CHAPITRE XVI
yiTRY POUR LA SECONDE FOIS
l'ÉPISTOLIER. LE DIRECTEUR DE CONSCIENCE
(Janvier 1916)
6 janvier 1916. Malgré rinvraisemblance du rêve, jVspérais un peu que TEloile des Mages, en cette fête de TEpiphanie, me conduirait auprès du foyer où TEnfant Jésus est représenté par le mignon petit Roger,,., et j'ai tout fait pour pousser Tétoile dans la direction chère. Mais elle s'est arrêtée au-dessus de Vitry et a disparu.
Le voyage depuis Braux-Sainte-Cohière, — quarantecinq kilomètres à vol d'oiseau, — avait duré vingt-sept heures. La correspondance du train d'évacuation était manquée et le suivant partirait, — probablement, — dans quatre jours.
C'était le temps où Ton ne pouvait ouvrir le Bullefin des Armées sans y trouver l'éloge des progrès merveilleux accomplis par l'organisation du Service de Santé...
(( Et où ce train nous conduira-t-il? interrogea le Père Lenoir.
— A. Cahors. »
Sur le point d'être guéri, quitter la zone des armées ! (( Alors vous devinez bien que j'ai manœuvré pour rester ici. »
Le Père Lenoir se retrouvait à Vitry-le- François.
28 i LOUIS LENOIH S. J.
Avec quelle émotion j'ai revu cette ville où je hi^ amené prisonnier des Boches; — la grand'place où je sentis sur la tempe le froid du revolver et où, sans une protection manifeste de la Sainte Vierge, je serais tombé mort; — Féglise, alors pleine de paille et de blessés râlant sous les rafales d'obus et que je trouve aujourd'hui toute décorée pour les fêtes pacifiques de Noël et de l'Epiphanie I La piété, la foi y sont plus vives que jamais. Hélas I plus que jamais aussi, même à l'heure matinale où je les traverse, toutes les rues suintent le plaisir* !...
Eq voyant entrer à la sacristie ce jeune aumônier décoré, la tête bandée, et qui boitait fort en s'appuyant sur une canne, l'archiprétre se rappela tout de suite l'avoir vu quelque part.
« Mais où donc vous ai-je rencontré? dit-il.
— Ici même à l'hôpital, où je fus prisonnier...
— Vous êtes donc le Père Lenoir... »
« Le lendemain, raconte M. le chanoine Nottin, je visitais le sympathique blessé et lui demandais l'histoire de sa captivité. Bien simplement il me la conta.- J'étais sous le charme.
(( Avez -vous écrit tout cela?
— Oh! non, à quoi bon?... »
Il ne fallut pas moins, pour l'y décider, que la chaude éloquence de celui qui avait, en septeiyibre 1914, persuadé aux Allemands de ne pas brûler Vitry^
L'ambulance où se trouvait l'aumônier était un village de planches, très ingénieux et très confortable, construit pour trois cents lits sur la grande promenade de la ville, par les soins de M"^ Yolande de Baye. Mais celle-ci étant retenue par d autres ambulances
* Au Père Courbe, S ja,nvier.
2 Voir le récit du P. Lenoir au chap. m. Il faut lire dans Mon carnet de guerre, de M. le chanoine Nottin, comment, à défaut du maire qui avait disparu, l'archiprétre tint tète aux autorités allGmandcs.
qu'elle organisait plus proche de la ligne de feu% c'était la baronne de Baye sa mère qui occupait à Vitry le poste d'infirmière en chef.
Quand le médecin traitant lui annonça qu'il en avait encore pour plus de quinze jours, le Père Lenoir s'étonna. Était-il vraisemblable que les pronostics de tant de majors eussent été déjoués, sans qu'une cause mystérieuse ne fût intervenue? Il cherchait à comprendre, quand un de ses voisins de salle lui passa un numéro de l'Écho de Paris du début de janvier.
Avez-vous remarqué le rapport du docteur-^ professeur Delbet, de TAcadémie des Sciences, sur les antiseptiques? Après dix-sept mois de pansements de guerre, on s'aperçoit que les hypochlorites, dont on a jeté des tonnes entières sur les blessures,... multiplient les microbes au lieu de les tuer et tuent les cellules vivantes au lieu de les vivifier. Constatations similaires sur les autres antiseptiques... Bien entendu, malgré les recommandations du docteur Huot, qui m'avait dit : « Surtout, qu'on ne vous mette pas d'antiseptiques sur cette plaie ! » on les a depuis employés tous successivement ou à la fois, surtout les hypochlorites... Coïncidence bizarre : plusieurs des officiers soignés avec moi sont arrivés ici dans les mêmes conditions, abîmés par leur traitement.
Heureusement, c'était « un ami du docteur Huot, le docteur A... », qui le soignait à l'ambulance de Baye.
Le Père Lenoir bénéficiait à Vitry d'une « petite alcôve, comme dans un dortoir de collège )). De derrière ces rideaux blancs s'envolaient chaque jour des poignées de lettres.
Plusieurs fois déjà nous avons (ait allusion à cette
^ Quelques mois plus tard, M'ie de Baye devait être blessée yriovcirient à Dugny, près de Verdun.
28(3 LOUIS LENOIU S. J.
volumineuse correspondance sans avoir jamais eu le temps de nous y arrêter. Quelques personnes nous ayant communiqué une partie de leurs trésors, ce ne sera pas indiscret d'y jeter un coup d'oeil.
