‹ Un preneur d'âmesChapitre 33 sur 54 · DEUX PLAIDOYERS EN FAVEUR DES MARSOUINS · texte numérisé non relu

DEUX PLAIDOYERS EN FAVEUR DES MARSOUINS

Le 7 juin, les soldats qui cherchent le Père Lenoir apprennent qu'il a demandé une permission de quarantehuit heures et qu'il est parti en hâte pour Paris. Une permission extraordinaire, lui qui toujours avait refusé ses congés de convalescence ! Un événement bien grave avait dû se produire...

L'événement était une note non signée, qui venait de paraître dans un petit bulletin destiné aux aumôniers et prêtres soldats de France. Elle était intitulée La Communion en viatique sur le front.

Le décret du il février 1915, dont nous avons déjà parlé', n'était pas appliqué par tous les aumôniers de la même manière. Tandis que les uns hésitaient à en faire bénéficier les soldats, même en passant, d'autres organisaient fréquemment le soir pour les troupes de relève des saints, suivis de communions plus ou moins nombreuses.

Sollicités de donner leur avis sur cette pratique, certains canonistes, et non des moindres, avaient à maintes reprises décliné toute compétence. « Que voulez-vous que nous vous disions? répondaient-ils aux aumôniers militaires. Vous seuls connaissez les circonstances concrètes qui permettent déjuger en dernier ressort. )>

' Voir plus haut, p. 18b.

La note du bulletin dont le Père Lenoir s'était ému n'avait pas cru pouvoir observer la même réserve.

(( De divers côtés, disait- elle, no-us arrivent des plaintes et des protestations sur la manière abusive dont est appliqué par plusieurs le décret du 11 février 1915... On nous sig-nale des faits vraiment étonnants, qui se généralisent et se multiplient d'une manière inquiétante... »

Puis, après une brève interprétation du décret, l'auteur ajoutait :

(( Il est donc inadmissible qu'on donne la sainte communion après les repas, le soir, quand on pourrait parfaitement la donner le matin à la messe ; surtout si les soldats, étonnés du peu de respect qu'on exige d'eux, ne demandent pas mieux que de se gêner un peu pour montrer leur bonne volonté à Notre- Seigneur.

« Il est donc inadmissible que d'une manière habituelle on organise le soir des saluts solennels avec communion générale, même dans les cantonnements de repos, alors que rien n'empêche de remettre cette cérémonie à la messe du lendemain...

(( Les aumôniers qui se laissent aller à ces excès rendent à la cause de la communion fréquente et à leurs hommes de très mauvais services. La communion devient pour eux une chose banale qui ne demande aucun effort, aucune préparation. Ils l'acceptent pour faire plaisir à l'aumônier, comme ils acceptent des dons de moindre valeur. N'est-il pas à craindre que, dans ces conditions, les communions sacrilèges se multiplient?

« Et voilà comment, avec les meilleures intentions sans doute, on abuse d'un bienfait de l'Eglise au grand détriment des âmes : non dijudicans Corpus Domini (I Cor. IX, 26). ))

Quelques-uns s'imaginèrent que ces paroles visaient l'aumônier des marsouins ; lui-même le crut. Aussi, avec

une décision toute religieuse et toute militaire, accourait-il sans retard à Paris, pour soumettre une fois de plus sa conduite à ses supérieurs. Un double désir l'animait : ne rien faire qui fût en contradiction avec les intentions de Rome, mais ne rien céder des droits que le décret de 1915, porté « en vue de la sanctification des âmes* », conférait à ses soldats. Fixons nettement cette attitude du Père Lenoir ; elle est indispensable pour éclairer le débat. L'aumônier ne vient nullement pour se défendre. Il vient défendre l'intérêt des âmes dont il est chargé, ou, — mieux encore, — consulter sur la meilleure méthode à suivre pour les sanctifier. Pour une simple question personnelle, jamais il n'aurait (( sacrifié une journée de travail aux tranchées, alors que chaque journée comptait quantité de retours, de confessions, de communions ^... »

On le rassura bien vite. Ses façons de faire n'étaient pas en cause. Le blâme n'allait qu'aux abus. La vigueur même des deux derniers paragraphes le prouvait clairement. A juste titre, on désapprouvait les communions le soir, lorsque rien n'empêchait, — lorsqu'il était parfaitement possible, — de les distribuer le matin; rien de plus. Au reste, la note anonyme n'était, ni de près ni de loin, un document officiel.

