LE DON DE SOI-MÊME LA VIE INTÉRIEURE DU RELIGIEUX
(17 Décembre 1915 — 4 Janvier 191t))
Quand raumcnier mourra , son jeune ami Victor, le blessé d'Autun, terminera ainsi une touchante lettre de condoléances à M"^^ Lenoir : u Oui, bonne Maman, je vous écrirai encore et nous parierons du saint. Plusieurs fois, je lui avais dit à M. l'aumônier : « Vous « êtes un saint, » et chaque fois je recevais une taloche. »
L'exclamation de Victor se retrouve sur toutes les lèvres. Nous en avons fait maintes fois l'expérience. Trois visites qui remontent aux débuts de notre enquête nous sont particulièrement restées en mémoire.
Lorsquen aoû-t 1919 je demandai une entrevue au colonel Thiry, il me lit cette réponse : « Venez me voir, je serai heureux de parler avec vous de ce saint, sinon au sens de l'Église, qui est très difficile, du moins de Favis de tous ceux qui l'ont connu.. » Et quand je le rencontrai, sa première parole fut encore celle-ci : « G était un saint, un saint comme il y en a peu. Et je crois que beaucoup qui sont au calendrier, — c'est peut-être hérétique ce que je vais dire là, — Tétaient moins que lui. C'est mon sentiment... Si c'est hérétique, mettez une sourdine. »
Quelques jours après, j'étais dans le parloir d'un carmel. Avant même que j'eusse posé une question, de derrière les grilles et Timpénétrable voile noir, une voix claire résumait d'un mot par avance tous les renseignements : « Vous savez, c'était un saint, un vrai ! »
En repassant à Paris, je me présentai au collège Stanislas, dont le censeur, AI. l'abbé Martin, aumônier militaire à la 2e division puis au 22e colonial , avait intimement connu le Père Lenoir. Sa première phrase, moins impérieuse que celles du colonel et de la carmélite, fut tout aussi catégorique et même avec une touche plus appuyée : « C'était un saint... Il m'a fait comprendre un mot que j'ai souvent rencontré sous la plume des hagiographes : il l'ayonnait la sainteté... C'était absolument cela, un fluide surnaturel. »
Depuis, nous avons ouvert des lettres venues de toutes les provinces françaises , nous avons entendu bien des confidences : elles chantaient toujours le même refrain. Des non- catholiques s'y associaient. Un capitaine racontait au Père Lejosne : « De farouches protestants des Cévennes qui me sont parents n'ont eu ni repos ni cesse qu'ils n'aient obtenu la photographie du Père Lenoir. Ils la mirent alors en bonne place parmi leurs souvenirs de famille, en disant : « Ça, c'est le saint. »
Déconcerté ou même, — faut-il le dire? — mis en défiance par l'uniformité de ces éloges, je donnai à mes recherches un autre tour. Je priai mes correspondants de me signaler sans ménagements les défauts qu'ils auraient eux-mêmes observés ou les critiques surprises sur les lèvres d'autrui, alléguant, pour excuser mon indiscrétion, qu'il faut des ombres à un tableau. Pour avoir des réponses plus sûres, je poursuivis de la sorte trois aumôniers du 1er corps colonial jusqu'à Nancy, Lille et Landau... J'obtins des détails insignifiants.
Ici on se rappelait un peu de brusquerie dans une réponse reçue au carrefour d'une grand'route durant la
guerre de mouvement; mais le croisement des colonnes ne permettait guère de longues explications. Là on relevait une pointe d'optimisme exagéré, parfois de chimères : il était Fantipode de « cet exécrable monsieur qui, suivant les époques, s'appelle Z)'" Tant pis ou Défaitiste. Et vous devinez combien cet excès même était précieux ».
Ailleurs on m'indiquait un peu d'obstination à suivre son idée. Je me souvins alors du mot d'un de ses anciens collègues de MarnefTe : « Le Père Lenoir m'a toujours fait l'effet d'un bolide. Quand, après réflexion, il a décidé une chose qu'il croit utile, rien n'est capable de l'arrêter. Au reste, ajoutait mon informateur, comme il avait le jugement très droit et que dans le doute il consultait toujours, notamment ses anciens professeurs de théologie, cette fermeté de décision n'aurait pu chiffonner que des esprits de seconde zone. » A ceux qui avaient souffert de vivre à côté de chefs dont on ne sait jamais ce qu'ils veulent parce qu'ils sont à la merci de celui qui a parlé le dernier ou le plus fort, cette marque de caractère ne déplaisait pas. Le Père Lenoir savait « prendre ses responsabilités ».