Les correspondants du Père sont des plus variés, depuis la carmélite jusqu'aux g-ibiers de prison, et même, nous le verrons, jusqu'aux condamnés à mort.
Que renfermaient ces lettres ? L'aumônier en a luimême formulé la loi. Un de ses vétérans de Marneffe lui demande conseil sur la manière d'écrire à un filleul de guerre ; il réplique : « Ecrivez ce qui vous passe par la tête, en n'oubliant pas qu'il a une âme à sauver ^ » G est sa règle à lui ; et il lui passe par la tête d'excellentes choses...
Son premier souci naturellement est de faire une réponse exacte aux questions qu'on lui pose. On l'interroge sur tout : sens d'une pensée de Pascal ou de Mteterlink, conduite à tenir au front vis-à-vis des mercantis, conciliation entre la loi de charité et la nécessité de se défendre, légitimité des mesures de rigueur contre des ennemis qui très souvent, comme à Beauséjour, ont feint de se rendre pour massacrer plus à l'aise ; ailleurs on le consulte sur une séance d'hypnotisme (( où le sujet a annoncé gravement, dès le mois de mai, que l'ofYensive (de la Somme) commencerait le 27 juin », ou bien sur l'apparition dans une grange, plusieurs nuits de suite, d'un camarade « mort qui revient en permission chez les vivants ». D'autres fois il faut apaiser des froissements entre marraines et filleuls, résoudre des objections contre la Providence : pourquoi Dieu se cache? pourquoi l'on n'a plus sa foi de jadis? pourquoi « les étoiles qui reviennent avec une routine si déconcertante ne me disent plus rien »?...
Le Père Lenoir avait un don tout spécial pour con-
1 A Robert du Parc, 27 janvier 1916.
soler. En cette matière, il ne croyait jamais avoir assez fait, et sa fidélité à revenir, aux anniversaires douloureux, même auprès de personnes qu'il n'avait jamais vues, tient du miracle.
Quand il s'agissait de blessés , il consolait jusqu'aux caprices. Le caporal Victor avait été cité pour sa beJle conduite. Après trois mois de gouttière et un de chaise longue, il était sur le point de partir en convalescence; et du régiment on ne lui avait pas envoyé sa croix de guerre. Que dira-t-on au pays? Il a fait annoncer sa décoration aux sons du clairon et du tambour. Ne vat-on pas le prendre pour un conteur de galéjades? Il s'en fait un sang noir et des cheveux blancs, il ne cesse pas ses « galllipppetttes » de colère, il se livre à un marmitage de u polochons à travers la salle, ce qui le fait traiter de maboul même par notre sœur Z... », il va devenir fou,... quand le 26 janvier, d'un seul coup, tout rentre dans Tordre. Le vaguemestre vient d'apporter une lettre de quatre pages accompagnée d'un petit paquet qui renferme... la croix de guerre de M. l'aumônier. Alors Victor u hurle comme un ours ». Personne n'y comprend rien. Les voisins disent : ^l Ça y est ! c'est le coup de bambou ! Un si gentil garçon tout de même !»
Trois jours après, quand il est calmé, le caporal prend sa plume :
Je m'en vais vous raconter ma remise de décoration. Il n'y avait pas de musique ni de défillé; mais c'était encore plus chic. Ça s'est passé dans le cagibi de sœur Z... Trois personnes y assistaient : la bonne sœur supérieure, la bonne sœur Z... et le bon abbé Germain. Après la bénédiction de votre croix, et que tout le monde l'eut embrassée respectueusement, la révérende Mère, par ordre du Président de la République, me décora pour mes faits de guerre... Après l'accolade donnée par M. l'abbé Germain, un grand ban-
quel attendait tous les malades. C'est une chouette cérémonie que je n'oublierai ja>mais. Seulement il y manquait le saint qui m'a converti et le paternel. Mais c'est partie remise; pour ma croix de bois, vous serez le seul convié.
Le lendemain il part pour « la cagna de famille « sans avoir rien reçu du régiment. « Mais je m'en f. ..iche. Je me pavane avec la croix de guerre de M. Louis Lenoir, aumônier militaire de la 2e division coloniale, secteur postal 13. A ce qui paraît, ça me va bien, et j'ai presque l'air d'un héros. »
D'ordinaire, les occasions de remettre un cœur d'aplomb sont, pour le Père, autrement sérieuses. Un prêtre de ses amis, qui occupait dans une ambulance la situation très officieuse d'aumônier bénévole, avait été dénoncé à certain comité régional de la Croix -Ro.uge comme un trouble-fête et un gêneur ; et au nom de la neutralité on lui interdisait de travailler au réconfort moral des blessés, a Mon Dieu! écrivait-il, que je suis guéri, si j'en fus atteint, du mal du neutralisme! »
« Mon cher ami, répand le Père Lenoir, vous avouerai-je que votre carte me remplit de joie! Ainsi donc, non seulement votre œuvre a reçu le cachet des œuvres divines et fécondes par la persécution diabolique ; mais de plus vous avez, vous, par une prédilection du bon Maître, l'auréole suprême, celle de nos grands Saints, celle de la calomnie et de la dénonciation M... » Et tellement chaudes d'affection sont les six pages qui suivent, que l'ami réplique instantanément : « Vos lettres me font l'effet d'une rosée ! »
Combien d'autres tiennent le même langage !