Le directeur du bulletin, qui avait pour le Père Lenoir une grande affection, se montra fort attristé qu'il eût pris pour lui les critiques formulées. L'auteur lui-même affirma d'une manière catégorique et à plusieurs reprises qu'il n'avait aucunement visé l'aumônier des coloniaux ^.

Le Père Lenoir s'était donc mépris sur le sens de l'article.

* Bono animarum consulere cupiens, ce sont les termes mômes du décret.

* Au P. Courbe, IS juin.

3 Un mois plus tard, 1-e R. Père Tournade écrira encore au Père Lenoir: « J'ai eu une longrue conversation avec l'auteur de l'article... Il m'a assuré tant et plus qu'il n'avait jamais eu votre personne* en vue... »

POUR LA CAL'Sli: EUCHARISTIQUE 333

Heureuse méprise qui allait lui fournir l'occasion d'obtenir de pr<j'cieux encouragements. •

A l'instant même, avec cette promptitude caractéristique des hommes d'action, il se décide à adresser une supplique au Souverain Pontife. Le jour s'étant passé tout entier en démarches, il prendra sur son sommeil pour la rédiger. Il s'enferme le soir chez des amis à Versailles, rue des Bourdonnais ; et le lendemain matin, 8 juin, le rapport était prêt : six pages d'un latin élégant et sobre, où, malgré les vingt- deux mois de guerre, le professeur avait retrouvé d'emblée la phrase cicéronienne.

(( Implorant Sa Sainteté pour tant de soldats en danger de mort qui réclament leur viatique , » l'auteur demandait si l'application du décret du 1 1 février 1915 pouvait se faire, non seulement à ceux qui doivent, le jour suivant, attaquer ou reprendre les tranchées, mais encore à ceux qui, destinés à remonte/ en ligne dans quelques jours seulement, ne peuvent, en attendant, venir à l'église que le soir. Pour ceuxlà, il demandait en particulier si, « tant que subsistait le danger, ils pouvaient chaque soir communier dans les mêmes conditions ».

La supplique se terminait par un certain nombre d'annotations que nous allons retrouver dans un second document.

Transmettant sa requête au supérieur qui s'était chargé de la faire suivre, il ébauchait le dilemme qui dès lors deviendra sous sa plume comme un leitmotiv : (( Puissions -nous aboutir et ne pas laisser triompher le démon î Car il ne s'agit pas de savoir si nous donnerons la communion d'une façon ou d'une autre, mais si nous continuerons à la donner, ou si nous ne la donnerons plus du tout. »

Cette lettre était timbrée de la gare du Nord. Dès l'aube d^ jour suivant, l'apôtre avait rejoint son poste.

334 LOUIS LENOia S. J,

Le 20® corps campait dans les parages du corps colonial, au nord de la Somme. L'intrépide coadjuteur de Nancy, Mg»" Ruch, y remplissait la fonction d'aumônier : occasion trop belle pour le Père Lenoir de solliciter encore un conseil. Il fut accueilli très aimablement et reçut cette réponse : « Je n'ai aucune autorité pour vous approuver ou non... » Réserve bien remarquable en un moment où tant de langues s'agitaient. « Mais puisque vous me demandez mon avis, je vous le donne, en confrère. Pour moi, au corps d'armée, je n'ai pas les mêmes difïîcultés. Nos régiments au repos se sont le plus souvent trouvés dans des conditions différentes des vôtres. Mais dans les conditions que vous m'indiquez, vous avez parfaitement raison d'agir comme vous faites. Continuez en toute sûreté de conscience. » L'entrevue se termina par cette offre extrêmement bienveillante : « Si vous le voulez, remettez -moi une note que je transmettrai à Rome, à l'un de mes amis. »

On devine avec quelle gratitude la proposition fut accueillie. La note pouvait être rédigée en français. Le Père la composa plus prestement encore que la première.