Enfin, à notre interrogation sur les défauts, on répondit simplement qu'il n'eût pas été prudent de vouloir l'imiter en toutes ses initiatives et que a d'autres, qui n'avaient ni ses talents naturels ni la pureté de son zèle, eurent peut-être tort de l'essayer ».
La conversation la plus piquante à ce sujet fut avec le général Pruneau. Je venais de lui poser ma question habituelle. De son œil très doux, devenu tout à coup sévère, il me fixa.
« Des défauts, le Père Lenoir?
— Sans doute, mon général. Nul homme n'est parfait. Il ne faudrait pas laisser croire à ceux de la Métropole que les marsouins manient l'encensoir.
— Que vous dirai -je? A la popote, il ne parlait guère. Ah! ce n'est pas lui qui eût coupé la parole ù
un autre ! A la fin du repas , souvent je lui disais : « Père Lenoir, vous ne dites rien. Est-ce que vous « seriez triste? » Il était un peu absent des conversations ordinaires et semblait vivre dans un autre monde. Où il reprenait sa loquacité, c'est quand je lui demandais : « Eh bien I on n'organise rien pour dimanche « prochain? » Alors il se déclenchait : « Mon colonel, « est-ce que je puis vous demander ceci et puis cela, « pour la musique, rornementation... ? » Et quand M j'avais répondu : « Carte blanche complète, le colo à '9 « Tavance couvre tout, » son visage s'illuminait, il remerciait, et une minute après il était parti.
— Mais ne vous importunait -il pas quelquefois pour l'un ou l'autre de ses protégés?
— Jamais ! D'ailleurs il n'avait pas de protégés , à moins que vous n'appeliez ainsi tout le régiment. C'est moi, au contraire, qui m'adressais à lui pour connaître les nécessiteux ignorés ou les orphelins de la guerre. Il était mon conseiller de bienfaisance. Et ses préférences penchaient peut-être encore plus vers ceux qu'on ne voyait guère à l'église.
— Mais enfin, vous avez bien dû surprendre des critiques...
— Des critiques sur le Père Lenoir?...
— Oui, quand l'aumônier avait tourné les talons... » Pour mieux concentrer ses souvenirs, le général se
serra quelques instants le front dans la main.
« Je cherche,... vous m'embarrassez. Je cherche quand on aurait pu le critiquer. Non... Ma foi, je ne sais pas du tout. Je voudrais pourtant vous obliger... Peut-être un peu de jalousie de certains qui voyaient qu'il était bien avec le colonel... Et encore même cela, non, je ne le crois pas... Si l'on veut jouer sur le mot de jésuite, en tous cas, rien : franc, droit, pas l'ombre de politique ou d'intrigues... Sincèrement, je ne vois pas. »
Il ne me restait qu'à m'excuser de mon insistance.
Mais j'eus beau faire, je ne pus parvenir à la regretter. Retenons du moins de cette enquête que les défauts du Père Lenoir n'étaient pas très apparents.
Pour précis que soit le mot de « sainteté » dans la langue chrétienne, même quand on l'oppose, comme le faisait très justement le colonel Thirj, au sens rigoureux exigé pour les canonisations, nous avons le devoir de le préciser encore. Sous le soleil de la grâce, les amis de Dieu n'ont pas tous les mêmes reflets.
Pour désigner la caractéristique du Père Lenoir, si nous pouvions hésiter, une convergence très remarquable d'expressions recueillies chez deux de ses chefs nous tirerait aisément d'embarras. Vers la fin d'une entrevue, le 1er août 1919, le général Berdoulat, voulant résumer d'un mot ce qu'il m'avait conté par le détail, me dit : « L'abbé Lenoir s'était donné. Il avait fait le sacrifice complet de sa vie et savait qu'il n'en reviendrait pas. » Puis, les yeux mi-clos, comme pour mieux s'assurer de la vérité de son impression, il répéta plusieurs fois de sa voix grave : « Oui, donné.., donné. »
Et lorsque, quelques jours après, je commençais le dépouillement des dossiers volumineux concernant notre aumônier, je rencontrai sous la plume de son provincial cette phrase : « H y aurait à mettre en lumière surtout ce don incomparable de lui-même dans son apostolat. C'est là la note caractéristique du Père Lenoir'. »
Mais il faut entendre ce mot dans son sens plénier. L'apôtre s'était tellement donné qu'il n'était plus à lui-
* Lettre au Père Courbe, 7 octobre 1917.