(( Vous ne pouvez vous figurer la joie et la paix, écrit un caporal mitrailleur, que votre lettre est veniXe mettre en mon âme. Je me figurais en la lisant me
* Lettre cju IV Janvier ,
VITRY POUR LA SECOiNDE FOIS 289
trouver dans votre cagna de Somme -Suippe-, en train de causer librement comme nous le faisions... Comment vous remercier de m'avoir fait connaître Notre -Seig-neur sous ce nouveau côté, le côté de l'amour?... »
(( Votre lettre , dit un pauvre enfant qui a perdu l'œil droit aux dernières attaques, m'a tellement touché que j'en ai pleuré toute la soirée en pensant à vous, h mes camarades, à votre grande bonté, vous qui avez été mon sauveur. »
En lui envoyant sa photographie , quelqu'un ajoute : « Vous penserez en la regardant que c'est encore une âme en peine que vous avez arrachée de l'enfer. »
Un caporal affirme : « J'ai lu votre lettre comme si c'était une page d'Evangile », ou encore : « Je préfère recevoir vos lettres qu'un billet de cent sous. »
On remplirait des pages avec d-es expressions de ce genre.
Comme le Père s'étonne, sans nullement se dérober, que l'on fasse ainsi perpétuellement appel à lui, et comme il essaie d'habituer peu à peu ses enfants à~ recourir aux prêtres de leur entourage, l'un d'eux riposte : « Il me serait facile, dites-vous, de m'adresser à un autre prêtre. Et nul de nous ne pourrait douter de sa bonté... Mais pardonnez ces préjugés enfantins : vous êtes pour beaucoup d'entre nous un initiateur; une longue vie en commun, des souffrances et des dangers ensemble partagés nous ont attachés à vous et nous vous aimons*... »
Quant à Jacquot, le petit caporal belge, — qui n'a pourtant jamais connu le Père Lenoir au front, — il trouve ses lettres si réconfortantes, qu'il en donne lecture à sa section. « Cela a relevé le moral de mes hommes, tout étonnés qu'un blessé pût écrire ainsi. Et l'un m'a dit en flamand qu'il n'y avait rien d'étonnant que le caporal fût si gentil, qu'il avait été à bonne
* Sergent Content, de Marseille, tué depuis en Macédoine.
200 LOUIS LEXOIR S. J.
école. En attendant, je garde votre lettre, qui peut encore faire beaucoup de bien. »
D'autres fois, ce ne sont plus des cœurs à remonter, mais simplement des âmes compliquées qui dem.andent qu'on les « débrouille » , âmes tourmentées de désirs contradictoires , sollicitées de faire à Dieu ou au pays un sacrifice exceptionnel et retenues par des considérations peut-être trop raisonnables.
Je sens comme Notre-Seigneur est bon pour moi, lui écrivait un médecin auxiliaire qui communiait chaque matin; mais je sens aussi combien peu je lui donne, en retour de toutes ses bontés. Et c'est justement cette hésitation que je mets dans mes actes d'abandon que je me reproche amèrement. Oh ! j'étais bien plus heureux aux jours lointains de nos communions de Virgin}'; alors je me précipitais dans ses bras et aujourd'hui on dirait que j'hésite... Comme vous avez raison de vouloir avec Psichari me montrer combien pourtant il est facile d'aimer Notre - Seigneur ^1
Le Père Lenoir venait de lire le Voyage du Centurion, paru dans le numéro de Noël de V Illustration, et il s'en servait alors dans toutes ses lettres pour pacifier et stimuler à la confiance.
Ou bien c'est quelqu'un qui le consulte du dépôt divisionnaire , pour savoir s'il doit faire une demande de retour au front.
En face de ces âmes délicates, l'aumônier ne tranche pas du prophète. Rien de plus calme que ses décisions. Son rôle consiste surtout en ceci : aider l'intelligence à prendre conscience de ses lumières. Il sait trop bien qu'à l'âme chrétienne qui veut être fidèle, l'Esprit-Saint ne manque jamais. Et lorsque le cas lui paraît obscur, ceci du moins est clair ; qu'il faut
* Lettre du 18 gantier 1916.
attendre le moment de la grâce. « Les événements choisiront pour vous. »
« Gomme conseil, nous racontait un officier, je ne Fai jamais trouvé en défaut. Ce n'était pas l'homme aux boniments, qui essaie de vous suggestionner. Exemple : je suis originaire des colonies. Peu de temps avant les a ttaques de. . . , j 'avais droit à une permission d'au moins un mois. Depuis longtemps je n'avais pas revu ma famille, ma grand'mère était malade. Gela me tentait beaucoup. D'autre part, j'étais nouveau à ma compagnie, je me disais : « As-tu le droit de t'en aller la veille d'un « engagement? Tes hommes t'observent. » Une note venait de paraître à « la décision » ; il fallait donner une réponse prompte. Le commandant me pressait de partir, mon capitaine aussi. J'allai trouver le Père Lenoir. Pensez-vous qu'il m'ait imposé une solution? Non, il ne me la suggéra même pas. Il me demanda mes raisons pour et contre. Je les lui exposai. A mesure, je voyais clair. Gette méthode a le grand avantage d'obliger à réveiller en soi les sentiments nobles. Quand j'eus fini : « Et maintenant qu'allez-vous faire? dit-il « simplement. — Je ne partirai pas », répondis-je. Et lui : « G'est vous qui l'avez choisi. Je vous approuve. (( Vous êtes catholique, on le sait, il faut donner (( l'exemple. Vous serez récompensé. » J'allai de suite trouver le colonel. Avant même que j'eusse ouvert la bouche : « Je pense que vous n'allez pas partir, hein ! » G'était le môme conseil, mais sur le ton militaire. Je n'eus jamais à regretter ma décision. J'aurais pu être tué, c'est vrai : je ne fus que blessé. Mais mes hommes m'en surent un gré infini ; comme effet moral sur la compagnie, ce fut merveilleux. »
En écoutant ce lieutenant, dont je crois bien rapporter les paroles sans y ajouter un mot, quelque chose chantait en moi l'orgueil d'être Français.
