LA PRÉPARATION MORALE DU SOLDAT
(Août, Septembre 1915)
Le voyage circulaire procuré au 1^"^ corps colonial s'expli([uait cependant fort bien. On espère, au commencement de juin, que la percée se fera au nord d'Arras : on y transporte les marsouins. Malgré d'appréciables succès locaux, le commandement renonce vers la mi-juillet à ce champ de bataille : les marsouins en sont retirés. C'est simple. Et, en les voyant revenir en Champagne, les espions allemands qui pullulaient à Châlons comprirent de quel côté cela allait chauffer.
Au point de vue psychologique, peut-être eût-il mieux valu ne pas les ramener si tôt dans une région dont la tristesse était multipliée pour eux par le souvenir de tant de camarades morts. Mais mieux que personne ils connaissaient le terrain d'attaque.
L'offensive de Champagne devait, sous la haute direction du général de Castelnau, être menée par la 4® et la 2e armée, celle-ci dénommée provisoirement, dans le but de dérouter l'espionnage, armée de l'A. G. A. G.*. C'est à cette dernière, commandée par le général Pétain, que le l*"" corps colonial fut rattaché.
Ayant ce transfert, le général de Langle de Cary,
C'est-à-dire armée de L'Adjoint du Génârdl des Armées du Centre.
commandant de la 4^ armée, avait tenu le 29 juillet à venir accrocher lui-même la croix de guerre au drapeau du 4^ colonial. Et au défilé qui suivit, « le régiment, dit le Père Lenoir, fut universellement jugé superbe ». A voir la perfection de sa manœuvre, on aurait pu redire des marsouins le mo-t du maréchal Macdonald au sujet de la Grande Armée : « Ils sont comme cousus ensemble. »
C'est de la même allure, dans quelques semaines, qu'ils graviront les premières pentes de V Annulaire.
Pour le succès de la bataille prévue, une chose s'imposait d'abord : l'organisation du secteur.
Le 4*^ colonial y fut appliqué. Mais, des milliers de coups de pioche qu'on lui infligeait, la terre se vengeait en décelant les chantiers, boyaux ou places d'armes, que l'on ne pouvait guère plus dissimuler aux avions que des barres de craie sur un tableau noir. Aussi les équipes de terrassiers qui partaient chaque soir au crépuscule, revenaient assez souvent, à l'aube, portant des morts.
Pendant le jour, on aménageait le bivouac autour de la cote 171 , à deux kilomètres au nord-est de Somme- Suippe. Les pluies ayant cessé, dans ce parfum de résine respiré à pleins poumons, tous se sentaient revivre.
A peine lâchée dans le bois, l'ingéniosité des marsouins s'était donné libre carrière. En les voyant si prompts à construire huttes et villas, — avec jardins ! — le Père Lenoir songea tout de suite à faire dresser une chapelle. Il le constatait une fois de plus : pour une foule un « lieu de prières » est nécessaire à l'entretien de la vie chrétienne.
« L'insouciance de ces hommes est incroyable et me désole, écrivait-il au Père Courbe. Si vous saviez quelle angoisse me prend et quel cafard aussi parfois!... Ignorance ou indifférence de la masse, hostilité de certains... Et la mort est tout près! »
AVANT LA BATAILLE DE CIIAMPAGiNE 201
Aussi, pour décorer sa chapelle, réclame-t-il dans le plus bref délai à Versailles des drapeaux français et alliés et « des chromos artistiques ».
Pour le 8 août, l'installation était achevée. Par une coïncidence singulière, la messe de ce jour (11^ dimanche après la Pentecôte) commençait par ces mots des Psaumes : Dieu habite dans le sanctuaire qu'on lui a consacré. Il unit dans un même cœur tous ceux qui viennent l'y chercher. C'est lui qui leur donnera la force et la victoire.
Ne croirait-on pas, s'écria raumônier, ce psaume choisi tout exprès pour Tinaug^uration de notre chapelle? Dieu habite... Oh! c'est un sanctuaire bien modeste; mais vous l'avez élevé de vos mains, dans la terre blanche et ia résine; c'est l'œuvre du rég-iment. Les Allemands ont des chapelles roulantes, comme des cuisines roulantes. C'est plus pratique; mais combien j'aime mieux vous voir, partout où nous passons, ici comme à Virginy, élever vous-mêmes la cagna du bon Dieu ! C'est l'âme de la France qui vous inspire ; celle qui, dans la construction des cathédrales, mettait toute sa foi de iille aînée de l'Eglise, tout son génie d'ordre et de beauté, toute sa finesse d'artiste; celle qui, en vous, ne conçoit pas de village sans chapelle. 11 lui faut, à cette âme, riiommage rendu à Dieu, souverain maître de la grande lami'le qu'est le régiment. 11 lui faut l'abri où elle se recueille pour prier et s'entretenir seule à seul avec notre Père qui est aux cieux... Ce Dieu nous donnera force et victoire: la victoire, oui, demain; mais la force dès aujourd'hui, la force d'âme, la force de faire votre devoir. Ces drapeaux, nous en décorerons un jour quelque cathédrale du Rhin ; mais il'abord cet abri de fortune et beaucoup d'autres peut-être... CeUe force d'âme nécessaire pour savoir attendre, vous ia trouverez ici dans la sainte communion.
Et il terminait par un profond appel à venir communier « non seulement au moment de la messe, mais à toute heure, s'ils ne pouvaient faire autrement ».