même. Dire qu'il s'oubliait n'est pas assez. S'oublier suppose un efl'ort; le religieux, semble-t-il, n'avait plus à le faire : l'effort avait été fait une fois pour toutes. Maintenant le Père Lenoir est aux autres de la manière la plus naturelle, — c'est une chose qui va de soi, — comme un bon serviteur qui, ayant signé son engagement, n'a aucun besoin de le renouveler chaque jour. De là ces remarques si souvent faites : qu'on ne pouvait lui causer un plus vif plaisir qu'en lui réclamant un service, fût-ce au milieu de la nuit; — qu'il se trouvait toujours trop bien logé; — qu'il s'étonnait qu'on lui témoignât tant d'égards; — qu'il éprouvait une vraie souffrance à s'abriter quand d'autres étaient sous les obus; à accepter un casque, alors peut-être qu'un soldat en manquait...
S'il se laissait surcharger de besogne, c'est pour le même motif. Point d'agitation fébrile, rien de ce besoin de faire mille choses qui dévore certains tempéraments. Il avait seulement à cœur d'obliger autrui : non pas toujours qu'on lui eût demandé ces nouveaux travaux ; mais il avait cru comprendre qu'ils rendraient service ou feraient plaisir.
Le commandant de Bélin^y a dit excellemment : « Quand il vous parlait, vous étiez, pour lui, seul au monde. On était le grand-père câliné par son petit-fils. Aucun ne soigne son moi avec autant de sollicitude qu'il en trouvait pour vous. Aviez- vous une popote? Votre paille était -elle bonne? Voudriez -vous des couvertures? De lui-même il n'avait cure. Son activité puissante apparaissait libérée de la chaîne qui, chez nous, l'entrave au pilier du moi, comme un aigle à son perchoir. On se sentait bien mesquin devant lui*... »
Cette habitude de penser aux autres se manifestait dans les moindres détails. Huit jours avant sa mort,
* Sur le sentier de la guerre, Bcauchesne, 1921, p. 73.
il terminera ainsi une longue lettre à un ancien blessé de Massives :
Je t'envoie un petit Livre de Prières que j'ai fait pour les soldats durant les mois que j'ai passes à Thôpital, après la bataille de Champagne, en même temps que toi^.
La correspondance et la conversation du Père Lenoir abondaient en délicatesses semblables
De plus, caractère exquis de cette abnégation : elle était tout empreinte de joie et de spontanéité. Rappelons, pour être vrai et pour ne décourager personne, qu'au cours de son scolasticat, le frère Lenoir avait semblé à plusieurs légèrement aiîecté et que la constance de son sourire était un peu contrainte : simple effet d'une préoccupation trop attentive à se donner. Mais avec le temps l'apparence de l'effort disparut : l'habitude était prise. Dès lors « le surnaturel en lui eut toujours quelque chose de si naturel, pour ainsi dire, de si gracieux et de si humain, qu'il lui donna d'entrer dans les cœurs comme chez lui, sans résistance. Sa première action sur les âmes fut toujours de se faire aimer ^. » Ces paroles, où le biographe de saint François Xavier a condensé ce qui fut une des forces du grand apôtre, conviennent merveilleusement au Père Lenoir.
Sa physionomie riante est restée dans les souvenirs de tous.
« Je vois notre aumônier comme un saint, nous répétait un jour le colonel Thiry. Et puis, quand je cherche, en dehors de son travail et de son sourire, je ne vois rien. » Il nous écrivait une autre fois : « Je n'évoque jamais sa figure fine, au sourire indéfinissable
* A Joseph Giboulct, -/ei- ^^^i 1917.