Les lettres du Père Lenoir n'étaient que le prolon-
292 LOUIS LKNOIR S. J.
gement de ses directions parlées. Il y observait la même sagesse.
Cette réserve n'excluait pas la fermeté. Et quand il voyait une âme en péril, le prêtre n'hésitait pas à entreprendre, non pas contre elle, mais ])our elle et contre ses mauvais penchants, une véritable bataille. Sur ce terrain, on le comprend, la plus grande discrétion nous est imposée. Et nous n'aurions qu'à nous taire si nous n'étions autorisé à raconter ici l'histoire d'un duel passionné avec un de ses MarnefRens, qui dura plusieurs mois : un duel à propos de pipes. Nous avons à son sujet douze lettres du Père Lenoir, plus une carte, formant un total de quarante pages. L'histoire est révélatrice de la méthode qu'employait l'aumônier dans ses joutes pour le dressage des volontés. C'est à ce titre qu'elle doit trouver place ici.
Un jeune homme fumait. Il avait seize ans ; et son médecin, qui du reste avait aux lèvres une cigarette perpétuelle, était d'accord avec le Père Lenoir pour dire que le tabac ne valait rien à ses nerfs. Nous l'appellerons Toty : son ancien professeur lui-même ne l'appelait jamais que par son petit nom. A Autun déjà, où il était accouru auprès du blessé, il avait reçu une très paternelle semonce. Or voici qu'à Vitry arrive soudain une lettre qui se terminait ainsi : a Cependant je dois confesser trois passions : le tabac (pardon! je ne peux pas!), la chasse et le bridge... »
Le Père Lenoir ne prend pas le change. 11 sait que le défaut mignon d'une certaine jeunesse est l'esprit d'indépendance.
Mon Toty, c'est à cela que je rattache la question « tabac ». Vous avez là une occasion de vous dominer, de faire ce qui
vous contrarie, de le faire par devoir, malgré renlêtcment de Tesprit... En vous dominant là-dessus, vous feriez vis-àvis de Notre-Seigneur, de ceux qui vous dirigent et de votre conscience, un acte de dépendance très utile, extrêmement utile pour corriger votre défaut principal... Pour vous aider, je vous envoie une petite prière que je vous demande de réciter malin et soir (et de mettre sous vos yeux dans la journée, si ce vous est possible). Elle n'est pas indulgenciée, mais elle vous fera du bien quand même.
A l'adolesceiit qui se sentait une vocation apostolique très marquée, le Père proposait malicieusement de dire quelque chose comme ceci : « Mon Dieu, par le sacrifice de ces cigarettes (ou de ces pipes), je pourrais contribuer au salut des âmes. J'ai des âmes à vous sauver, je le sais, — mais je ne vous les sauverai pas, ou bien : je vous les sauverai... »
Quand vous serez enfin décidé à faire ce que le bon Maître, le divin Ami, vous demande, vous pourrez changer la formule et me la renvoyer sous sa forme définitive...
Sous ce coup droit, l'enfant d'abord céda : « Vous êtes mon seul maître et tout ce que vous me demanderez, je le ferai, je veux le faire. »
Mais il avait du poignet et tout aussitôt il recommençait à battre le fer : « Et puis, tenez, encore une chose assommante s'il en est. Tous mes amis et tous mes frères, sauf le plus petit (qui avait huit ans), fument comme des locomotives. J'étais celui qui fumait le plus. Ils s'apercevront sûrement du changement et je ne saurai quelle tête faire; j'aurai l'air d'un idiot. La famille le remarquera aussi. On m'en fera compliment et c'est de beaucoup ce qui m'agacera le plus. »
Pauvre Toty ! Par ce coup de lame qu'il croyait bon, il n'avait fait que se découvrir.
Si ce sacrifice vous attire des humiliations, tant mieux! Plus il y en aura, mieux cela vaudra. Qui veut la fin veut les moyens... Il faut enfin que vous vous dég-agiez de ce respect humain qui es*t une forme de Torg-u-eil : non seulement vous craignez de paraître inférieur aux autres , vous voulez encore leur paraître supérieur, parce que, à tort, vous vous croyez supérieur.
