‹ Un preneur d'âmesChapitre 32 sur 54 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

rONTAINE-LÈS-CAPPY

LES PÂQUES AU CRÉNEAU (Avril — Mai 1916)

La fôte de Pâques était déjà fort compromise par ces travaux qui émiettaient le régiment. Un déplacement subit le Samedi Saint pour la région de Bayonvillers faillit la « saboter » complètement. Sur trois bataillons, l'aumônier ne put s'occuper que d'un seul, à Wiencourt, et encore « en y passant naturellement toute la nuit ».

Puis sans aucun répit, au lieu du repos escompté, voici qu'à ces périodes d'instruction et de travaux, succède dès le mardi de Pâques une reprise de secteur, à l'est de Fontaine-lès-Cappy. Le Père Lenoir s'en désole d'abord : les Pâques ne seront-elles pas rendues impossibles au grand nombre? Mais, grâce à l'ingéniosité de son zèle, cette circonstance même se transforme en une abondance de grâces bien plus fécondes que celles dont il avait rêvé.

Ce récit pourrait s'intituler « les Pâques au créneau ».

Je traverse en ce moment une période excellente au point de vue religieux. La Sainte Vierge en son mois de mai prend une revanche sur le démon. Ces Pâques individuelles faites au créneau sous les obus sont ferventes et beaucoup plus nombreuses que je n'aurais osé l'espérer. Je passe mes jour-

320 LOUIS LENOm S. J.

nées et une partie de mes nuits, de créneau en créneau, à donner Fabsolution et la communion. Si près des Boches, à quinze ou vingt mètres parfois, le respect humain diminue sing-ulièrement. Beaucoup de créneaux sont disposés comme de véritables confessionnaux. Quand on ne parle qu'à voix basse, pour ne pas être entendu de Tautre côté du parapet ou du simple mur de sacs à terre, on ne craint pas d'être entendu des camarades et, même devant eux, on accepte de se confesser. Beaucoup de retours de quinze, vingt et vingtcinq ans. C'est la pêche miraculeuse. J'estime que plus de deux mille, peut-être deux mille cinq cents, sont maintenant en règle avec le bon Dieu. C'est bien loin de la perfection; mais étant donné le milieu, je suis tout à la reconnaissance envers Notre -Seigneur et ceux qui l'ont aidé de leurs prières*.

Ici encore, n'en déplaise aux plus cners amis du Père Lenoir, nous sommes bien obligés d'ajouter ceci :

Mais ce qui me console le plus, ce sont les conversions ardentes de jeunes apaches. Déjà plusieurs ont été tués quelques heures seulement après que je venais ainsi, en passant, d'absoudre toute une vie de péchés et de leur donner la sainte hostie, dont ils rayonnaient encore.

Seulement cette fois le chef de file n'est plus un {( Parigot », La ville-lumière ne doit-elle pas partager ses prérogatives avec la seconde ville de France?

Cette nuit (3-4 mars), j'ai longuement préparé à sa première communion un apache marseillais de dix-sept ans, de la fameuse bande de « l'As de Pique » : une générosité telle, et si raiéonnée, malgré l'ignorance religieuse absolue, que la grâce en fera sans doute rapidement un apôtre.

1 Lettre au R, Père de Boynes, complétée par plusieurs lettres du •mois de mai au Carmel de X..., au Père Courbe, au capitaine Monnicr Les chilTres donnés pour les Pâques sont du 24 mai.

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Le Père Lenoir, qui commençait à avoir de ce monde spécial une connaissance aussi précise qu'un préfet de police, pensait que le tatouage du bras constituait rinsig-ne de la bande. Toujours est- il que, le soir de sa première communion, le jeune Marseillais, après les jours de paradis qu'il venait de vivre, jetant tout à coup les yeux sur cet « as de pique » qui lui rappelait tout son passé d'enfant prodigue, fut atterré. « Quoi! Notre- Seigneur Jésus a vu ça ce matin? G est honteux ! » Il fit aussitôt rougir un morceau de fer et se mit à brûler l'image : « Pendant quelques jours, du moins, on ne la verra pas, » disait-il. Ce tatouage servit à l'aumônier de matière à tout un enseignement; il devint le symbole des mauvaises habitudes et des traces laissées dans l'âme par le péché, un stimulant toujours actuel au repentir, et il aida même à expliquer le caractère indélébile imprimé dans l'âme par le baptême et la confirmation.