2 Vie de sdint François Xnvier, par le P. Alexandre Brou , I , p. 165.
à la fois doux et grave comme un sourire aux anges, sans une émotion respectueuse... » A ce sourire, qui manifestait surtout sa joie de consoler, fatigue, cafard, exaspération s'évanouissaient. On subissait malgré soi « Tensorcellement de sa charité débordante, il s'emparait de vous. Mais un doigté délicat l'empochait d'outrepasser^ )). — « Certes, je suis un vieux troupier, note un marsouin (si peu dévot qu'il demande de lui conserver en tout et pour tout l'anonymat le plus absolu), je suis un vieux traîneur de sabretache et, dans .le cours de ma carrière coloniale, l'église ne fut pas précisément mon lieu favori; mais l'aspect tranquille de cet abbé, son affabilité continuelle, m'en imposaient. » Aussi le Père Lenoir était-il passionnément aimé. Rarement, pensons-nous, un prêtre suscita des alfections à la fois si rapides et si profondes, a Avec des hommes comme vous, lui écrit tout rondement un de ses petits, on est forcé d'avoir la victoire. » D'autres y mettent plus de naïveté : « J'ai envoyé votre photo à papa pour qu'il fasse votre connaissance ; » ou bien : « Si au ciel il y a une grande place pour nous tous qui combattons pour la France, la vôtre; Monsieur l'Aumônier, est parmi les séraphins. » Et quelqu'un, dont l'orthographe suffirait à prouver qu'il n'a guère cultivé Chateaubriand ni Lamartine, écrit délicieusement : (( Comme cela ma parut triste, quand dans l'église un autre prêtre que vous ma ofTer notre Seigneur. L'église me paraissait morte... »
(( Mais enfin, demandions -nous un jour à un lieutenant^ qui nous redisait une fois de plus le charme exercé par son aumônier, de quoi était faite cette séduction?» Il se recueillit un instant et nous dit : « J'ai vu chez cet homme une foi qui débordait de tous ses actes. Quand il disait la messe, sans y mettre plus de temps
1 Commandant de Bélinay.
* Lieutenant Bédier.
que les autres, chaque parole était un acte de foi; même des incroyants en étaient frappés. Qufmd il récitait le Pater, ni son intonation ni son regard n'étaient plus humains... Et puis, il était d'une douceur extraordinaire. Jamais on ne l'entendait critiquer. Toujours il avait un mot d'excuse : « Que voulez- vous? Ils ne savent pas... Avec l'éducation qu'ils ont reçue!... Ces pauvres gens! » Une mauvaise action, il ne la blâmait paSy il en souffrait,.. Les conseils qu'il donnait, sauf en de rares occasions, étaient d'une simplicité extrême; mais il était bon au delà de ce qu'on peut imaginer. îl s'inquiétait des moindres choses de l'existence, avait un mot différent pour chacun, savait que la' mère de celui-ci était malade et son frère marin; que cet autre avait trois enfants; il devinait les ennuis et vous aidait à les avouer pour avoir la joie de les dissiper. Gomment faisait-il? Je crois qu'il souffrait avec vous, et de le sentir cela suffisait à diminuer votre, souffrance. »
Faut-il analyser plus encore cette puissance d'amabilité? Disons avec un observateur sagace : « Il y a des saintes gens que l'on admire, mais dont on a pitié. Lui, malgré tout ce qu'on devinait en son âme d'abnégation, il faisait enviée » Et voilà, semble-t-il, le triomphe de la vertu, que Dieu n'a pas accordé au même degré à tous ses serviteurs, môme parmi les plus grands.
Mais nous sommes à Braux- Sainte- Cohière, où le Père Lenoir vient d'entrer en retraite... N'est-ce pas nous égarer que d'esquisser ainsi l'impression qu'il produis'\it sur son entourage?
Peut-être moins qu'il ne semble. Car si l'aumônier a si souvent arraché au caporal Victor ce cri de vénération, — qui lui valait toujours une taloche, — c'est en
* Louis Berue.
grande partie parce que chaque année il a eu soin de se recueillir ainsi durant huit ou dix jours, pour dresser dans la solitude le bilan de son ame.
Le u plus lourd que l'air » n'eût jamais triomphé de la pesanteur si, dans de longues méditations, Blériot et ses émules n'avaient discuté leurs expériences. Sans réflexions ni prières, où Tapôtre apprendrait-il les lois divines qui permettent le vol de Fâme? Sans Manrèse, Ignace de Loyola eût traîné, dans le terre à terre d'une vie manquée, sa jambe boiteuse.