Quant à la petite prière, le jeune homme la refuse obstinément: a Mon bon Père, comment voulez-vous que je fasse? Vous comprenez bien que je ne peux pas. Je ne peux pas dire de sang- froid au bon Dieu que j'ai des âmes à lui sauver et que je ne les lui sauverai pas. Voyons, ce n'est pas possible! » — « Mais non, réplique le directeur, je ne comprends pas du tout que vous ne puissiez pas le lui dire, puisque vous pouvez bien le lui faire. Ce qui devrait vous paraître impossible , c'est de le faire et non pas de le dire. Et vous le faites, non seulement de sang-froid, mais de gaieté de cœur... »
Enfin Toty a cédé. Mais les humiliations prévues ne se sont pas fait attendre. « J'en ai déjà reçu deux ou trois, comme quoi j'étais un imbécile et comme quoi j'entrerais au séminaire dans le plus bref délai. » Cependant, ce n'est qu'un essai. Il regimbe, et, pour reprendre sa liberté, il essaie d'une feinte : « Ce que je n'admets pas, oh î mais pas du tout, du tout, du tout, c'est qu'un sacrifice comme celui du tabac puisse être une condition nécessaire de vocation. C'est absolument impossible, cela me révolte, c'est inadmissible. » Puis voici le coup de pointe : « Je connais bien des Pères Jésuites qui fument ! » Et en allumant sans doute une petite, — oh! toute petite, — cigarette, il attend la riposte.
Elle est datée du jour où le Père Lenoir allait quitter Vitry.
... Quant à la valeur de ce sacrifice et au danger du refus,
vous n'avez pas compris ma pensée : ce n'est pas le tabac qui fait mal (je le conseille à beaucoup), c'est l'attachement à l'orgueil et à la sensualité. Or, chez vous, le double attachement existe à propos du tabac. Vous fumez : !<> parce que vous avez contracté là une habitude que votre volonté n'a plus ia force de vaincre; 2° parce que votre orgueil soulTiirait si vous cessiez, et cela pour deux raisons : vous vous attireriez les moqueries des autres et vous feriez acte de dépendance.
Friand de la lame comme il Test, le Père ne se dérobe nullement au coup qu'on a cru porter à ses confrères :
Voilà pourquoi il faut que vous cessiez et remplaciez tous mes conditionnels par des futurs... Et ce conseil -là pourrait tout aussi bien vous être donné par un religieux qui fumerait à longueur de journée. Il vous est spécial à vous. Pour un autre ce sera la musique, pourtant si belle et si louable en soi. Pour un autre les sports. Pour un autre trop d'acharnement à l'étude, etc. Ces mille attaches de tout notre être, que vous jugez insignifiantes, entravent l'action d'amour du bon Maître sur nous et, par nous, sur des milliers d'âmes. Comprenez- vous ?. . .
L'enfant comprit si bien qu'au reçu de cette lettre, « de fureur » il cassa une pipe et « une des plus jolies ». « J'en avais quatre. J'en rends une à mon frère, pour qu'il la garde, car elle n'est pas à moi. Je vous envoie les deux autres, pour vos soldats; ce sont celles que je préférais. Donc je ne fumerai plus de pipes. » Mais il se réservait de fumer quelques cigarettes... en diminuant progressivement. Au 21 février, il n'en était plus qu'à cinq ou six par jour.
206 LOUIS LENOm S. J.
On aura remarqué les pointes de malice dont le Père Lenoir agrémente sa correspondance. Elles sont assez rares. Non pas qu'il n'eût beaucoup d'esprit : ses yeux si bons, mais si pétillants, le disaient assez ; mais il estimait que la plaisanterie n'est qu'un condiment et qu'à vouloir en faire un plat, on gâte tout. Il ne se la permettait qu'à bon escient avec les grands intimes. Une seule fois nous l'avons surpris à manier l'arme, — si dangereuse, — de la moquerie. A l'un de ses enfants de Marnefîe, pour lequel il éprouve toute la dilection de saint Paul pour Timothée, mais qu'il savait assez fier de son nom et de ses autos, il écrivait :
Ayant par hasard sous la main une feuille de papier (( cher », je remploie pour vous, avec mon stylo « très cher », car je sais combien ces objets de luxe vous font estimer davantage ceux qui s'en servent... On est tellement plus intelligent et tellement plus honorable de caractère et tellement plus agréable à Notre-Seigneur quand on dépense plus d'argent que les autres , pour le seul plaisir d'en dépenser et de le montrer aux autres ! Allons, Dédé, ne vous fâchez pas, etc..
Et une autre fois, comme un pâté d'encre vient de s'étaler sous sa plume, il ajoute en post-scriptum :
Cette saleté est due à mon stylo ; comme il est en or, vous la trouverez sans doute « très chic » et je n'ai pas besom de m'en excuser.
Tous ont noté l'aisance du Père Lenoir à se réjouir bonnement de l'esprit des autres. Un de ses amis lui ayant envoyé des couplets intitulés Pipe et Gnôle, il répond : « Exquise votre chanson ! Je vais la lancer ici; elle aura grand succès. » Et pourtant, Dieu sait si c'était son genre !
VITRY POUR lA SECONDE FOIS îiy''
La plaisanterie savait aussi condescendre. A un brave petit Aveyronnais blessé, qui s'appelait Alaux, il fait semblant de téléphoner :
Enfin, le fil est réparé. Allô! Allô! José! C'est vous? Alors ça ne va pas fort? Hein? Quoi? Un gros morceau de chair enlevé? Mais, vous en aviez de rabiot, mon gros poupon, et si les Boches vous ont un peu amaigri, il faut leur en être reconnaissant. Vous serez maintenant bien plus joli garçon pour revenir au pays... Pour moi, j'ai perdu aussi un gros morceau de chair;... mais c'était de la qualité inférieure et ça ne coûtera pas beaucoup à réparer...