Ce mémoire n'a rien de l'allure tapageuse d'un manifeste. En aucune manière il ne prétend contribuer à un mouvement d'opinion qui favoriserait des nouveautés. Un seul but : en vue d' « appliquer le- plus exactement possible le décret du 11 février 1915, soumettre à l'autorité ecclésiastique une manière d'agir adoptée dans les difïîcultés présentes par plusieurs aumôniers ».

La supplique exposait les faits que nous connaissons

déjà * : l'impossibilité pour la plupart des soldats, même dans les cantonnements de repos, de se rendre à l'église le matin et de communier à jeun; la distribution de la communion le soir, après la préparation que l'on sait : chants liturgiques, sermon, salut solennel et prières. Elle concluait ainsi :

« C'est pourquoi, soucieux de sauver ces milliers d'âmes sur le point de paraître devant Dieu, mais ne voulant le faire que dans une soumission entière aux directions de l'autorité ecclésiastique, ces aumôniers demandent humblement s'ils peuvent, en toute sûreté de conscience, continuer à donner ainsi tous les jours, dans les conditions énoncées plus haut, la sainte communion en viatique à leurs soldats, qui ne peuvent la recevoir autrement et qui sont tous, plus ou moins, en danger très prochain de mort, d

On a déjà remarqué combien le Père Lenoir sentait lourdement peser sur lui le poids des âmes. Leurs difficultés pour se maintenir en état de grâce l'effrayaient. Cette pensée que de son action à lui dépendait en quelque manière leur bonheur éternel faisait son martyre. C'est pour l'aider à porter ce fardeau qu'il réclame si largement la Sainte Eucharistie. « Par quelle aberration du sens chrétien, lisons- nous dans une note de cette époque, surchargée de ratures, voudrait -on multiplier à plaisir, pour la difficulté même, les obstacles entre les âmes et Notre-Seigneur? Quand il a tout fait pour venir à elles, en leur facilitant le plus possible cette union nécessaire, quand il inspire à l'Eglise de lever les obstacles matériels qui subsisteraient et que, malgré tout, les âmes doivent encore, pour venir à lui, vaincre beaucoup de difficultés physiques et morales, se maintenir en état de grâce, surmonter la fatigue, "^le respect humain, etc.,

* Pour satisfaire au désir qui nous a été exprimé, nous donnons dans l'appendice B le texte complet de cette supplique.

336 LOUIS LENOm S. J.

pourquoi exigerait-on d'elles d'autres sacrifices en vue de mériter leur communion? »

Pour ol)tenir l'heureuse solution de cette affaire, le Père mendie, avec plus d'insistance que jamais, des prières exceptionnelles. « Car nous savons bien, répète-t-il à plusieurs, nous qui vivons depuis vingttrois mois au milieu de ces âmes de combattants et qui sommes chargés d'elles, que nous ne pouvons les ramener au bien et les y maintenir que par la communion aussi fréquente que possible. »

Un peu soulagé par ces deux requêtes, l'aumônier attendit. Vers la fin de juin, la réponse à la supplique latine arrivait. Les explications et demandes du Père Lenoir a n'avaient effrayé » aucun des théologiens qui en avaient pris connaissance. Tous, et en particulier un personnage influent de la Congrégation des Sacrements, en avaient approuvé le contenu. Nulle difficulté à ce que la communion en viatique fût réitérée aussi souvent que le péril se renouvelait, « et dans les cas indiqués elle était réitérable ». On n'avait mênie pas jugé à propos de soumettre le cas au Souverain Pontife. Mais on versait la supplique aux dossiers, « pour l'utiliser si la question revenait sur l'eau ».

Cette réponse fut un grand réconfort pour le Père Lenoir.