Le Manrèse du Père Lenoir est bien relatif. Retenu sur sa chaise longue, il n'a pas même la ressource du recueillement d'une chapelle. Il continue d'habiter la salle commune ; et pour mieux s'abstraire des conversations environnantes, il écrit. Précieux cahier de cinquante pages que, jusqu'au jour de sa mort, il conservera sur sa poitrine, fréquemment serré contre le corps du Christ. Relique bien chère aujourd'hui, tellement imprégnée de son sang que Ton ose à peine en tourner les feuillets, de crainte de les briser.
De tout ce cahier, nous retiendrons seulement quelques réflexions sur le rôle de l'apôtre ^
Collaborer à la rédemption de Jésus -Christ, qui se poursuit tous les jours par la sanctification des âmes : tel est ce rôle. Oublier cela, c'est ne rien comprendre à la vie de l'apôtre. Se le rappeler, c'est grandir singulièrement sa tâche et la transfigurer, si modeste soit-
1 Le point de vue apostolique est toujours ceJui qui guide les déterminations du Père Lenoir. « Cela peut-il être utile aux âmes? » voilà sa pierre de touche. Quand on lui propose de donner une plus grande diffusion aux récits composés pour En Famille, il répond : « L'idée de M,., est apostolique, aussi je ne puis que l'approuver ; qu'elle fasse tout ce qu'elle voudra de mes récits. S'ils peuvent faire du bien, je ne demande qu'à les voir divulgués » (12 avril 1916). Au contraire, un journal ayant publié sa photographie au Fortin de Beauséjour, dans la même lettre il « regrette cette indiscrétion, parce qu'il n'y voit aucun intérêt apostolique ». Ainsi toujours.
elle; si Jésus ne l'avait ainsi établi lui-même d'une volonté formelle, ce serait une ambition outrecuidante. Gela reste une tâche dont les responsabilités sont effrayantes pour l'apôtre, quand il considère ses insuffisances. Et c'est bien ce qui trouble le Père Lenoir : « Mon tempérament, avec ses lacunes, ses hésitations, ses gaucheries, ses excès de sensibilité, ses ignorances, ses déficits phj^siques. »
Quels reproches ne s'adresse -t- il pas à lui-même! Quand un cœur est pleinement fidèle, Dieu, épris de sa beauté et le voulant toujours plus pur, multiplie ses lumières ! là où les hommes ne voient que cristal, dans « l'œil de ses intentions » surtout, l'àme décèle chaque jour de nouvelles pailles. Et ce tourment, qui la maintient dans l'humilité, la stimule à se perfectionner sans cesse.
A cette clarté céleste, le bon serviteur que nous avons vu si constamment soucieux de ne laisser inemployée aucune parcelle de son temps s'accuse de faillir au « travail pour se développer et se rendre meilleur ouvrier du travail divin », et il prévoit en détail les améliorations possibles. Cet audacieux, dont les initiatives ont paru surprenantes, se reproche à maintes reprises ses « timidités », surtout « devant les officiers et les groupes ». Et l'apôtre qui, d'après la voix publique, s'est pleinement donné, écrit en toute sincérité ces lignes, que l'on ne peut lire sans émotion :
Manque de charité, mille services que, par égoïsme, je n'ai pas rendus et qui auraient permis à Notre-Seigneur de toucher les âmes : dans finstallation des cantonnements, dans faccueil des hommes, dans la conversation surtout, où je ne me donne pas la peine d'être, pour Notre -Seigneur, agréable aux autres...
Pardon, mon divin et très bon Maître, pardon 1 Les fautes jalonnent toutes les étapes de ma campagne, elles en couvrent toutes les journées, toutes les heures. p]t chacune marque un tort fait à vous et aux âmes, un échec de votre
grâce, une diminution de votre règne. Je vous en conjure .* réparez vous-même tout le mal que j'ai fait et accomplissez tout le bien que j'aurais dû faire : vous aviez compté sur moi, je vous ai trompé ; mais à mon tour, connaissant votre inlassable amour, sûr qu'il m'enveloppe encore et veut toujours se Servir de moi, je compte sur vous...