Mais le bon enfant ne peut admettre que son aumônier parle ainsi : « Mon bien cher Père, de la chair comme la mienne, les Allemands en tuent, en massacrent tous les jours, tandis que comme la vôtre, héros d'un régiment envers Dieu et envers la Patrie, c'est rare qu'ils fassent des victimes ; car ces héros sont très rares... » Le petit cultivateur usait gentiment du droit de riposte.
Est-il maintenant nécessaire d'insister sur les caractères de la direction du Père Lenoir? On la devine tout à la fois très riche, très souple et très ferme.
Un point mérite une mention spéciale, à cause du grand usage qu'il en a fait : l'examen particulier. On sait que saint Ignace recommande instamment, pour mieux arriver à corriger nos défauts, de les combattre séparément par méthodes successives, comme lit le jeune Horace luttant contre les trois Curiaces. C'est dans ce but qu'à l'examen de conscience général portant sur l'ensemble des fautes commises, il a surajouté la pratique de l'examen particulier. Dans les secteurs du front, il y avait souvent ainsi un coin délicat sur
lequel il fallait a avoir Tœil » ; l'ennemi tenu en échec de ce côté, tout le reste était sauf^
Afin de faciliter la pratique de Texamen particulier, il existe de petits calendriers spéciaux disposés pour enregistrer chaque jour et totaliser au bout du mois les défaites ou les victoires. Le Père Lenoir, qui en avait d'ordinaire une provision, était arrivé à faire apprécier ces feuilles comme un de ses meilleurs cadeaux. Quand le stock était momentanément épuisé, il préparait lui-même de sa main des calendriers mensuels, qu'on devait lui renvoyer une fois remplis.
En écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux un de ces bilans « sur les gros mots », où des points épais au crayon fuchsine, tantôt drus et tantôt rares, témoignent d'une admirable fidélité à se surveiller. Chose plus surprenante, même après leur séparation d'avec le Père Lenoir, certains persévèrent dans cette pratique. Eloigné de lui depuis plusieurs mois , quelqu'un écrit : « L'examen particulier se poursuit chaque jour... Quel bien vous m'avez fait quand vous m'avez donné ce moyen de sanctification ! » Et des blessés en conservent un tel souvenir qu'ils en font l'éloge à l'aumônier de leur ambulance. « Envoyez-moi donc, écrit l'abbé G... au Père Lenoir, une de ces « petites feuilles » d'examen dont m'a parlé le petit caporal et auxquelles il tenait tant. »
Comment s'étonner dès lors que de si nombreux blessés, à peine rétablis, demandent à revenir près de leur aumônier? Au dépôt colonial de Cavaillon, quand il y a un départ pour un autre régiment, les anciens du
* A ceux qui seraient tentes de voir dans cette pratique une minutie, nous recommandons la lecture des directives tracées de la main même du P. Lenoir à l'intention d'un jeune officier : examen particulier sur ses devoirs d'état, (voir Appendice A). Pour la méthode, rapprocher cette note du document cité p. 435,
VITRY POUR LA SECOiNDE FOIS 299
4* utilisent toutes les roueries pour « se défiler ». <( Ce n'est pas que le N^'^^ ne soit pas pareil, allègue l'un d'eux comme excuse : seulement ce n'est pas comme à notre 4", surtout en fait de notre foi. » Mais quand c'est pour le régiment Pruneau, ils crient tous : Présent ! Arrivé au dépôt le 18 janvier, Joseph Alaux apprend qu'il y a un détachement le lendemain pour le 4\ « Alors j'ai été trouver le commandant de compagnie et j'ai demandé à partir volontaire. A la visite du médecin-chef, j'ai demandé à être mis apte*. » Et deux jours après il avait rejoint.
Un caporal ^ qui a une « blessure par balle entrée par la joue gauche et sortie par la droite, en fracturant un peu la langue et ne laissant que cinq dents à la mâchoire supérieure, et faisant un trou de sortie de huit centimètres sur cinq » , ajoute simplement : « L'affaire de quelque temps et je serai rétabli. »
Un autre , — c'est le petit « bonhomme au poivre » du 2o septembre, — précise le motif de son désir : « D'ici peu, j'espère reprendre ma place en face des Boches... et que vous nous donnerez Notre -Seigneur comme vous le faisiez au bois d'Hauzy. »
Ce que tous regrettent, ce sont les belles cérénwnies de M. l'aumônier : « Quant à communier souvent ici, je ne me souviens plus d'y avoir été... Le cœur manque. Aussi, que voulez- vous, des messes en symphonie à grand renfort de coups de grosse caisse ! C'est plutôt un concert, un bal qu'une cérémonie pieuse. Quand j'y suis, j'écoute la musique; et la messe est finie que je n'ai même pas vu l'officiant. C'est trop bête. Du temps du Christ, les Juifs avaient fait un marché du temple de Jéhovah. Aujourd'hui on en a fait une salle de café-concert. Est-ce que l'hymne national français, russe, italien, belge, serbe, etc , sont des prières? Un
* Lettre au Père Leiiolr, 1b janvier 1916. 2 Kcaoît Uousscl.
blasphème, oui! Voyez les Anglais! Prière, cela? Distraction, oui! Et quand on sort, qu'emporte-t-on? Un reste de chanson qu'on silTlote ; les uns discutent le bon et le mauvais des morceaux joués ; les autres cherchent une petite infirmière anglaise pour flirter... »
Il y a tel Motu proprio de Pie X auquel ces lignes d'un simple caporal fourniraient un savoureux commentaire.
