieuse de l'aumônier. Le Père y reprit, sans tarder, la « mission » commencée à Vadenay. Il en ouvrit cette deuxième phase par une exhortation austère, incisive, sur saint Jean-Baptiste, dont on fêtait le lendemain la nativité.
La mission de ce saint, dit un griffonnage daté du 23 juin, fut d'annoncer la venue du Sauveur et d'y préparer les âmes. Or toute sa préparation se résumait dans ce mot : « Pénitence ! faites pénitence I » Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin du Sauveur, besoin de grâces de salut, pour Rous, nos familles, la France. Donc, pénitence! Que la France tout entière ait eu besoin d'expiation, peutêtre!... Je ne sais pas... Nous, du moins, c'est en cet esprit que nous devons accepter nos souffrances, marches et exercices, corvées, séparations...
De cette pénitence qu'il prêchait aux autres, le Père Lenoir donnait l'exemple tout le premier. Gomme à Virginy, comme à Courtémont, comme à Vadenay, comme à Revelles, pour être constamment à la disposition de ses hommes, il avait, à Halloy, élu domicile
* Même lettre au Père G. G.
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dans la sacristie de l'église. A ceux qui lui proposaient un g\ie moins inconfortable : « Celle de Virginy ne valait pas celle-ci, » répondait-il en souriant. Il est vrai que la sacristie d'Halloy n'avait pas reçu d'obus ; mais, de l'aveu même de son occupant, c'était « un trou de 3 mètres 50 sur 2 mètres : juste la place de l'armoire aux ornements, d'une botte de paille et de deux chaises ». C'est là qu'il se tenait jour et nuit, sauf à l'heure du repas de midi. Et « depuis 3 heures et demie du matin, avant la marche, jusqu'à 10 heures du soir, — ou 9 heures suivant la sonnerie du clairon, — c'était un défilé ininterrompu d'hommes qui venaient se confesser et communier* ».
Pour ses chers marsouins, il lui arrivait même de se priver des joies les plus douces. Un de ses frères se trouvant alors à vingt -cinq kilomètres, l'aumônier ne crut pas avoir le droit de distraire quelques heures pour aller le voir. « Je ne puis, disait-il, m'absenter aussi longtemps, à cause des soldats qui, continuellement, viennent me trouver à la sacristie-. »
Ces enseignements sur la pénitence, la fête du Précieux Sang lui donna quelques jours plus tard l'occasion de les compléter, en rappelant la doctrine de l'expiation : encore un point fondamental dans l'économie chrétienne. Les méprises et les calomnies dont ce dogme était l'objet amèneront à plusieurs reprises le Père Lenoir à y insister. Enseignement délicat qui, mal présenté, risque de faire saigner des cœurs déjà
* A SCS parents, SS juin.
2 Tel ou tel nous a même affirmé avoir à plusieurs reprises passé une nuit entière à causer avec le Père Lenoir, « de 9 heures du soir au lever du jour. Et maljrré sa fatig-ue, il ne me renvoyait pas. Il répondait avec la même bonté à toutes mes questions, indéfiniment, sur toute sorte de choses. Ce qu'il a fait de bien cet homme c'est inouï. Pour s'en rendre compte il n'y a que ceux qui l'ont connu. » (Témoignage de plusieurs, à peu près dans les mêmes termes, entre autres de Louis Roux.)
meurtris; mais, sur ses lèvres, cette doctrine apaisait les soulîrances, exaltait les courages.
Après avoir signalé cette « loi de l'histoire humaine, que toute insulte grave appelle une effusion de sang », Dieu, dit-il, « qui avait toujours formellem.ent interdit que le sang de l'homme lui fût offert, imagina cette folie de venir lui-même sur terre, et incarné. Dieu et homme tout ensemble,, de verser son sang, le sien, son sang divin, dans un sacrifice qui expierait les fautes de 1 humanité ».
Nous pourrions refaire l'histoire depuis deux mille ans, rien qu'en suivant à la trace ce sang- rédempteur. C'est une longue et large traînée qui descend du Calvaire, s'étend sur la Judée, g'ngne peu après tout l'empire romain, le déborde, jaillissant à nouveau de chaque autel et de chaque cœur de prêtre, grossi par toutes les prières et tous les sacrifices qui semblent rouvrir la source divine, arrêté çà et là par les dip:ues de rindifférence ou de la haine, mais finalement bousculant tous les obstacles et couvrant le monde; véritable fleuve où tous les repentirs sont purifiés, où tous les héroïsmes trouvent leur force, où toute âme qui veut vivre peut se plonger et renaître à la vie divine, immortelle..