Pour secouer cette torpeur, il comptait sp(^cialement sur les fêtes du lo août. « Priez beaucoup, écrivait -il de diirérents côtés, pour que TAssomption soit l'occasion d'un renouveau de vie chrétienne dans, mon rég^iment. » Pourquoi Dieu permit-il que cet espoir fût trompé? Qui pourrait le dire?... Mais à la lecture de la lettre qui suit, nul n'osera, pensons -nous, regretter cette déception ; et l'on songera plutôt à bénir un contretemps qui nous vaut de pénétrer à fond une âme de saint et de connaître le « cafard » d'un apôLre.
Très cher ami, je vous écris au soir de l'Assomption, le cœur navré. Cette belle fête du 15 août, doù j'attendais tant de bien, — car, malgré tout, la plupart de mes pauvres Mocos ont un reste d'amour pour la « bonne Mère », — cette belle grande solennité a été sabotée par le diable.
La semaine dernière je vous écrivais d'un bois de pins, où nous bivouaquions, en seconde ligne, occupés à des travaux de tranchées. Au milieu des trous où se terrait le régiment, nous avions dressé une ravissante chapelle à ogives et nous l'avions ornée avec amour. Avec drapeaux et chromos venus de Paris , un artiste nous avait fait une décoration superbe, la plus jolie décoration de guerre que j'aie encore vue. Quand nous fêterons le retour dans votre chapelle de congrégation, à N.-D. de la Paix, je vous en montrerai le topo. Notre -Seigneur était là, enveloppé des trois couleurs; à toute heure du jour et de la nuit on venait le recevoir. Mon trou était à côté. Et peu à peu, les vilains souvenirs des semaines de repos s'effaçant, les idées sérieuses revenant avec les obus. je sentais à nouveau l'emprise de la grâce sur les âmes; mon « cafard » s'en allait. La nuit surtout, à l'heure des Nicodèmes, il y avait affluence et bon travail : certaines de ces dernières nuits, sous les pins, dans une fraîcheur délicieuse qui contrastait avec le décor de guerre et le bruit des balles et où tout inclinait au recueillement, aux conildences
douloureuses, à la contrition, aux adieux; où, successivement, au pied de l'arbre, s'asseyaient l'apache à qui le passé pesait trop lourd et le converti de quelques jours ou de quelques semaines qui, déjà, dans ses communions hâtives, avait entendu l'appel et demandait direction pour la réforme de son caractère et la préparation d'une yie parfaite, — ces nuits-là resteront parmi les meilleures de ma vie. Et puis tous savaient l'approche du 15 août. Le colonel réclamait une grand'messe en musique, réédition de nos cérémonies solennelles de Pâques, de Jeanne d'Arc, de la Pentecôte, du 14 juillet. Autour de notre chapelle, dont les panneaux gothiques s'enlevaient à volonté, un grand espace libre était laissé, abrité par les pins des regards ennemis... J'escomptais de 7 à 800 communions.
Et subitement, en pleine nuit, l'ordre est arrivé de partir, pour occuper le secteur le plus désavantageux que nous ayons encore eu, au point de vue apostolique : une forêt de chênes * , séparée des Allemands par un marécage , donc en sécurité à peu près complète ; d'ailleurs peu de marmites, peu de fusillades; mais une étendue considérable, en largeur et en profondeur : impossibilité pour les hommes de venir me trouver à leurs rares moments de loisir, et donc suppression de presque toutes ces communions diurnes et nocturnes; — il n'y a plus que celles que je puis leur porter, bien restreintes vu le nombre de kilomètres à parcourir et le mode de groupement des hommes en ligne. Hier, après un premier découragement, j'avais repris espoir : les chefs de bataillons, désireux de fêter et de faire fêter à leurs hommes l'Assomption, s'étaient prêtés à mon projet de multiplier les messes un peu partout dans la forêt : je crus même entrevoir là une ingéniosité nouvelle de notre bonne Sainte Vierge, qui faciliterait la communion de tous, plus encore qu'une grand'messe commune.
Eh bien! mon pauvre cher ami, toutes ces messes ont été vaines; de 6 heures du matin à midi, j'ai couru tout le bois avec ma chapelle portative, ici disant la messe moi-même, plus loin la faisant dire par un prêtre soldat : nulle part les hommes n'ont pu y assister, sauf quelques rares unités. En
' L* bois d'Hauzy, à l'est de Ville- sur-Tourbe.
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un endroit, c'est la pluie qui nous obligeait à suspendre; ailleurs, les compagnies étaient, au dernier moment, dans rinipossibilité de se déplacer; ailleurs, un travail imprévu avait fait passer à tous une nuit blanche et Ton venait de s'endormir quand j'arrivais ; ailleurs, malentendu sur le lieu ; et Faprès-midi je rencontrais encore des groupes cherchant la messe. J'étais l'ourbu, mais désolé plus encore. Alors...
Le Père Lenoir sans doute va prendre un peu de repos... Et certes il en avait bien le droit.
Alors je suis reparti, avec Notre-Seigneur sur moi, comme toujours, pour donner la communion à ceux qui la voudraient. Mais que faire en une soirée dans cet immense secteur? J'ai pu voir quelques compagnies seulement, donner çà et là, dans les taillis, le divin contenu de ma custode, et la nuit est déjà venue, sans même que j'aie pu aller là-bas, à l'autre bout, voir quelques enfants qui, la semaine dernière, m'avaient supplié de leur porter Notre-Seigneur s'ils étaient aux tranchées pour le 15 août. N'est-ce pas navrant? Et pour comble, en cette misérable tournée de l'Assomption, j'ai ramassé, sous les créneaux même, quelques mauvais livres et images obscènes.