Par tout ce va-et-vient vital de correspondance, le Père Lenoir continuait d'être, pour les dispersés du 4c colonial, ce qu'il était au front, l'âme du régiment.
Si saint Paul avait pour Timothée un tel amour qu'il ne pouvait l'oublier dans ses prières, de jour et de nuit, et si , « au souvenir de ses larmes d'autrefois , il désirait tant le revoir », c'est surtout parce que le disciple élu avait la charge de transmettre à d'autres le dépôt du Christ. C'est pour un motif analogue que le Père Lenoir, — comme du reste tous les aumôniers militaires soucieux de leurs responsabilités, — entoura d'une affection spéciale tous les prêtres, et plus encore les séminaristes. Non pas que ces derniers aient jamais été bien nombreux au 4" colonial. Mais des régiments voisins plusieurs venaient à lui, attirés par sa réputation ou à la suite d'une rencontre fortuite. « Cette nuit où nous nous rencontrâmes à Beauséjour, affirme Ravmond C... est inoubliable. » — « Les noms des deux villages qui furent le théâtre de notre rencontre, écrit Toussaint P..., Erquinvilliers et Noroy, sont peut-être une grande étape dans ma vie. » De pareils faits suffisent pour que s'amorcent des correspondances suivies, qui se continueront non seulement de tous les coins du front français, mais aussi de Salonique, de Fez et d'Hanoi.
VITRY POUR LA SECOiNDE FOIS 301
Le premier souci du Père était de s'assurer que les séminaristes conservaient bien la liaison avec leurs directeurs. Maintien des liens organiques, condition majeure, presque toujours indispensable, de la persévérance. Puis quand ils changeaient de régiment ou de division, il s'empressait de les recommander à l'aumônier de leur nouvelle unité.
Sa méthode était invariable. Bien loin de se mettre en tiers, le religieux n'aspirait qu'à s'effacer. Un jeune homme qu'il guidait autrefois lui communique deux lettres de son nouveau directeur. Il réplique aussitôt :
Je vous renvoie ces deux lettres comme un trésor. Je vous les redis li<4ne par ligne. Si vous les comprenez bien et les mettez en pratique..., je réponds de votre vocation et de votre salut...
Quand, par suite d'un oubli, l'aspirant au saceraoce restait sans appui spirituel, et réclamait un conseil, l'aumônier le donnait, certes, mais toujours avec une parfaite discrétion :
Ci-joint une petite feuille extrêmement pratique et précieuse [feuille d'examen particulier], dont vous vous servirez, .si le Père N*** le jufje à propos et comme il vous l'indiquera. Je me permets de vous l'envoyer, car je suppose qu'il n'en a pas à sa disposition... Dites-lui cela.
Ou encore :
Bien entendu, tout ce que je vous propose doit être contiôlé par votre directeur. Je le veux... Car lui seul a actuellement grâce d'état pour vous conduire; et je ne voudrais pour rien au monde vous donner un conseil qui ne cadrât pas avec sa manière de voir et de vous guider...
De plus, bien qu'il poussât tous ces jeunes clercs vers la perfection et le plein abandon à Tamour divin, il dirigeait chacun suivant son idéal particulier précédemment en-trevu, ministère paroissial, enseignement, ou missions lointaines... Quanta ceux qui lui manifestaient des velléités de vie religieuse : « Vous verrez après la guerre, répéta^it-il ; alors seulement vous pourrez faire dans le calme une retraite d.élection. »
Le 27 janvier, le Père Lenoir quittait Vitry-le-François. Cette fois, au lieu de rejoindre directement le front, il avait accepté une permission, non pas, il est vrai de trois semaines ou d'un mois, comme on le lui aurait facilement accordé en guise de convalescence, mais du moins de six jours. Quand il annonça cette décision à ses parents : « Voyez comme je suis raisonnable ! » semblait-il dire...
Pourquoi consentir aujourd'hui à ce qu'il avait refusé en novembre? Raison toute simple : le 4* colonial n'était plus au danger. Choisi, vers la fin de décembre, à cause de sa brillante conduite à Massiges, pour la garde d'honneur du Grand Quartier Général, on l'avait, à Chantilly et à Senlis, complimenté, choyé, restauré. Le général Joffre avait voulu réduire le service de garde au minimum pour que le rep'os fût complet. Et maintenant, depuis le milieu de janvier, le régiment était au camp de Crèvecœur, où. tout le corps colonial mettait à profit dans des manœuvres les enseignements de l'offensive de Champagne.
Un autre motif obligeait l'aumônier à prendre sa permission : l'impression du Petit Livre de Prières.