Puis, d'un mouvement naturel, la pensée de l'orateur se reportait sur cette autre traînée de sang, que tous ses auditeurs depuis un an voyaient « couler des blessures de leurs camarades ou de leurs propres blessures ». Ainsi que celui du Christ, ce « beau sang de France » était aujourd'hui, comme il avait toujours été dans l'histoire, un « sang libérateur ».
Dès les origines de notre pays, peu à peu il a été répandu en Europe et jusqu'aux extrémités de la terre pour défendre les nations contre l'injustice, pour les délivrer de tout esclavage, pour maintenir dans le monde les libertés religieuses et sociales. Creusez les champs où s'est arrêtée l'invasion
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barbare, soulevez les ruines de la Palestine ou de la Syrie, fouillez les plaines de Polog^ne, les plagies du Mexique et des Etats-Unis, les montagnes d'Arménie, les abords du Vatican, cherchez tous les coins du monde où quelque liberté violée ait appelé au secours, partout vous trouverez la trace du sang- français. Et, maintenant encore, \,e fleuve suit normalement son C(3urs ; s'il coule depuis onze mois, s'il a coulé à Jaulnay, à Massiges, à Beauséjour, c'est une fois de plus pour sauver le pays et le monde entier de la barbarie, c'est pour défendre le droit de Dieu et le droit des gens. — Voilà notre gloire...
Aussi, mes chers amis, à cette heure où la France réclame votre sang, pour continuer son œuvre, je vous supplie de le faire plus pur, plus riche, plus généreux, en y mêlant une fois encore le sang du Christ.
Et le discours s'achevait par l'appel ordinaire à la connmunion.
Loia des champs de bataille et de ces temps héroïques, nous sommes aujourd'hui peut-être bien refroidis pour vibrer pleinement à ce genre d'éloquence. Serait-ce que des doigts malhabiles ont trop joué de certaines cordes et les ont brisées?
Des journalistes de boulevard ont tellement galvaudé ces nobles sentiments ! Mais autre chose est de lire un prêche qui sent l'encre d'imprimerie, autre chose de recueillir le même appel d'une bouche qui vous a maintes fois consolé sous les minen au petit poste. C'est grâce à de pareils enseignements que de pauvres enfants déprimés par les horreurs de la guerre virent peu à peu se transfigurer leur vie de sacrifice.
Au reste, Faumônier était trop bon psychologue pour se maintenir toujours à ces hauteurs. Il visait bien plus à instruire qu'à émouvoir. Volontiers, sa causerie se faisait familière, et, ramassant l'objection courante, il y répondait d'un tour incisif qui semblait
UNE MISSION VAGABONDE i95
prolonger les conversations de la journée. Ainsi, pour nous en tenir strictement aux sermons de Halloy, voici comment, au soir de la fête de saint Pierre et saint Paul, il terminait une instruction sur lEglise :
Et que personne, parmi ^'ous, n'aille donner à sa lâcheté cette excuse trop fréquente : « Mais je suis catholique, je crois en Dieu . jai été baptisé, j'ai fait ma première communion... Je vais de temps en temps à la messe... D ailleurs je ne fais de tort à personne.. Et puis, tenez, j'ai mes médailles! t» Ou bien : « Moi, j'ai ma religion, c'est mon idée, à chacun la sienne! » Tout cela, ce sont des prétextes, des paravents pour la lâcheté de qui n'ose pas pratiquer. Si vous avez la fo: , vous devez accepter tout ce que lEglise catholique vous ordonne au nom de Jésus-Christ. Dieu est-il le Maître, oui ou non? Si oui, est-il libre de fixer les conditions qu'il veut à votre entrée au ciel'' Si oui, pouvez-vous en prendre et en laisser? Et quand viendra l'heure du règlement des comptes, et qu'il vous demandera : « As-tu fait ceci que j'ordonnais? T'es- tu abstenu de cela que je défendais? » pourrez-vous lui répondre. « Non, Seigneur; mais cela c'est votre religion, moi. j avais la mienne n ? ...
Cependant, comme cantonnement de repos, le village d'Halloy était bien misérable. Les coloniaux méritaient mieux. Vignacourt, grosse bourgade de la Somme au nord-ouest d'Amiens, leur ouvrit ses portes. — Le 4<i y pénétra a si fier d'allure et d'entrain qu'on Taurait dit tout frais sorti du dépôt n. Et dès le soir de l'arrivée, le 5 juillet, la splendide église vit sous ses voûtes douze cents hommes, qui continuaient leur « mission n.