Pourquoi cette malédiction du bon Dieu sur notre 15 août? Pourquoi n'a-t-il pas pu venir à ces centaines d'âmes qui, dans quelques jours, paraîtront devant lui? Car ce que nous devions faire près d'Arras quand on nous y a subitement transportés, nous le ferons sans tarder, ici ou ailleurs, et ce sera la grande tuerie. L'Assomption devait les y préparer; aucune fête ne la remplacera d'ici là. Et alors? — Je me demande quel a été l'obstacle aux grâces nécessaires; et j'ai grand, grand'peur que ce soit moi. Si vous saviez, cher bon ami, combien j^e suis inférieur à la tâche ! Les « courriers des soldats » et aulres feuilles de nos amis, tout en me faisant plaisir et bien par le récit de ce que font les saints sur tout le front, m'agacent au suprême degré quand elles font allusion à l'aumônier des coloniaux : dans ce milieu très spécial, n'importe qui aurait fait dix fois plus que je n'ai fait. Maintenant plus que jamais je aie sens impuissant, incapable, je
ne sais que faire, que dire; vis-à-vis de Notre-Se!g:neiir comme vis-à-vis des soldats, je suis paralysé, — et je sais qu'un compte terrible me sera demandé, que je ne pourrai pas rendre. Priez beaucoup, beaucoup pour moi, excellent ami, — non pas à cause de moi, qui n'en vaux pas la peine, mais à cause de mes pauvres marsouins, dont je ne sauve pas les âmes.
Voilà mon 15 août! Et vous? Que de fois, aujourd'hui, en polissant dans la boue de ma forêt, en quête inutile d'âmes à laver ou à nourrir, j'ai pensé à vous qui, là -bas, fêtiez splendidement notre Sainte Vierge et, par elle, gagniez à Notre- Seigneur vos chers blessés !
Demandez surtout deux choses au bon Maître, à la Sainte Vierge, à saint Joseph... : d'abord que je ne sois pas un obstacle à leurs grâces, mais que je sois en tout et en chaque instant tel qu'ils me veulent (dans ma manière de faire, de dire, de penser...) pour le règne de Dieu dans mon régiment; — ensuite qu'avant les prochains combats nous puissions avoir quelque messe ou cérémonie générale qui remplace notre 15 août manqué, et où communient tous ceux qui auraient communié ce matin, et d'autres, beaucoup d'autres encore, à la façon du bon Dieu qui fait ses seconds plans plus beaux que les premiers, — quand on'le mérite'...
Telle est cette lettre du 45 août, dont plusieurs n'ont jamais achevé la lecture sans pleurer. Y a-t-il, dans la vie des Saints, beaucoup de commentaires plus émouvants du servi inutiles sumus ? La soif des Ames allait vraiment chez le Père Lenoir jusqu'à la torture.
Or, tandis qu'il s'accusait ainsi, de combien de taillis et de guitounes, s'envolaient des lettres qui proclamaient l'éloge de l'aumônier !... « Ce bon Père l.onoir, écrivait un de ses visités du jour, le capitaine (ioville, m'avait promis une messe pour le 15 août... Il a tenu sa parole : j'ai été fort heureux. Rien n'est plus triste que ces jours de fêtes passés sans rien qui
* Lettre au Père Courlie. /5 août.
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élève l'Ame et fasse un peu oublier le côté matériel et les peines de l'heure présente. »
Dans l'exc-itation de leurs premières permissions, les marsouins, qui commençaient à sillonner la France, n'oubliaient pas leur aumônier et chantaient ses louanges à Tenvi. Et malheur à qui paraissait les prendre « à la biague » ou croire qu'il y avait mieux ! Tout récemment, ils avaient entrepris sur ce chapitre un « biffîn de 2* classe » , qui ne chercha pas à les contredire.
J'ai entendu avant-hier, sans l'avoir provoqué, un éloge magnifique du Père Lenoir par deux de ses coloniaux. Sans se douter que je le connaissais et qui j'étais, ils ont commencé à parler de leur aumônier, « leur évêque, » comme disait Tun. « Un type épatant, merveilleux, toujours dans les tranchées ou les boyaux, canne à la main, sans le moindre souci des balles et marmitages. Malheureusement il se fera tuer, y a pas de doute; mais celui-là, quoi qu'il arrive, peut être sûr qu'on ne le laissera pas aux Boches. Il a la Légion d'honneur et il la mérite. Blessé à l'épaule par un obus, pas évacué. Un coup de pied de cheval aux côtes, pas évacué. Et connu de tous, familier avec chacun. Toujours des cigares, des cigarettes, des gâteries. Et la prière du soir aux tranché^îs ! En voilà un évêque 1* »
Mais lui se déclarait serviteur inutile... et môme serviteur coupable.