Quand il s'était mis au travail à Braux-Sainte-Cohière, le Père Lenoir rêvait de faire un opuscule dont le Drix
« ne dépasserait pas 10 centimes si possible^ ». Il dut bien vite en rabattre, surtout quand il prétendit joindre au texte des cantiques leur notation musicale. Mais dans un but apostolique, qu'il appelait lui-même u une bonne œuvre et une mauvaise alTaire » , il s'acharna coûte que coûte à poursuivre la combinaison suivante : « Je paierais (avec des aumônes, et ma solde au besoin) les frais de composition L'éditeur vendrait le livre au prix de revient du papier et de l'impression, sans bénéfice (œuvre chrétienne de guerre!) ou avec un bénéfice très minime... »
Il s'agissait de trouver, ailleurs que dans la lune, cet éditeur. Par lettres, l'art de persuasion de l'aumônier avait échoué sur tous les fronts. « Le tir de barrage de la revision » ayant été hautement approbatif et même louangeur, il espérait être plus heureux de vive voix. Il avait simplement oublié que les affaires sont les affaires. A Paris, partout où il se présenta, on l'accueillit avec le respect dû à sa réputation et à son zèle ; on ne refusait nullement de contribuer à titre personnel à l'aumône nécessaire. Mais le Père s'aperçut vite que de part et d'autre on ne parlait pas la même langue. Puisqu'il s'agissait d'une bonne œuvre, il fallait frapper ailleurs.
C'est alors qu'il « découvrit presque », — le mot est de lui, et il l'avoue à sa honte, — l'admirable Œuvre des Campagnes. Il fut émerveillé de sa vitalité, de son importance et particulièrement du dévouement qu'il y rencontra dès l'abord. Aux premiers mots de la causerie qu'il fit durant l'ouvroir du l^r février, sa cause était gagnée, et le Livre de Prières adopté, comme il le désirait, par soixante ou soixante -dix marraines. « Voici ce qui a été décidé : elles achèteront à Mersch les exemplaires au prix du papier et les distribueront gratuitement (20 centimes, prix officiel pour
1 Au R, Père de Boynes, 3 décembre 1915.
ceux qui voudront bien paver, — c'est le prix du papier seul, l'opuscule tout compris revenant à 4o centimes). Les autres frais seront à ma charge... »
Ces frais dépassèrent notablement les prévisions de l'aumônier. Et avec la courbe ascendante des prix en ciiaque chose, Us ne cessèrent de s'accroître. D'un coup, tout l'arriéré de solde de son temps d'ambulance fut eng-louti; puis durant un an ce gouffre absorbera chaque mois une grosse partie des ressources utilisées jusqu'alors en menus cadeaux pour ses hommes. Ce sera, dans ses comptes, un perpétuel « conflit entre les cigarettes et le Petit Livre* ». En style d'affaires, multiplication du tirage signifie bénéfices; mais en style « bonnes œuvres », quand on perd sui chaque exemplaire même vendu au prix fort, et qu'on fait à qui les demande des distributions gratuites, la signification est un peu différente... Le Père Lenoir écrira dans quelque temps à un intime : u Je ne sais si vous comprenez bien, tant c'est enfantin. Mais, en affaires, je suis incorrigible, — ou plutôt impossible à former, à moins d'un long stage près de vous-. »
Au point de vue apostolique, le rendement fut immense. En quelques jours, le premiei' tirage de 10000 s'envola : « Même par télégramme, des commandes de 100, 300 ou 500. » Un exemplaire, avec hommage d'auteur, fut envoyé à Chantilly, destiné au général Jpffre ; mais « la garde qui veille aux barrières... » l'empêcha de parvenir. L'aumônier avait même fait un autre rêve. « Vous me paraissez vivre dans une atmos-
* Simple détail ,qui, pour les anciens marsouins, aura son prix : dans l'agenda du 26 avril 1916, nous avons noté ceci: « Chaque relève 2000 cigarettes :.::: 100 paquets = 50 francs. Au reste « toute la solde de l'aumônier, a écrit le Général Pruneau, allait à s£s poilus sous la forme de cigares, de cigarettes, de bonbons, de papier à lettre, de toute sorte de petits objets que les braves gen=? des tranchées apprécient tant » (Note au Colonel Dosse, chef d"E.-M. à l'Armée d'Orient, 26 juillet 1917) cf. p. 417.
2 Lettre du 12 avril 1916.
phère saine et bonne, lui écrivait quelqu'un de bien placé pour voir, puisque vous croyez possible que le gouvernement accepterait de distribuer gratuitement un livre de prières au poilu!... Hélas! comme c'est loin de la réalité ! »
Oui, le Père Lenoir avait un instant caressé cette espérance. En voyant les millions que Ton prodiguait cbaque jour pour la défense nationale, pour la santé du soldat, pour sa distraction, il trouvait naturel que l'on détournât de ce côté quelques gouttes du Pactole. Et peut-être, après tout, qu'une subvention officielle à un livre de ce genre n'aurait pas eu moins d'efficacité, pour l'amélioration morale de la troupe, que l'exhibition de chanteuses de café -concert aux Théâtres des Armées...
Au reste, aucun amour-propre d'auteur n'avait poussé le Père Lenoir à cette démarche ; modestie qui montre bien la pureté de son zèle, la première édition n'était pas signée. Il ne faudra pas moins qu'une lettre de son Père provincial, le 25 avril, pour l'obliger à mettre son nom sur les suivantes.
Seule restait à l'apôtre la « caisse de la Providence et du bon saint Joseph ». Elle ne lui manqua pas, puisqu'elle permit au Petit Livre d'atteindre, par tirages successifs, le chifTre de 150000 exemplaires. Parmi les œuvres de guerre de V Œuvre des Campagnes , ce n'est certainement pas celle qui lui sera le moins comptée dans les plateaux de l'éternelle Justice.
Ainsi s'achevait la première permission de guerre du Père Lenoir.
11 ne devait pas en avoir d'autre.