C'est le même enfant qui s'écriait quelques jours plus tard : « Vrai, pour que Notre-Seigneur Jésus soit venu me chercher là où j'étais, faut qu'il soit pas fier! » Ou encore : « Si je dois redevenir ce que j'étais, oh! tout de suite une balle dans la tète ! » Parfois il se privera de soupe par respect pour la communion qu'il doit recevoir au salut : « Notre-Seigneur passe avant ! » disait-il. Et un soir que l'aumônier lui rappelait qu'il avait le droit de manger : « Mon âme a mangé, répondit-il ; ça suffit. »

Blessé dès le début de la bataille de la Somme, il écrira, pendant son absence, à son « cher Père » des lettres délicieuses, dont le lecteur nous pardonnera de citer ici quelques échantillons. La phj^sionomie du Père Lenoir serait-elle complète sans une esquisse de ces cœurs simples, auprès desquels il trouvait ses plus douces consolations?

Rouen, le 5 Juillet 1916. Mont Bons et Cher père, Je vous

écris saitte Lettre pour vous faire savoir de mais nouvelle qu'il sont trais bonne est que ma préssantte vous trouve de même.

Je vous ferais Savoir que Jait étais Blessé dan le Village d'Herbécour par Un Obus Jait 5 petite Blesure.

mont Cher père Je me fait du mauvais sans Je panse avons donnais mois vitte deu vaus Nouvelle Jait fait dais Prièrre pour qu'il vous ariverien Je suis Antrétemans à rilotel Dieu a Rouen Je suit soigné par lai Soeur il sont Chantille est Brave.

mont Cher Père Je me Lang-ie Dettre guérie pour alais vous rejindre.

la comunion que Vous ma Vais donais a van de montais a lassaus le Bon Dieu que ja Vais sur mois il ma protéger. Mais can Je serais gérie Je pansse rais a lui Jirais lui faire Un Bouquès est Jirais lu,i portais a Léclisse.

mont Cher Père Je voi plurien à Vous dire pour le moman Recevais Une caresse de votre Dévoué G.

Au soir de la première communion de l'enfant prodigue, le Père Lenoir avait écrit à la mère une longue lettre : « Votre cher petit, assis à côté de moi, disait-il, est tout rayonnant... C'est une résurrection... et, dans ce bonheur, il y a la pensée de votre bonheur à vous : il est si heureux de rendre sa mère heureuse ! Quel excellent et charmant enfant vous avez là ! Vous avez dû bien pleurer sur lui! Mais, malgré ses égarements, son cœur est resté d'une droiture qui me ravit!... Quand vous le retrouverez, vous serez émerveillée de la transformation de votre enfant*... »

Or, le 19 juillet, l'enfant est à Marseille, en convalescence, et il écrit :

1 Un officier supérieur du 4« colonial nous écrivait à ce sujet : « Remarquez que des apaches qui se laissent convertir aussi rapidement ne sont pas des apaches. Ils en ont peut-être l'allure, mais ils ne sont pas gangrenés à fond. »

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Marseille, le 19 juillet 1916. Mons Bont et Cher Père, Je Vous dirais au moman que je Vous écrie je me trouve au milieu de ma Famille qu'il vous Remercie de la Chantille Lettre que Vous luis a vaits ans voillaits que le Bon Dieu ma protégés de la mort car jo rait fait faute dan la Famille. Quelle joit ma mère quant elle ma vue arrivais elle ma trouvé Grandie et surtous la joit du Bonheur sur lais Lèvres que Notre- Ségneur Gésue ma donnés. Elle vous Remercie Baucou davoir mie sont fils dan le Bons Ghemin et surtous de lui avoir cuver lè portte du Paradie.

Mont Gher père la Lettre que Jait Resus a THotel Dieu dattais du 10 me die que Ja lait ettre citte sa ma fait Bien Plesir car Je man fait honneur de maittre Battu avec le 4eme Golonial car sur lait tairain Je marchain la tête hautte et Je dirais toujour Vive le Régimand Prunaud.

Mont Père Resevaist de toute ma Famille sait Respaitt A festueus.

Après la permission, le dépôt; mais le brave garçon ne s'y plaît pas.