Impossible au regard humain, la tâche de l'apôtre lui est doic aisée quand il a bien compris qu'il ne doit agir qu'en second, en instrument.
Pour assurer ce travail à deux, Jésus « a bien voulu signaler lui-même » à son disciple ce qu'il attend de lui : « abnégation, prière, patience, zèle. Abnégation ou pénitence, c'est l'arme défensive contre les attaques certaines , contre des coups ou des gaz qui seraient mortels et perdraient tout. Prière, c'est la liaison confiante avec vous, première et indispensable condition de la victoire. Patience, c'est l'obéissance, la discipline jusque dans les plus minimes détails. Zèle, c'est le cran, par lequel j'entraînerai les âmes... » De ces quatre points, « la consigne première est celle de la prière, puisqu'elle assure la liaison continuelle, intime, intelligente avec le chef... Donc prendre pour matière d'examen particulier les exercices de piété tels que Notre- Seigneur me les a fait régler. »
Ce règne de Dieu à établir dans les âmes apparaît fréquemment à chaque apôtre sous une forme, une coloration particulières. Le Père Lenoir a très nettement conscience, — il y revient en plusieurs endroits, — qu'il doit contribuer à ce qu'il appelle « la percée eucharistique ». But principal de son apostolat, l'Eucharistie en était aussi le grand moyen , puisqu'elle porte en elle-même la force suprême, Dieu présent.
Quand il médite sur la mort, c'est encore cette préoccupation du règne de Jésus-Hostie qui le tourmente :
La mort. La plaine, dans la bataille, ou la tranchée, ou un abri bombardé, ou une salle d'ambulance comme ici. Des soulTrances? Probablement. De la connaissance? Pas sûr. Avec la grâce de mon bon Maître, j'ai confiance d'être prêt. Il me recevra bien. 11 m'aime tant! Jésus, gardez-moi jusqu'au bout cette confiance, ne la laissez pas s'obscurcir dans la fumée des obus, que rien même alors ne me fasse perdre votre paix. Notre-Dame de la Paix, souriez-moi, enveloppez-moi.
Une seule chose m'inquiète, — m'inquiéterait, — pour ce moment-là: aurai-je réalisé tout le plan de Jésus sur moi? serai-je au point qu'il veut de moi? aurai-je sauvé toutes les âmes qu'il attend de moi? — Si ce n'était cette question d'apostolat, la mort me serait si douce! Mais les âmes à sauver, le règne de Jésus- Hostie à étendre sur terre!... Pour lui, je voudrais vivre jusqu'à la fin du monde, dans n'importe quelles souffrances. — Et, à cause de lui aussi, je crains la mort : j'ai peur de ne pas avoir rempli ma tâche. Là encore, confiance. Il est certain que je ne l'ai pas remplie jusqu'ici; mais le Sacré-Cœur peut et veut réparer tout. M'abandonner à lui en toute confiance, en tout amour. Et croire aussi que jusqu'au bout il suppléera à mes déficits et à mes lâchetés.
Cet abandon, — qu'on ne s'y méprenne pas, — n'a rien de l'apathie. Cette foi en la suppléance de Jésus n'est pas une foi luthérienne, paresseuse, une foi « qui n'agit point ». Tout au contraire. C'est une foi pleine d'initiatives. Le Père Lenoir conformait au mieux sa pratique journalière à cette maxime que saint Ignace appelait la première règle d'action : « Compte sur Dieu, mais comme si le succès dépendait tout de toi, nullement de Dieu ; mets-toi néanmoins tout à l'œuvre, mais comme si tes efforts n'étaient rien et que Dieu seul dût tout faire ^ »
Voilà une attitude apostolique qui va singulièrement
^ lÎKC prima sit açfendornm régula : sic Deo fide, quasi reriini siircessus oinnis a le', nihiL a Den penderet : ila tnmeii iis operum oinnem adinoue, quasi lu nihil, Deus omnia sil faclurus.