Au reste, dans le « ciel noir, très noir » du Père, une éclaircie ne tarda pas à briller. Les confidences de l'Assomption eurent pour épilogue, quarante -huit» heures après, une nouvelle lettre :
Très cher ami, il est minuit; je reviens de porter Notre- Seigneur à plusieurs kilomètres d'ici, à travers notre forêt, à deux enfants tout fraîchement convertis, qui, ne l'ayant
* Lettre du Père Chantre au Père Foreau, :^0 JiiiLiel 1915,
pu recevoir ces jours derniers, se mouraient de faim.. Et je rentre, le cœur un peu moins serré .. en pensant que l'amour généreux de quelques âmes peut compenser aux yeux du bon Maître rmfidélité de beaucoup. Toute ta journée je vadrouille amsi, le portant sans amour, mais çà et là, dans une tranchée, derrière un buisson, au fond d'un terrier, le donnant à des âmes qui l'aiment. Ces jours-ci la distribution a été assez abondante pour me consoler un peu de notre Assomption manquée Tout à l'heure j'étais même tout réjoui par la ferveur de ces deux petits, agenouillés en plein bois, tandis que des rafales d obus nous passaient par-dessus la tête. En partant, ils me disaient « C'est si bon! C'est le ciel! » et me suppliaient de ne pas les laisser un jour « sans Lui ». Mais le temps de voir 3 500 hommes épars sur le front immense' ?
Ce bois d'Hauzy, protégé par la Tourbe au nord, par TAisne à l'est, était alors d'une défense facile, qui permettait aux hommes de se refaire Ce n'était évidemment pas un secteur pour marsouins
Ls 4c colonial ne s'y trouvait que par raccroc, pour permettre à d'autres troupes d'arriver. A la fin de septembre, en pleine période d'attaque, la lisière nord du bois sera tenue par deux bataillons de territoriaux. Même à l'arrière, jamais les coloniaux n'avaient joui d'un pareil repos ; et plusieurs parlaient déjà de venir après la paix, — c'est-à-dire sous peu, — se retirer en ces lieux enchanteurs. Pour quelques jours, la guerre n'était plus la guerre...
Imagineriez-vous que nos marsouins se baignent, pèchent et canotent en avant des tranchées de première ligne ! Ces tranchées sont derrière la Tourbe, qui est assez encaissée dans les roseaux et les saules pour quon puisse s'y délasser e-a toute tranquillité... Une voie ferrée traverse le bois : on y circule en loory et c'est encore une distraction, et non des
* Au Pcre Courbe, uuit du 17-Iê noài.
moindres, de celte vie bizarre. Par amusement, on a reconstitué des gares, aux postes de gardes-barrières, avec signaux, horaires, et tout un personnel qu'on croirait uwe bande d'enfants jouant au « fufu », Quand on est fatigué de Ja pêche dans la Tourbe ou dans l'Aisne, on fait de Téquilation; car, autre bizarrerie de ce secteur, on peut aller à cheval jusqu'aux tranchées de première ligne et, sur une bonne longueur de plusieurs kilomètres, les longer toujours à cheval..*. Lapins, chevreuils même, perdreaux sur les lisières, rien ne manque. Nos hommes sont tous braconniers, cela s'impose, et l'on est trop heureux de voir s'améliorer un peu leur « ordinaire »*.
Dans la préparation des luttes prochaines, les Ames ne pouvaient être oubliées.
On connaît les trois équations où le maréchal Foch a condensé Tun des principes de guerre qui lui tiennent le plus au cœur : « Guerre = département de la force morale. Bataille =: lutte de deux volontés. Victoire =^ supériorité morale chez le vainqueur, dépression morale chez le vaincu^. »
A l'approche de roffensive, il fut recommandé dans tous les régiments de multiplier les causeries, « destinées, — comme on disait — à exalter l'enthousiasme ». Dans un régiment de marsouins, qui voisinait alors avec le 4®, Tune de ces réunions est restée célèbre. Le commandant Posth avait réuni son bataillon. En quelques phrases il avait dit à ses hommes ce que la France attendait d'eux et pourquoi une fois de plus on allait se battre. « Puis un commandement bref : « Pré-
* A ses parents, 19 noùl.
* Des principes de U guerre, p. 270
sentez armes ! » Le commandant Posth porte la main à son casque et d'une voix haute : « Je salue ceux <r d'entre vous qui mourront demain. » Le lendemain le commandant Posth, première victime glorieuse, tombait frappé d'une balle au front*. »
Au 4* colonial, le rôle de préparer les cœurs était surtout dévolu à l'aumônier. Mais sa méthode n'était point tout à fait identique. « Force morale » n'est pas équivalent d' « enthousiasme exalté ». Celui-ci pris h part pourrait produire l'effet d'une coupe de Champagne sur un tempérament anémié. Le Père ne cherchait point la mousse, mais le solide.
Pour proclamer l'aide puissante fournie au commande-ment par le Père Lenoir, il n'y a qu'une voix. « Dans toutes les attaques, écrit le capitaine Monnier, je suis convaincu que la valeur du 4^ colonial a été doublée, simplement par sa présence. » Un autre, capitaine dans l'artillerie coloniale, ayant assisté par hasard à une cérémonie du Père et ne sachant comment rendre le coup de fouet moral qu'il venait d'éprouver, osait écrire : « Son allocution à elle seule lui mériterait la croix, — qu'il a du reste gagnée d'autre manière, depuis longtemps ^ » Et le colonel Pruneau — maintenimi général — : « Je vous assure que jamais chef de corps ne trouva un auxiliaire aussi précieux pour le côté moral de l'éducation militaire en temps de guerre^. » Parole qui doit être complétée par ce mot d'un soldat : « Je demande tous les jours au bon Dieu de conserver au 4e au moins son aumônier et son colonel; que ferions-nous sans ces deux grands chefs*? »
Les deux illustres généraux du 1er corps colonial ne
1 Raconté par le général Puypéroux : La S" Division coloniale dans la Grande Guerre, p. 53.
* Lettre du capitaine d'Ussel à son père, 19 septembre 1915.