Retardée dans sa transmission par la bataille de la Somme, qui battait son plein, la seconde réponse ne lui arriva qu'au soir du lo juillet. Elle était accompagnée d'une lettre charmante de Ms"" Ruch, qui s'achevait par ces mots : « Vous le voyez, votre demande, la rédaction et l'envoi de votre note, tout a été très opportun. Dieu a tout conduit; qu'il bénisse magnifiquement votre zèle ! »

L'opportunité provenait de ceci : on avait craint un instant, disait la réportse, une démarche des opposants,

c qui pouvait, si les choses étaient inexactement exposées, provoquer un blâme ». La note du Père Lenoir avant semblé « particulièrement nette », on en avait remis une copie au cardinal Secrétaire d'Etat, dont l'impression avait été excellente. Quelques membres de la Congrégation des Sacrements, consultés à nouveau , s'étaient montrés « plus résolument encore favorables à la pratique adoptée ». Enfin, répétait -on avec insistance, « il est impossible de fixer plus de règles qu'il n'en existe sur ce sujet. En dernière analyse, il faudra toujours laisser la question d'application au jugement des aumôniers ».

Ce point de vue si important fut mis en lumière par un autre prince de l'Eglise. Habitué par un long enseignement théologique à dégager les aspects essentiels de problèmes autrement plus complexes, il résuma la controverse en quelques phrases qui semblent définitives :

« Mon humble avis est que vous pouvez user du décret en toute sûreté de conscience, selon que vous le jugerez juste et convenable in Domino... D'un autre côté, il ne semble pas qu'il soit opportun de provoquer des interprétations officielles, qui ne pourraient être données en suffisante connaissance des lieux, des personnes et surtout des conditions de la guerre. Lorsque les congrégations romaines ne croient pas prudent ou possible de donner une solution authentique, elles répondent : Consulantur probati auctores. Or, ici, les probati auctores ne peuvent être que les aumôniers consciencieux, éclairés, seuls à même d'apprécier les circonstances dans lesquelles leurs soldats doivent être regardés comme étant en probable péril prochain de mort. Voilà mon sentiment in Domino K »

* Lettre au Père G. G..., 13 Hoùt 1916. La consultation qui motiva cette lettre devint le tract En Viatique, dont il est question plus loin. Voir note 1 de la page 340.

338 LOUTS LENOIR S. J.

Il serait outrecuidant de commenter des paroles aussi fermes.

Un résultat malheureux des oppositions signalées avait été de resserrer les consciences. Nous ignorons si les critiques, justement portées contre les abus, rendirent plus prudents ceux qu'elles visaient. Nous savons qu'elles rendirent timorés des esprits droits.

« Je reçois à l'instant le dernier numéro de ..., écrivait au Père Lenoir un aumônier de ses amis. Cela me fait de la peine de le voir devenu si sévère depuis quelque temps. Le résultat de ces paroles dures ne sera -t- il pas d'éloigner de Notre -Seigneur?... L'autre jour, à ma chapelle, un prêtre discutait s'il devait donner la communion à deux soldats à 6 heures du soir. « C'est «le cantonnement, disait-il; le danger est trop peu « constant. » Pour mettre fin à ses hésitations, il a fallu l'arrivée d'éclats d'obus sur nous et la mort d'un pauvre soldat*. »

Aventure pareille était arrivée au Père Lenoir luimême dans la Somme. « Un prêtre me disait un jour : « Je comprendrais votre manière d'agir, si « véritablement nous étions ici en péril de mort... » Il n'avait pas achevé de parler que le sifflement d'un obus se faisait entendre et le projectile éclatait à quelques mètres. On ne me fît plus aucune objection. Les Allemands avaient répondu pour moi*. »

On pourrait accumuler des faits semblables. Un chef de bataillon, cousin du Père Lenoir, racontait avec

1 Lettre de M. l'abbé F. P..., 29 mai 1916. * Raconté par le R. P. Paile.

POUR LA CAUSE EUCHARISTIQUE 3j9

humour « la scène qu'il dut faire » en un secteur bom bardé, pour obtenir le viatique auquel il avait droit. Et quelle est la famille où Ton n'a pas entendu parfois un permissionnaire, fervent chrétien, se plaindre de n'avoir pas eu, au front, la possibilité de communier même au temps de Pâques?

Aussi le Père, consulté par ses collègues, ne crut -il pas avoir le droit de cacher sous le boisseau la lumière obtenue de Rome.