étonner ceux qui n'ont des Jésuites que la conception rigide et mécanique imaginée par certains romanciers. Sur la foi d'Eugène Sue, on s'est, durant trois générations, représenté le religieux de la Compagnie de Jésus comme un homme qui a, — pcrinde ac cadaver, — abdiqué entre les mains de ses supérieurs toute spontanéité, et qui n'a plus le droit d'avoir en apostolat une pensée ou une méthode personnelle... Eh bien! voici un Jésuite très authentique, tenu pour tel par ses frères et qui, au dire de ses supérieurs, dans cette situation créée par la guerre, a su le mieux réaliser l'esprit de saint Ignace et de saint François Xavier. Or ce Jésuite savait admirablement prendre ses responsabilités. Chargé d'un service pour lequel il existait fort peu de précédents ou de traditions, il était sans cesse à la recherche de moyens nouveaux pour en assurer le succès. Et si tel ou tel a pu le critiquer, *— non pas ses supérieurs, car le religieux n'a jamais rien fait contre leur gré , — ce fut uniquement, comme nous le verrons, pour avoir été trop hardi dan^ certaines initiatives*.
Loin de rebuter le Père Lenoir, les difficultés l'attiraient. Il ne redoutait pas l'obstacle, condition d'effort, et derrière lequel il devinait un service meilleur de son Maître. Lorsque, du dépôt, on lui annoncera que la classe 16 est difficile, il répondra simplement que m cela lui fait venir l'eau à la bouche » ^.
Au reste, même dans ses plus audacieuses spontanéités, l'apôtre, comme en témoignent ses notes de retraite, n'était guidé que par une seule préoccupation;
* Il ne nous déplaît pas non plus de rappeler que de tous les chefs qui ont conduit la guerre à bonne fin, l'un des plus remarquables par ses initiatives audacieuses, le maréchal Foch, fut élève des Jésuites. Et à maintes reprises il s'est fait gloire d'avoir puisé chez ses maîtres de Saint-Etienne et de Metz, — nous l'avons nous -mémo entendu de ses lèvres, -^ les principes généraux d'initiative disciplinée dont il a su plus tard tirer de si géniales applications.
* Au capitaine Monnier, W mâts 19i6.
il en avait trouvé le modèle chez les officiers les meilleurs, la veille des attaques : « la préoccupation de prendre toute la pensée du chef ». Et il écrit : « Tout plutôt qu'un ordre mal exécuté, tout plutôt quune manœuvre de Jésus faite à ma façon au lieu de la sienne, qu une modification, si minime soit-elle, apportée à son plan d'attaque par mon jugement propre, par ma lâcheté ou par mes préférences personnelles. »
Ce souci d'accomplir en tout les moindres préférences de Jésus sera de plus en plus la touche propre de sa spiritualité ; nous le retrouverons au moment même de sa mort.
Les huit jours de retraite conduisirent le Père Lenoir jusqu'à la fête de Noël. Il avait craint de ne pouvoir, même ce jour-là, monter à Tautel. On l'y autorisa « par exception >> ; il put dire ses trois messes.
o Mon Noël a été moins triste que je ne^l-e craignais. Les médecins avaient même imaginé de transformer une salle de l'hôpital en chapelle pour la messe de minuit... »
L'ambulance du 11^ corps, qui avait, le 20 décembre, remplacé les coloniaux à Braux-Sainte-Gohière , allaitelle conserver l'aumônier ou l'évacuer sur l'intérieur? Grave question dont jasaient les caporaux et qui émut jusqu'au directeur du Service de Santé. D'un jour à l'autre les probabilités pour et contre alternaient... Mais le Père Lenoir ne s'en trouble guère, le calme de la retraite a passé sur son âme : « C'est pour le mieux, dit-il, et j'aurais grand tort de me plaindre. »
Enfin, le 3 janvier, c'est bien décidé : l'aumônier reste. Une petite plaie à la nuque, souvenir des bois de Somme -Suippe, qu'il traite par le mépris depuis
LOUIS LKNOIR S. J.
cinq mois et que des empiriques « ont îjrûlée et rel^rûlée au nitrate d'argent avec un résultat déplorable », vient d'attirer l'attention d'un spécialiste, qui se fait fort de la guérir rapidement. « D'autre part, le chirurgien ne serait pas mécontent non plus de fermer luimême la plaie de la cuisse... En conséquence, on me garde encore une huitaine. Vous avez donc le temps de m'écrire encore ici, au moins une fois. »
Le lendemain, malgré l'avis des hommes de science, par application du règlement n° tant ^ le Père Lenoir avait quitté Braux-Sainte-Gohière.