3 Extrait d'une note adressée au colonel Dosse, chef d'E.-M. à l'Armée d'Orient, 26 juillet 1917.
* L'infirmier Joucla ; lettre du 6 octobre 1915.
tiennent pas un autre langag-e : « Pour faire du 4e colonial un ré«j^iment d'élite , nous a dit le général Berdoulat, il n'a pas fallu moins que ces deux hommes : le colonel Pruneau, qui s'en fît le premier grenadier, et Tabbé Lenoir... » Quant au général Gouraud, on lui a entendu répéter souvent que « le Père Lenoir faisait à lui seul, pour une grosse part, la force de son régiment* ». Et plus tard, à Beyrouth, alors que ses hautes fonctions eurent encore étendu son expérience des hommes, il répondait ainsi à une adresse vibrante des anciens de l'Université Saint-Joseph : « Je ne m'attendais pas à entendre le nom du Père Lenoir, ne sachant pas qu'il avait appartenu à cette Université. Vous avez touché là un des souvenirs les plus douloureux et les plus beaux de ma carrière militaire... Je puis bien vous dire que je n'ai de ma vie rencontré un meilleur Français ni un meilleur soldat-. »
Il ne sera pas sans intérêt, à l'occasion de l'offensive qui approche , de constater d'une manière un peu précise comment les allocutions du Père Lenoir contribuèrent à la préparation morale du combattant.
Le 4« colonial avait passé moins de trois semaines sous les chênaies dHauzj. « A l'encontre des prévisions désolées » de l'aumônier, il était revenu, vers le début de. septembre, se grouper autour d'une église que les souvenirs du printemps dernier rendaient bien chère aux marsouins : on cantonnait à Gourtémont.
Par suite des travaux qui se poursuivaient, le Père
1 Témoignage du général Malcor, 'J^'ja.nvier 1916. * Raconté par le R. P, Chanteur, 6 décembre 1919.
prévoit que la messe solennelle rêvée ne pourra se célébrer. Sans perdre une minute, il imagine autre chose : tous les matins, sous forme d'office mortuaire, une messe pour chaque compagnie, à tour de rôle.
Par esprit de -corps et par amitié, beai coup y vinrent qui ne seraient pas venus à la messe d'ensemble, et ce fut pour eux roccasion d'entendre les grandes vérités chrétiennes et souvent de prier, puis de se réconcilier avec Dieu et de communier...
Des instructions qui eurent lieu durant ces quinze jours, onze nous sont parvenues, qui vont nous permettre de détailler un peu sa méthode.^
Un mot la caractériserait assez exactement : le Père Lenoir fut sincère. Pour encourager les marsouins, il n'essaya jamais de leur dissimuler leur calvaire ni d'insister sur les symptômes d'usure qui se manifestaient chez les Allemands. Loin de camoufler la pensée de la mort, il y revient presque chaque fois. Pour ceux qui s'y trouvent condamnés, il estimait salutaire de se familiariser avec elle et de s'habituer à ne pas y voir « l'épouvante finale » dont parle Loti dans sa lettre à William Brown. Glorifier le sacrifice des camarades disparus, n'est-ce pas atténuer d'autant le frémissement que notre chair éprouve à les imiter? Transfigurer leur sort en rappelant les certitudes divines, n'est-ce pas le meilleur fondement, — le seul raisonnable, — qui permette de le proclamer « le sort le plus beau, le plus digne d'envie »?...
« Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur! » explique le Père Lenoir à la 5<^ compagnie, le 3 septembre.
Plus haut que la ruine des corps, l'Eglise voit la naissance des âmes... Et quand nos camarades nous quittent, nous avons là notre meilleure, notre seule consolation,.. Mais pour les retrouver, pour mourir avec le Seigneur, soyons noui-mémes lidèles et chrétiens comme Dieu veut...
212 LOUIS LENOIF S, J.
Le lendemain, pour faire comprendre à ceux de la 3e compagnie ce que c'est que prier pour les morts, il rappelle le dog-me des fins dernières et surtout du purgatoire.
Le 5 septembre ramenait à TEvang-ile la résurrection du fils de la veuve de Naïm. C'était aussi l'anniversaire de la victoire de la Marne.
Pour renouveler cette victoire, pour Tachever, s'écrie raumônier, il est une force plus importante que toutes, celle de la foi chrétienne vivante dans les âmes. L'avez-vous? Est-ce qu'elle ne dormirait pas au fond du cœur de quelquesuns ? Est-ce que certains ne se sont pas reconnus dans le jeune homme de Naïm ? Vous qui paraissez pleins de vie, ne seriezvous pas des cadavres? Est-ce que vos mères n'ont pas suivi en sanglotant le cortège funèbre qui emportait à la tombe, avec leurs plus belles espérances, la foi et la pureté de votre première communion?
Et reprenant à son compte le cri de « Debout les morts ! » il montrait que ce n'était pas ici simplement un mot, mais, grâce à la confession et à la communion, une réalité.
Le 8 septembre, ce fut pour les morts de la 2e compagnie que l'on pria.