Toulon, le 4 août 1916. Gher père, Je Vous dirais que je me Langie à toulon Je Voulais partir Volontaire mait lia que dais détacheman pour le 34'«*^ Golonial mait moi au 34™« Je Veù pa llalais Je me sui Ancagé au 4^ et Je Veus Restais au Régimant Prunaud.

Gher père Jait pa pansait de Vous dire que le capitaine Ardie* a étais décorais de la Croid de La légion doneur saitte Médalle Va Bien sur La poitrine d'un Brave moi Je me langi de portais ma Groid de gèurre

Je Vous dirais quo momant que Je Vous écrie Je me trouve au cercle catolique et Je Vous dirais quilla Un chantis Père. Faut espérais mont Gher père que nous serevoillon Bien tôt.

Bien le Bonjour au Golonel Prunaud Vous lui dirais que Bientôt Je me Rebatrais dans Sais Beau Ranp.

Vous dirais a mon ami Nicoli qui se Langise pa que Jo Reviendrais Bientôt.

^ Le capitaine Hardy, qui commandait dans la Somme la 7® G'" du 4* colonial.

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Et le 15 août, toujours de Toulon :

Chère père Vous mavais fais de penne quant Vous ma Vais die quant Je Resevrais la Lettre Vous serais an plinne Batalle mait prenais courage car le Bout Dieu Vous Protégera est nous Retourneron Vous Pinot et Gharle avec la palme de Lorries et avec Lègle prussien nous sie couperons le bec pour pa qui nous pique. Cher père nous contons partir tous lait Jour mait nous prion pous Vous et pour lait Brave qui sont au Dangés,

Enfin il rejoint son cher régiment. Mais deux mois après, il retournera en permission, avec sa croix de guerre battant neuf sur la poitrine ; et voici l'expression naiVe du double sentiment qui l'anime : avant la fierté, la reconnaissance :

Dimanche le 15 Octobre 1916.

Bien Cher Père

Je vous ferais savoir quomomant que Je vous écrie nous retournon de la Bonne Mère de la Garde Nous avon bien pries Dieu pour que Vous Sauvies Baucous Dès Ame. car llnna quil font Mal est qu'il Vous drais Venir dan le bon Chemin.

Cher père je Vous dirais quas Marseille il fais Un tean trais Beau est Je panse ou Vous êtte que sa soie de même. Je Vous dirais que tous lais Marseillait et Marseillaise me Regarde il doive se pansé qu'il est Jeune se Héros est Je marche trais fier de a partenir au 4"^« Colonial et surtous a la 5^"^ Escoide a lais Escoide torpille. Cher père Je Vois plurien a dire pour le momant quant Vous avoillan Une Crosse Carresse insie que toute ma Famille.

Vottre petit fils qu'il panse a Vous,

Comme le Parigot mécanicien, le jeune Marseillais

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s'était fait apôtre. La veille même de sa première communion, il avait déversé sur un camarade plus ignorant que lui sa science de néophyte et l'avait décidé à l'imiter. Six mois plus tard, avant le départ pour Salonique, il amènera encore un ami à Taumônier en lui disant : « Té ! il allait partir sans son viatique ! »

Le Père Lenoir ne fut pas en reste de délicatesse. Au cours de la journée passée à Marseille avant d'embarquer, il ne fera qu'une seule visite et ce sera pour la maman du cher petit. Dès lors, l'aumônier devint l'ami de la famille entière et, durant une autre permission, l'enfant croira ne pouvoir mieux faire que de joindre à son bonjour « une crosse caresse de Charlotte de Jeanne et Félix et de ma chère mère que j'aimme tens ».

Aujourd'hui, encore « crandie », il fait, comme chauffeur, des « voiyage au Lonoour ». Et, dans ses rêves bercés par la houle, il voit souvent réapparaître la ligure da « Bont père Lenoir, quil repose Laba sie loin, mes dou il veille sur nous' ».

Il serait facile, avec les lettres qui nous ont été communiquées, de reconstituer plusieurs monographies du même genre. En toutes, on retrouverait la même action et réaction entre le Père et ses fils, les mêmes spontanéités réciproques. Dans les âmes que nous frôlons dans la vie, n'y a-t-il pas le plus souvent des parcelles d'or pur insoupçonnées à travers la gangue qui les enserre? C'est le privilège de la sainteté de les discerner d'un coup d'œil et de les aider à se dégager.