Les témoignages de gratitude affluèrent, tous plus ou moins semblables à celui-ci :

« Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 25 juillet. J'avais été quelque peu suffoqué par les affirmations fantastiques de certains sur la communion non à jeun des soldats. J'en étais devenu un peu hésitant. Votre îettre me délivre et m'encourage... Elle me rend, ainsi qu'aux âmes dont j'ai la charge, un très grand service ^.. »

Malgré son activité, le Père Lenoir ne pouvait songer à rassurer individuellement tous les cœurs troublés par la controverse. Dans le Doigt de gant de la Somme, il avait d'autre besogne. Aussi plusieurs prêtres de ses amis, affligés des confidences qu'ils recevaient de jeunes catholiques au cours de leurs permissions ^ — le R. P. Tournade, ancien aumônier général de V Association Catholique de la Jeunesse Française, compta parmi les premiers — désiraient vivement qu'on fît paraître un rapport renfermant les opinions de ceux qui avaient une certaine « connaissance des lieux, des personnes et des conditions de la guerre ». Si les

* Père Georges Caillaud, 1^^ août 1916. L'auteur de ce merci devait être blessé mortellement trois mois plus tard, auprès de Combles, au milieu de ces artilleurs, que certains trouvaient n'être pas assez dangereusement exposés pour pouvoir communier en viatique

aumôniers militaires, selon le mot du cardinal cité plus haut, étaient seuls auteurs compétents^ il semblait étrange qu'ils fussent seuls à ne pas parler.

Le Père Lenoir prit intérêt à la rédaction de ce rapport ; et des difficultés s'étant élevées en cours de route, il écrivait : « Il faut publier. Il faut éclairer. Il faut empêcher Tavis contraire de prévaloir. Il faut que les prohati auctores aient droit de dire leur mot eux aussi... »

La note dont le Père encourag-eait ainsi la rédaction se grossit du jugement d'un grand nombre d'aumôniers. Tous reconnaissaient qu'on avait beaucoup plus péché par restriction que par profusion, par timidité que par audace ^ C'est après les avoir lus, qu'un officier supérieur, plus habitué à la précision d'un tir au créneau qu'à celle des expressions théologiques, résumait son sentiment dans cette boutade : « Je trouve qu'on a tout à fait raison de décider que ceux qui mangent de la vache enragée pour la défense du pays sont à jeun^. »

* L'article, intitulé En Viatique, parut d'abord dans les Études du 5 octobre 1916. Plus tard, joint à de touchants récits de M. labbé Thellier de Poncheville, portant le titre bien significatif de Communions du soir, il forma un tract de la collection Uostia, publiée par l'Apostolat de la prière. Voir aussi, dans la revue Hostia de maijuin 1917 : Un cas de conscience eucharistique.

2 (Colonel Camors, 24 novembre 1916. La lettre se poursuivait ainsi : « D'ailleurs, en mon ignorance, je pense que cette question du jeûne doit être une question de pure forme, à laquelle il faut sacrifier dans les circonstances habituelles de la vie, alors qu'on a le loisir et l'habitude de se plier aux convenances. Mais à la guerre, où Ton vit une vie spéciale, où l'on voit ce que l'on n'avait pas vu depuis la Chanson de Roland, — ou plutôt depuis Roncevaux, — où l'on voit des prêtres barbus courir sus à l'infidèle et ne pas lui épargner les horions, il est permis de ne pas s'étonner si les choses les plus sacrées et les plus immuables subissent un léger fléchissement. Et d'ailleurs le Saint -Père a ordonné. 11 a envoyé une note de service à ce sujet, et comme dans cette sphère c'est en somme lui qui est le commandant en chef, il n'y a qu'à s'incliner et à lui obéir... »

Ainsi se faisait peu à peu Tunion sur l'interprétation du décret.

Est-ce à dire que la manière de l'appliquer fût identique chez tous les aumôniers? Le prétendre serait faire outrage à la nature, qui n'a pas en vain doté l'espèce humaine d'une aussi riche variété de tempéraments et d'humeurs ; la grâce divine respecte cette diversité et n'illumine pas toutes ses créatures des mêmes lumières.

Sur la façon de faire du Père Lenoir, écarton? d'abord une idée fausse , colportée par une légende qui ne fut pas toujours bien intentionnée. Si notre apôtre fut large dans l'interprétation du décret n qui désirait pourvoir au bien des âmes », il n'en usait pourtant pas en toute sorte de cantonnement.