Cette fête de la Nativité de la sainte Vierge, dit le Père, est marquée dans vos villages et vos villes, — à Notre-Dame de la Garde, à Fourvière, au Puy, — par des solennités, processions, illuminations... Ici des pensées de deuil... Mais si notre service funèbre jette un peu de tristesse sur notre fête de la sainte Vierge, la fête de la sainte Vierge jette beaucoup de consolation sur la pensé*y de la mort, car Marie est notre Mère et la porte du ciel.
Le 9 septembre, c'était au tour de la i" compagnie. « Quand nous fixions cette messe, déclarait-il en com-
mençant, nous ne pensions pas qu'elle aurait une telle actualité... » En effet, trois jours auparavant, un obus malheureux était tombé en plein milieu de la compagnie et avait mis hors de combat vingt-trois hommes, dont six étaient déjà morts et plusieurs autres en grand danger. Le Père n'essayait pas de cacher son émotion, tant il ressentait « d'amour pour cette compagnie, qui se distinguait sans cesse aux assauts et à l'église D.
Quelques-uns prennent occasion d'accidents semblables pour dire : La mort fauche en aveugle, c'est la destinée! Nous disons au contraire: Ce qui en fait douter quelques-uns devrait les faire croire. Ces jeunes gens, c'est en vain qu'ils auraient offert leur sacrifice? Ces pères de famille, il ne resterait plus rien de leurs affections? Une autre vie s'impose et un Dieu pour les récompenser.
Malgré les prévisions, Tordre d'attaque n'arrivait pas. En ligne, ceux qui espéraient être relevés ou dépassés, s'impatientaient, s'exaspéraient. Les audacieux brûlaient de bondir ; tous désiraient voir s'achever les énervements de l'expectative.
Le 12 était un dimanche. Dans la pensée de beaucoup, l'attaque devait être enfin pour le lendemain. L'aumônier prit pour texte de son discours une « vieille prière de nos livres liturgiques, datée du vin® siècle, que l'on rencontre parfois sous le nom de prière de Charlemagne* ». On y demande la force d'accomplir toujours vaillamment son devoir.
* Voîci le texte que citait le Père Lenoir: Dieu tout -puissant et éternel, qui avez établi iempire des Francs pour être dans le monde l'instrument de votre volonté, la gloire et le rempart de votre sainte Église, daignez accorder aux fils suppliants des Francs votre lumière, a/i'i qu'ils voient ce qu'ils ont à faire pour étendre votre règne dans le monde, et votre force, afin qu'ils accomplissent vaillamment ce que votre lumière leur aura montré.
Je sais l)icn que tous vous voulez le faire ; je sais qu'à la vue de ces armements formidables qui nous préparent la trouée, beaucoup d'entre vous trépignent dimpatience : ils voudraient avoir déjà vécu ces minutes enthousiastes où nous franchirons les crêtes 191, 199, de la Main de Massives...
Si nous devons y tomber, tant pis ! . . . Tant mieux ! bien plutôt, car les camarades passeront sur nous. Dites-moi s'il est mort plus belle que celle-là, un matin de victoire, en ouvrant la brèche par où passera le drapeau et, avec lui, Tâme de la France rendue au grand air de la liberté I
Vous les entendez, n'est-ce pas, tous ces camarades tombés à Massives, à Beauséjour? Ils vous appellent pour les venger. Tandis que leurs corps sont restés là-bas entre les lignes, leurs âmes sont montées au ciel vivantes. Aujourd'hui elles reviennent avec vous, frémissantes à la vue des grandes choses que vous allez accomplir au lieu même de leur sacrifice. Elles sont là pour vous armer, vous guider. Et puis elles vous parlent du Fortin, du Cratère; elles évoquent toutes les souffrances de l'hiver passé, la pluie, la boue, le froid, la faim, l'attente anxieuse des mines, et c'est assez vous dire qu'il ne faut pas revivre un pareil hiver, qu'il faut en finir...
Mais, en père vigilant qui connaît les tressaillements du cœur humain, le prêtre ajoutait aussitôt :
Cependant, mes chers amis, pour nous prémunir contre toute défaillance, il nous faut implorer le secours de Dieu: Lui seul peut nous assurer que, q-uoi qu'il arrive, nous ne faiblirons pas... Si nous l'avons avec nous, la mort n'a plus rien d'effrayant : nous savons qu'elle nous transportera au ciel, où nous retrouverons pour toujours, dans une affection plus entière et plus douce encore qu'ici-bas, ceux que nous aimons. Voilà pourquoi l'un de nos meilleurs camarades, caporal de la 4© compagnie, avant de faire héroïquement son devoir et d'être tué à Beauséjour dans ce fameux assaut du 8 avril, qui restera une des plus belles gloires du régiment, écrivait, tranquille, à sa mère : « Si jamais je suis parmi les
victimes, vous aurez la plus grande des consolations en sachant que je suis mort en chrétien... »
Dernièrement un aumônier allemand prisonnier affirmait à qui voulait l'entendre la supériorité de son armée et la certitude de sa victoire... Or il se trouva assister à Tune de nos messes militaires où Tensemble des soldats firent la sainte communion; il fut stupéfait, désorienté. « Je ne savais pas cela, répétait-il, je ne m'en doutais pas; en Allemagne on ne communie pas autant. S'il en est ainsi dans toute l'armée française, vous êtes beaucoup plus forts que nous croyons. »
Si cet aumônier allemand était ici à Courtémont cette semaine, que dirait-il?...