Si je me suis attardé ainsi aux suites de cette conversion, c'est pour faire entrevoir, par un exemple, quelque chose de ce que fut le prolongement lointain des « Pâques au créneau ».

> Lellre à l'auleur, 21 octobre 1920.

N'allons pas croire, d'ailleurs, que le Père Lenoir se donnât tellement à ses convertis qu'il en oubliât les autres.

Avant-hier, un petit de dix-neuf ans est changé de compagnie; je le mets aussitôt en relation avec un excellent enfant d'une escouade voisine et, après les avoir communies hâtivement, en cachette, dans leur tranchée, je les avertis que je repasserai aujourd'hui. Or, ce soir, je les découvre tous deux cachés dans l'herbe, sur le parapet, entre la tranchée et les fils de fer; ils y avaient rampé sans peur des Boches d'en face, bien près pourtant, afin de ne pas être gênés par leurs camarades, et ensemble ils étaient en train de réciter des prières en m'attendant. Ce matin, le petit était descendu très loin par les boyaux pour chercher de l'eau; il en avait rapporté un bidon et, réveillant l'ancien, l'ange gardien, il lui avait dit : « Tiens, on va « faire un peu de toilette pour le bon Dieu qui' va venir, « aujourd'hui. » Ensuite, ils avaient procédé à la toilette de l'âme et, pour mieux la faire, s'étaient aidés l'un l'autre dans leur examen de conscience. Aplati comme eux dans L'herbe, j'achevai de les préparer et, sur la toile de tente qu'ils avaient étendue en guise d'autel, je leur donnai la sainte hostie. Quelle délicieuse action de grâces nous fîmes ensemble, toujours couchés dans l'herbe, pendant que les Boches tiraient au-dessus de nos têtes! Louis pleurait de joie et d'émotion.

Et tant d'autres dans un coin de tranchée, ou au petitposte, ou au fond d'une mine M...

Quand le Père Lenoir avait ainsi passé les heures du jour aux tranchées, sa tâche quotidienne n'était pas

1 Au Carmel de X.,., 18 Juin 1916.

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finie. Il retournait auprès des compagnies de réserve, cantonnées soit à Chuignes, soit même à Ghuignolles. Un de ses confrères*, aumônier bénévole dans un groupe qui venait de mettre en batterie aux environs, le rencontra le 30 mai « à bicyclette, poussiéreux et suant. 11 revenait des lignes pour faire sa réunion du soir à l'église. Il était radieux. « Bonne journée, me dit-il; quelques-uns encore sont revenus,... quinze, vingt ans! Deo gratias! » Je compris, au cours de la conversation , qu'il était désolé de savoir qu'un millier encore de ses hommes restaient éloignés de Dieu. 11 faisait toutes sortes de plans de conquêtes. On voyait bien qu'il ne vivait que pour eux, et que la pensée de leur salut était son obsession constante...

Chaque soir, après son instruction, continue le même religieux, à l'issue du salut, le Père avait l'habitude d'offrir la communion aux soldats présents... 30, 40, 50 s'approchaient ainsi régulièrement, et j'ai toujours constaté qu'ils le faisaient avec une grande piété... Ayant la même façon que lui de voir les choses, je l'encourageais fortement, et me prêtais volontiers à le remplacer.

L'aumônier du 24e colonial, qui ss rencontra, en juin, à GhuignoUes avec le 4^, décrit ainsi ces cérémonies du soir :

... Bien avant l'heure, les rares chaises sont occupées... Nos hommes arrivent, le dos barré de bidons destinés à remporter le précieux pinard à la tranchée, les capotes déteintes et boueuses, les pieds lourds, embarrassés. On s'assied partout, sur les agenouilloirs, sur les bancs de l'école qui se sont réfugiés là, sur les marches de l'autel latéral, sur les tables, les jambes pendantes... Les bougies s'allument. On chante. Évidemment, rue Monsieur on chante autrement; mais peut-être pas de meilleur cœur... Moi, boitillant, je me promène, don-

* Le R. Père Paile, qui, lors de sa mobilisation, était recteur du collège français d'Iiernani, en Eapay^ne.

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nant un livre à celui-ci, un chapelet à un autre, marquant la page à un troisième, qui, empêtré dans son casque, son masque, son chapelet, son livre, et n'ayant pas l'habitude de tant de choses, voudrait pourtant bien chanter avec les camarades. A la bénédiction, les vieux chrétiens s'inclinent. Les nouveaux, sans peur, regardent en face, avec intensité, l'ostensoir; il semble que Nôtre-Seigneur se dévoile à eux.