On ne devrait pas avoir à insister sur de pareilles évidences...

(( Il est probable, écrivait- il en 1915, que d'ici peu, le corps d'armée se déplaçant pour un repos plu? complet, c'est-à-dire plus à l'arrière, nous ne pourron? plus bénéficier des mêmes privilèges pour les communions*. »

Et quelques jours après : « Vous pouvez interrompre une semaine l'envoi des hosties, puis les reprendre à raison de 200 petites et 30 grandes par semaine : la loi du jeûne eucharistique reprenant sa vigueur là où le régiment se trouve au repos, le nombre des communions va en être notablement diminué. »

Même distinction en 1916, après les directions sollicitées de Rome. « Je ne vous demande pas de petites

* A ses parents, 27 novembre 1915.

hosties. Hélas! l'éloin^nement du front nous fait rentrer dans la loi générale du jeûne eucharistique, d'où suppression nécessaire des communions, les soldats n'étant pas libres le matin*. »

Tout est à peser dans cette phrase; il n'y a pas jusqu'au petit hélas I qui n'ait sa signification.

En son for intérieur, le Père Lenoir eût souhaité peut-être qu'en dehors même de toute considération de danger de mort ei sans autre but que de faciliter la communion quotidienne, la loi du jeûne eucharistique fût, pour le temps de guerre, purement et simplement suspendue. Question de droit positif, qui dépendait de la volonté de l'Église. De fait, sauf pour le cas du viatique largement compris, l'avait-elle permis? Non. Le Père Lenoir le savait et se conformait à la loi.

Remarque plus notable, à Tencontre de certaines insinuations malveillantes : les soldats formés par lui le savaient aussi et, même loin de leur aumônier, s'y conformaient également. Nombre d'officiers et de prêtres Font affirmé. La parole naïve d'un simple, parlant au nom de tout un groupe d'amis, sera, en l'espèce, plus convaincante encore :

Ce matin, jour de l'an, nous avons eu une belle messe, à laquelle noui? avons pu faire la sainte communion en faisant un peu pénitence. Car, comme l'on ne nous avait pas (lit que Von pouvait communier en viatique, nous avons jeûné jusqu'à la soupe de 11 heures. Mais une petite pénitence comme celle-là n'est rien en comparaison de ce qu'a fait le bon Dieu pour nous*.

Ces inexactitudes tendancieuses étant écartées, essayons de préciser quelle fut, dans l'application

^ 6 septembre 1916.

2 François Suchou, l^f Janoier 1916.

du décret, la manière propre du Père Lenoir. N'ayant jamais eu le privilège de le rencontrer au front, je me garderai de porter un jugement personnel. Laissons parler ceux qui l'ont vu à l'œuvre. Parmi la centaine de témoins qu'on pourrait invoquer, je n'en retiendrai que trois : prêtres de situation et d'âge différents, qui, n'ayant point connu raumônier avant la guerre, ne peuvent être suspects de partialité.

Le premier est un vaillant curé-doyen, qui, demeuré longtemps au milieu de sa population bombardée, connut la détresse des corps et des âmes autrement qu'à travers les récits de 'journaux. Le second, un jeune recteur de collège, que son exquise dévotion à l'Eucharistie, comme l'atteste la série d'instructions qu'il fît à GhuignoUes en 1916, rendait particulièrement exigeant sur le respect dû à la sainte communion. Le troisième, un professeur dans un scolasticat de théologie, qui, fixé par son dévouement à Somme-Suippe durant toute la guerre, sut garder, parmi le tumulte des troupes de passage, l'œil sagace de l'observateur et la parole précise de l'érudit.