L'attaque fut encore remise. Les 1 200 pièces d'artillerie lourde qui devaient battre le front de Champagne n'étaient pas complètement installées ; et malgré Tactivité de l'escadrille C/51 , les réglages n'étaient pas au point.
Le Père profite de ces délais pour continuer le ravitaillement des âmes. Le 16 septembre, en la fête de saint Cyprien, il rappelle l'admirable lettre où l'évêque de Carthage, « avant l'attaque des persécuteurs, recommande de munir les combattants du corps du Christ, qui seul donne la force suffisante. Ceux que nous exhortons à la lutte, disait le saint, ne hs laissons pas sans armesK.. » Le Père Lenoir agit d'après ces conseils. En dehors même des messes quotidiennes, tous les soirs, après le salut et le sermon, avait lieu une communion très suivie : 200, 300, 400. Encore n'y avait- il que « la moitié des hommes présents au cantonnement... Il est vrai, ajoutait- il, que nous sommes ici avec le 88^ territorial, composé en majeure partie de Bretons ».
' Quci horluinur ad prœliurn non inernies relinquanius, sed proieciione corporis Chrisli niunianms.
Après chacune de ces communions, le Père formulait à haute voix une action de grâces adaptée aux circonstances : les actes d'adoration, de remerciement, d'offrande, de supplications s'échappaient de son cœur en traits de feu.
Ce n'était pas assez. Pour obtenir à l'holocauste de ces hommes le maximum de mérite, le prêtre leur proposait la plus héroïque des prières. « Ensemble nous nous abandonnions avec coniiance à la volonté du bon Maître;... puis, protestant de notre volonté de lui rester toujours fidèles, nous lui demandions, au cas où nous devrions plus tard manquer de parole et perdre le ciel pour l'enfer, de nous prendre tout de suite*. »
Et tel était le degré de ferveur où Taumônier avait su hausser toutes ces âmes, que, pas une fois dans les innombrables lettres qui nous sont passées sous les yeux, nous n'avons surpris la moindre critique ni même le moindre étonnement sur cette prière, dont la formule aujourd'hui, loin des événements, nous donne un lésrer frisson. Tant le ravonnement de la sainteté arrive à faire trouver naturel ce qui surpasse la nature infiniment!
Une étude sur la bataille de Champagne, communiquée à la presse en octobre 1915, parlait ainsi de la préparation morale du soldat : « La bataille a pris désormais la forme violente , meurtrière et brève d'un
* Au R. P. de Boynes , 27 septembre. ^- S'il est vrai, comme on le déduit aisément de saint Paul, que, pour faire une communion pleinement sanctificatrice, il faut, au lieu de recevoir passivement l'Hostie qui s'immole pour notre rachat, vouloir nous immoler nous-mêmes avec elle, ccmment des soldats qui, après leur communion, s'offraient ainsi n'en auraient-ils pas retiré des fruits abondants de sanctification? Cf. Vidée Réparatrice, par le P. Raoul Plus, pp. 122-127, Beauchesne, 1919.
assaut. Or toute troupe n'est pas une troupe d'assaut. Il y faut des unités parfaitement homogènes, où chaque homme connaisse son voisin et puisse compter sur lui^.. »
La cohésion des volontés, voilà un point sur lequel le Père Lenoir revient plus d'une fois durant ces jours d'attente ; conseil d'autant plus nécessaire que les retards mettaient aux lèvres des mots d'énervement et de critique. .Et justement l'épître du 3® dimanche de septembre (i7e après la Pentecôte) rappelait l'exhortation faite par saint Paul aux nphésiens de conserver toujours entre eux l'unité d'esprit.
Vous devez l'avoir entre vous d'abord, pour vous aider les uns les autres et, aux jours d'attaque, pour appuyer votre faiblesse mutuelle et procurer de gauche et de droite Tentraînement de vos voisins.
Tout cela, bien entendu, ne va pas sans sacrifice de l'amour- propre et de régoïsme. Mais, comme le disait un de nos camarades dont le bras venait d'être emporté par un obus : a La France vaut bien ça ! »
L'aumônier insistait encore davantage sur une autre coordination exigée par un plan d'attaque aussi formidable :
Parmi les éléments à coordonner, les plus importants, les plus difficiles aussi sont les intelligences et les volontés. L'affection et la confiance réciproques, inutile de vous les recommander; elles existent au 4« sous leur forme idéale, celle de la famille. A chacun d'y joindre, quand le moment sera venu, la docilité intelligente et généreuse.
Qu'on ne discute pas sur les rôles humbles ou brillants, périlleux ou non ! Tous ne peuvent pas être à la même place;
» Illuslralion, 30 octobre 1915, p. 456.
et fin moment qu'il s'agit de collaborer à une opération crensemble pour délivrer la France, il n'y a plus de grands et de petits rôles; il n'y a plus que de gj*ands rôles, avec de bons et de mauvais acteurs... Vous en serez tous d'excellents.
Pour cela, entrez franchement .dans les vues de ceux qui commandent; efforcez-vous d'avoir la même pensée qu'eu'x pour vouloir ce qu'ils veulent et faire ce qu'ils feraient s'ils étaient à votre place.