C'est le moment du sermon. Rien d'académique. Une conversation, avec questions, réponses, arrêts brusques; n'ayez pas peur, toujours en bonne langue française, car le Père Lenoir est un classique. Il parle de la table de communion, en contact plus direct avec les âmes, presque avec les corps, puisqu'il y en a -d'assis à ses pieds qui, le cou tendu, fixent sur lui des yeux ardents. La métaphore n'a jamais été plus vraie, ils boivent ses paroles... Dans ces yeux grands ouverts, on lit la faim de la vérité, la soif de la justice. Pour beaucoup ces choses sont neuves; pour d'autres, ils ne les ont. jamais entendues exposées ainsi. Au lieu de l'impersonnalité des phrases banales, on leur présente Notre-Seigneur comme l'ami, le soutien, le confident... Dans l'église, un mouvement perpétuel de gens qui veulent avoir une bonne place et, se faufilant jusqu'au premier rang, se plantent devant vous ; d'autres qui, pressés par une corvée, n'ont pas la possibilité de rester jusqu'à la fin. Ce va-et-vient ne trouble pas l'auditoire; plus rien n'existe pour lui, sauf l'orateur. Puis le défilé (pour la communion) commence... Beaucoup vont les bras ballants et reviennent le regard droit devant eux, comme s'ils voulaient défier les railleurs. Le Père lit les actes tout haut. Un dernier cantique... et puis les voilà rendus à la vie de tous les jours, au danger aussi; mais ils ne sont plus les mêmes, on leur a donné un peu d'idéal... Sortis, la joie de vivre se traduit par des rires qu'on entend même de l'église, mais qui n'arrivent pas à troubler dans leur recueillement les fidèles adorateurs nombreux, très nombreux, qui veulent s'entretenir seul à seul avec Notre-Seigneur... Il faut avoir vu cela pour le croire... Toutes nos subtilités de civilisés raffinés leur sont inconnues. Mais le cœur y est... Le Père Lenoir est un apôtre, presque un thaumaturge, au moins par les miracles intérieurs qu'il opère*,..

1 P. de Vauplane, lettre à sa mère, 6 juin 1916.

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Après le salut, l'aumônier causait « jusque très tard dans la nuit avec les hommes qui venaient recevoir absolution, conseils, consolations ». Le matin, il y avait encore des communions. Puis sa vie reprenait aux créneaux telle que nous l'avons décrite.

Ainsi se bouclait divinement le cycle de ses journées.

La seule chose dont le Père ne parle nulle part dans ses lettres, ce sont les dangers auxquels il s'exposait. « Combien de fois, note le commandant Mury, îui ai-je dit d'être plus prudent et que nous avions besoin de lui ! » Et dans le carnet de campagne dont cet officier a bien voulu nous communiquer de précieux feuillets, on lit :

Mai 1916. — Guerre de mines à Fontaine-lès-Cappy. Je préviens un jour le Père Lenoir que, le lendemain, nous allions faire sauter un gros fourneau de mine. Or j'apprends par la suite qu'au moment de Topération, le Père Lenoir sest joint au petit élément avancé, chargé après l'explosion de couronner aussitôt la lèvre de l'entonnoir. Je regrette de l'avoir prévenu, il s'est trop exposé.

Et toujours, malgré ces préoccupations, le Père Lenoir songeait aux anniversaires de ceux qu'il aimait et trouvait le moyen de le leur dire. Vers ce début de juin, à l'un de ses anciens professeurs dont on célébrait la cinquantaine de vie religieuse, il avait envoyé ses vœux , en précisant combien certaines explications du traité de la Foi et de l'Eucharistie lui avaient été précieuses dans son apostolat de guerre. Et le R. Père Harent commençait ainsi sa réponse : a: Que dans la tranchée on m'écrive pour la fête de ma cinquantaine, c'est un comble d'attention délicate, dont je suis infiniment touché...* » Combien d'autres professeurs du Père Lenoir lui ont rendu un pareil témoignage! Contrairement au proverbe, l'amour, chez lui, savait a remonter » magnili(]uement.

* Lettre du 13 juin 1916,

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