« J'avoue, écrit M. l'archiprêtre Dourlen, curé de Rosières, que le premier soir, bien que le Père eût pris soin de m'avertir et de me demander une autorisation, je fus surpris, sinon scandalisé... Mais quand je me fus rendu compte de l'esprit de foi et du courant d'enthousiasme reliffieux et patriotique que cette pratique de la coQimunion, — possible seulement à cette heure de la journée, — entretenait parmi les hommes, je crus comprendre... J'ai applaudi de tout cœur à cette manière de faire et l'ai défendue au besoin. » Quant aux critiques, lorsque le doyen eut constaté que l'aumônier M passait des journées entières au confessionnal » , que même « une partie de ses nuits était consacrée à confesser* et à préparer ses soldats à la sainte commu-

' Sur ce souci d'assurer rintégriLé du sacrement de Pénitence, ceux qui ont approché de près le Père Lenoir sont unanimes. No\is en

344 jUIS LENOiR S. J.

nion », il se fît, au hasard de ses rencontres, une opinion bien arrêtée : « En face des critiques que j'ai entendu formuler, je me suis laissé aller à juger, — sans témérité, je crois, — que l'on trouvait à la méthode du Père Lenoir le défaut d'exiger une somme de dévouement peu ordinaire... »

Le témoignage du R. P. Paile, à propos de ceux qui, « tout en l'admirant dans son zèle, se refusaient à suivre la même voie que lui », complète cette opinion : « Je crois que ni lui ni eux n'avaient tort, et que somme toute il fallait être lui pour que l'application générale et fréquente qu'il faisait du décret obtînt son maximum d'efficacité et le minimum d'abus. Il avait chez ses hommes une réputation de héros et de saint, qui lui donnait une autorité merveilleuse pour l'application de mesures qui, pour d'autres, eussent peut-être été imprudentes. »

Enfin ces jugements nous semblent judicieusement condensés dans la parole suivante du R. P. Dutilleul : « Des aumôniers courageux et zélés, — je pense, en écrivant ceci, au Père Henri X..., retourné à sa mission de Chine, — se déclaraient plutôt incapables d'appliquer intégralement ses méthodes que peu disposés à les employer. Si je ne me trompe, leur impression était, comme la mienne, celle d*un charisme pour amener ces hommes à la Sainte Eucharistie. »

avons déjà parlé plus haut au chap. V, p. 110. Ajoutons encore ce témoignage du capitaine Duchamp : « Le 1& février 1916, à Caix , je trouvai le Père Lenoir à Téglise, où selon son habitude il restait en permanence. C'était l'heure du salut, l'église était pleine: plusieurs soldats attendaient à la porte de la sacristie leur tour de passer vers le Père, un peu comme le Samedi Saint on attend près des sacristies de cathédrales son tour de confession... Le 24 ou le 25 juin, dans la tour du clocher de Cappy, je vis à peu près le même spectacle, le même défilé de petits marsouins. Beaucoup durent y faire leur dernière confession. »»

Ce chapitre ne saurait se terminer sans quelques mots sur une pratique connexe à la communion en viatique, et qui presque toujours en était la condition indispensable : nous voulons parler du port de la Sainte Réserve.

Le respect envers le Saint Sacrement, nul plus que le Père Lenoir n'en était jaloux. Il suffisait, pour s'en convaincre, de l'avoir vu à -Fautel célébrant la messe. Les honneurs dus au Saint Sacrement,... c'est assez de rappeler le « piquet de volontaires » des jours de fête.

Mais quand il fallait porter la communion aux tranchées, ces honneurs n'étaient plus possibles et, tout comme les autres aumôniers, le Père Lenoir devait bien le faire incognito. Dans les secteurs mieux installés, lorsqu'il avait à sa disposition un local clos^ sacristie d'église, guitoune, trou quelconque, à peu près à l'abri des obus, il j dressait un tabernacle et c'est là qu'il déposait la sainte Réserve. Mais très souvent ces conditions manquaient; et force lui était bien de conserver sur lui l'Eucharistie. Pour dédommager Notre- Seigneur, le Père tâchait alors de vivre du mieux possible le chapitre de l'Imitation De familiari amicilla cum Jesu.