« Obéir sans chercher à comprendre. » Absurde plaisanterie qu'il ne faut pasrépéter! En certains cas où les motifs qui ont déterminé les chefs vous échappent, vous ne pouvez comprendre le pourquoi de l'ordre, soit! Mais Tordre luimême, son énoncé, ce que le chef attend de vous, vous devez toujours chercher à le comprendre le mieux possible, à vous l'assimiler, à le faire vôtre, afin 'd'apporter à son exécution toutes vos ressources, y compris celle de votre initiative intelligente.
Voilà, convenons-en, un commentaire du Perinde ac cadaver, qui dans un pareil cadre, en présence de nombreux officiers supérieurs, ne manque pas d'intérêt. Chose remarquable, le Père Lenoir, qui n'avait certainement pas lu les Principes de la guerre du maréchal Foch, a reproduit ici jusqu'à ses expressions. Le professeur de l'Ecole de guerre disait :
Discipline infellecfuelle, première condition, montrant et imposant à tous les subordonnés le résultat visé par le supérieur.
Discipline intelligente et active, ou plutôt initiative^ deuxième condition pour conserver le droit d'agir dans le sens voulu...
• 11 vaut certainement mieux que la troupe exécute en conv prenant...
Etre discipliné c'est agir dans le sens des ordres reçus, el pour cela trouver dans son esprit, par la réllexion, la possibilité de réaliser ces ordres*...
' Principes de la guerre, pp. 95, 97.
Par la simple méditation de la « Lettre de saint lirnace sur l'obéissance », le Père Lenoir avait abouti aux mêmes conclusions.
La péroraison du discours fut vibrante. Prenant acte du nom que la liturgie donne à la communion : « le lien des fidèles, parce qu'en les unissant tous intimement au même Christ Jésus , elle les unit aussi entre eux pour n'en former plus qu'un corps, qu'une âme, » il lançait cet appel final :
Venez donc, venez tous recevoir Dieu présent dans riiostie, et Lui-même, en vous unissant à Lui, vous donnera de sacrifier tout ce qui fait obstacle à votre union parfaite entre vous...
Un capitaine d'artillerie, qui assistait pour la première fois à un office du 4e colonial, écrivait le soir même son émotion d'avoir vu « pleurer à la messe ces vieux brigands de marsouins » :
Je crois que la vieille Garde n'a jamais vibré davantage le jour où le cœur leur battait le plus fort. Oh ! la belle troupe ! Je comparais cette cérémonie à une messe de minuit à Liquelle j'ai assisté avant la guerre... Combien plus émouvante la ruée vers la communion de cette foule d'hommes, prêts à mourir : généraux, colonels, marsouins, officiers, tous d-ans le rang, alignés au pied de l'autel, à genoux, dans le même ordre peut-être où ils seront couchés bientôt sur les épaulements de... et de.. On sentait tellement que le sacrifice de toutes leurs affections était fait, sacrifice complet* !...
Cette fois les préparatifs étaient bien achevés... Et pourtant, non! Trois compagnies de garde, — du 3e bataillon, — veillaient aux tranchées; seraient-elles
' L>ellre du capitaine d IJssel à son ^Orc.
220 LOUIS LENOIK S. J.
privées de leur communion? Une messe en plein air fut décidée sur la position môme.
Mais il fallait la faire la nuit, de peur des avions...
L'autel fut dressé face aux Boches, entre les abris, qui disaient toutes les misères des tranchées avec lesquelles nous voulions en finir, et les tombes, dont nous avions creusé la dernière le jour même pour un petit eng-agé de 18 ans. Elles nous rappelaient, avec les camarades à venger, Taide céleste de leurs âmes. Gomme décor de fond, à quelques mètres, le col par où le régiment devait passer pour donner Tassa ut. Au-dessus de Tautel, notre drapeau du Sacré-Cœur, claquant au clair de lune. Une lanterne sourde éclairait le missel...
La proximité de Tennemi interdisait les cantiques. On n'entendait que la prière du prêtre et le canon. Les obus passaient en sifflant, semblant raser les têtes droites et s'en allaient éclater bien au delà...
Au moment de la communion, quand tous péle-méle, sans distinction de galons , se pressèrent autour de l'autel, mendiant le pain des forts, le Père savait bien que de tous ceux qui se trouvaient là confondus dans la même prière plusieurs seraient sous peu fauchés par les mitrailleuses. « Mais devant leurs cadavres, je pourrais du moins rappeler à Jésus-Christ sa solennelle et infaillible promesse : Celui qui mange ma chair a la vie en lui et je le ressusciterai au dernier jour*. »
Le 9 septembre, le Père avait écrit : « Cette semaine a bien vu douze cents communions. » Un beau chiffre déjà. Mais pour les quinze jours qui suivirent (du 10 au 25) , quand il fit le compte des hosties distribuées, il arriva au total de cinq mille. C'était, contre l'aute^ji do tout mal, une triomphale revanche du jour de.
' Le récit de cette messe se trouve dans une lettre au R. P. dfl Boyaes, du 20 septembre et dai\g les i>eux i^àrsoains de 1915,
AVANT LA BATAILLE DE CHAMPAGNE 22i
l'Assomption ; et pour l'apôtre une belle clôture de la « mission » qu'il avait projetée le l^r juin, en commençant le grand repos.
Portant ainsi dans le cœur Celui qui s'est fait victime pour le rachat du monde, et unis à son sacrifice, ces marsouins, dont plusieurs étaient des convertis d'hier, étaient prêts à escalader l'autel sanglant de la Main de Massiges. Leur prêtre allait y monter avec eux.