C'est à Vignacourt que le Père Lenoir mit, — assurément sans le vouloir, — un lieutenant de ses amis
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dans un grand embarras. Un caporal, afin de pouvoir g-agner la mission, désirait régulariser sa situation matrimoniale. On résolut de le faire sur place. On veut, écrivait l'oiïicier, « profiter de ce que nous sommes au repos pour faire une grande cérémonie; cela pourrait donner à d'autres Tidée de se mettre en règle. Mais pour que la cérémonie soit convenable, il faut que la mariée soit munie d'une robe. L'aumônier paiera le voyage. Il me demande de fournir la robe. » Or, ajoutait le pauvre lieutenant, encore célibataire, « j'ignore absolument quel prix il faut y mettre, si elle doit être blanche, en drap, en flanelle, en toile ou en satin... » Et il implorait de sa famille ces notions indispensables (( le plus vite possible ». Quel fut le dénouement de tant d'efforts? J'en demande pardon aux curieux, mais le roman s'arrête là. Et je crois bien qu'en fait, par suite du vagabondage du corps colonial, tout fut renvoyé au temps de la permission,... ces quatre jours de rêve dont on commençait dès lors à parler.
Il n'y avait en effet qu'une semaine qu'on goûtait les douceurs de Vignacourt, quand, la veille du 14 juillet, le bruit circula que le régiment partait dans la nuit. On maugréa du contretemps : pour la fête nationale, les cordons bleus du village s'apprêtaient, de concert avec les sergents-majors, à régaler les troupiers. Tous ignoraient que les Allemands venaient de donner en Argonne un violent coup de boutoir. L'ordre paraissait ferme; on dut en hâte distribuer tous les extras : vin, biscuits, jambons et cigares, non prévus par la capacité des voitures régimentaires ; si bien que , lorsque le contre -ordre arriva, — car un contre -ordre arrive parfois, — le vin était bu, les biscuits et le jambon mangés, les cigares fumés. Une conséquence bien inattendue fut que les réjouissances de la fête nationale se trouvèrent presque monopolisées par l'église. Devant près de deux mille hommes qui faisaient craquer les bas côtés, il y eut grand'mcsse, avec fanfare, piquet
en armes, comme toujours formé de volontaires. La Marseillaise servit d'ouverture, avant l'entrée du prêtre. Puis la chorale, merveilleusement transformée pendant ces jours de repos, exécuta des chants palestrinieus.
Le lendemain , le 4e colonial était revenu en Champag-ne, non pas aux tranchées encore, mais en une coquette petite ville, adossée à une montagne que couvraient des vignes superbes; ses rues tortillées et propres, riches en eaux, étaient bordées de vieilles maisons où se conservaient toutes les traditions de l'hospitalité française. Au reste, sur le blason de la ville s'étalait un grand cœur, et le pays s'appelait Vertus. L'accueil fut charmant ; il n'y eut qu'une plainte parmi les habitants : certains n'avaient pas assez de soldats à loger...
Le dimanche, l'union de l'élément civil et militaire se retrouva aux offices. Pour mieux la sceller, ce fut le curé de la paroisse, « charmant et spirituel, » qui parla aux coloniaux , « et l'aumônier qui sermonna les femmes* »,
Dans cette paroisse oi^i une personne qu'il consolait lui avait répondu : « Je préfère être la veuve dMn brave que la femme d'un lâche, » le Père Lenoir fut à Taise pour donner des conseils « sur la manière d'écrire aux absents des lettres qui trempent leur courage, au lieu de les amollir ».
Au reste, c'est dans les archives mêmes du canton et dans les plus belles citations de guerre des Vertusiens qu il avait puisé les exemples nécessaires pour appuyer
* Lettre du capitaine Muuuier, 18 Juillet.
sa parole. Comment dès lors n'aurait-il pas trouvé le chemin des cœurs?
Ces délices étaient trop parfaites pour durer. Dans la nuit du 21 juillet, un grand branle-bas transporta le réj^iment loin de toute civilisation, « en plein bois de sapins sales et rabougris , dans la Champagne pouilleuse,... doublement bien nommée ».
Bivouaques au nord- est de Somme -Suippe, à quatorze kilomètres de Hans*, les coloniaux se trouvaient ramenés à leur point de départ. En deux mois de vagabondage légal, ils avaient bouclé le circuit Champagne-Picardie aller et retour. La pluie tombait à verse nuit et jour, et l'on n'avait pas d'autre abri que les toiles de tentes. Néanmoins la gaieté régnait. La blague parisienne se croisait avec les galéjades du Midi, et tous s'accordaient à dire que le gouvernement était vraiment bien bon de payer tant de voyages aux marsouins.
« Et surtout, répliquait un loustic, d'y ajouter les charmes de la vie au grand airl »
* A la cole 171. Voir la carte, p. 127.