Laissons-le s'en expliquer lui-même. Dans une lettre remontant au 26 avril 1915, à une époque, — et ce détail a son importance, — où les blessés, qu'il devait secourir un peu de tous côtés, « étaient d'une trentaine par jour quand il n'y avait pas attaque », le Père Lenoir écrivait à un de ses amis, inaugurant alors une brillante carrière d'aumônier :

Venons -en à la erande question, capitale, celle du Saint

346 T.OUIS LENOm S. .1.

Sacrement. Lui seul a fait les merveilles que je vois depuis neuf mois. Non seulement, en le portant ainsi, j'ai pu donner quantité de communions que je n'aurais pas données sans cela, mais de plus je suis sûr que sa seule présence inco^ çfnito a contribué plus que tout le reste à la conversion et à la sanctification des âmes.

J'ai une petite custode de vermeil qui contient une vingtaine d'hosties, dans une poche intérieure, tenue par une chaîne d'or autour du cou. En cas de mort?... 11 s'arrangera pour faire passer par là quelqu'un d'intelligent qui comprendra et se tirera d'affaire. En temps ordinaire, eh bien ! oui, Il assiste à toutes nos conversations, même les plus futiles; même II en entend qui ne sont guère orthodoxes; mais 11 les (intendrait bien autrement, et je ne crois pas qu'ainsi caché, 11 soit traité moins révérencieusement que dans quantités d'églises abandonnées. Je devrais suppléer par des actes d'amour fervents, c'est vrai, et je suis honteux de m'être si vite accoutumé à le porter, au point que bien des fois je reste des heures et des heures sans penser qu'il est là... Mais II me connaît, 11 sait ma faiblesse et je suis convaincu qu'il aime encore mieux ce manque de respect pour pouvoir se donner à quelques âmes de plus, qui, elles, Le recevront dans des dispositions excellentes.

D'ailleurs la préoccupation constante de Lui gagner des âmes n'est- elle pas un hommage constamment rendu à son cœur? J'espère qu'il veut bien s'en contenter et, pour elle, me pardonner le reste*...

Cette présence de l'Eucharistie rayonnait du Père Lenoir à son insu. Séparé de lui depuis de longs mois, un médecin auxiliaire, — celui qui avait été le parrain du petit patrouilleur, — le laisse entendre souvent dans sa correspondance : « Ce qui me manque maintenant et qui m'aidait si bien alors, c'est la présence de Notre-Seig-neur au Saint Sacrement. Comme, sans Lui, la méditation, l'examen particulier me paraissent durs et stériles ! . . . » Et à plusieurs reprises il évoque le sou-

^ Au Père Pelle Uer, !2(> aviU iyiâ.

venir do certaine « nuit de nouvel an, où, dans la rue déserte de Virginy, ensemble nous adorions notre bon Mnître présent sur votre cœur, en le remerciant et en lui demandant pardon* ».

Ce respect familier, qui fait partie de ce qu'on a si bien nommé « l'esprit d'enfance », le Père Lenoir était parvenu, comme sans y penser, simplement par l'intensité de sa foi, à l'inspirer à tous autour de lui. Un jeune relig-ieux en eut un jour le sentiment très vif. « Entrant dans l'ég-lise de Courtémont, écrit-il, je fus stupéfait. » Ainsi q^ue tant d'autres ég-lises du front, on l'avait réquisitionnée, — sauf pour le dimanche, — comme salle de lecture, ouverte naturellement à tous, croyants et incroyants. Les jours de semaine, des prêtres y célébraient néanmoins leur messe, il le fallait bien, et près de l'autel, des soldats venaient prier et comxmunier; tandis que dans le fond, sur des tables, d'autres écrivaient ou lisaient.

On n'y jouait pas, cela va sans dire; et l'attitude de tous était si parfaite que celte simultanéité d'occupations ne choquait nullement. C'était « la maison du père de famille ».

L'aumônier, il est vrai, ne la quittait point : il était là, — à la sacristie, — donnant le ton de la part de Notre-Seigneur... Et Ton avait d'emblée l'impression qu'il offrait à tous, même aux mécréants, une familiarité avec Notrjg-Seigneur absolument candide, enfantine, et, pourtant toute pénétrée de respect^.

.^'est-ce point ainsi que Jésus aimait à être entouré dans les villages de Palestine?

* Lettres du 15 octobre et du 30 novembre 1915. Raymond Thomc, Tauteur de ces lettres, devait être tué le 28 juin 1916 à P^onlaine-lcs- Cappy.

' P. Louis Berne.

Page 1