CHAPITRE XX
L*ENTHOUSIASxME d'hERBÉCOURT. LES HORREURS DE BIACHES
(Juin — Août, 1916)
A la pression des Allemands sur Verdun s'était ajoutée, depuis le 15 mai, celle des Autrichiens sur l'Italie. Menée par 250000 hommes dirigés par le prince héritier Charles- François-Joseph, cette offensive avait, au bout de deux semaines, obligé nos alités à céder trois cents kilomètres carrés de leur territoire dans le Trentin.-
La diversion russe, amorcée le 3 juin, depuis le Pripet jusqu'à la frontière roumaine, eut tout de suite un succès suffisant pour produire un rappel de troupes allemandes du front occidental, sans toutefois diminuer la souffrance de Verdun. Après la perte du fort de Vaux le 7 juin, il fallut faire tête, à Thiaumont, puis à Fleury même, à de formidables attaques conduites à grand renfort de gaz et de liquides enflammés. L'ennemi était parvenu à cinq kilomètres de la ville. On ne pouvait différer davantage l'attaque de la Somme.
Destinée à soulager les Français, il était juste que cette offensive abandonnât aux Britanniques l'effort principal. Notre 6e armée (général Fayolle), qui comprenait, du nord au sud, le 20^ corps, le l^' corps colonial et le 35e corps, les appuierait à leur droite, à cheval sur la rivière.
(( A nouveau, la délivrance victorieuse surgit à l'horizon, écrivait le Père Lenoir. Nous tâcherons de faire de la bonne besogne... » Et la phrase s'achevait par deux mots qui depuis ont bien changé de sens : « à la façon russe »!
Le 21 juin, le 4e colonial quitte enfin les tranchées, où depuis quelque temps, par suite des pluies, on vivait enlisé dans la boue. C'était le repos complet de quelques jours avant les grands combats. L'aumônier avait tiré des plans merveilleux pour achever les préparatifs de ses marsouins.
Grosse déception. Au liey d'aller cantonner dans des villages, il fallut bivouaquer dans les bois de Morcourt.
« Je suis désolé, navré, de l'installation au point de vue capital de l'action religieuse. Pas d'église, pas le temps de construire une chapelle ; pas même de cagna pour recevoir les hommes et les confesser; je n'ai qu'une toile de tente pour m'abriter la nuit, rien pour l'administration des sacrements, » Une fois de plus apparaissait l'étrange méconnaissance des réalités chez ceux qui, du fond de leur bureau, voulaient restreindre aux jours qui précèdent immédiatement une attaque l'application du décret sur le Viatique.
« Nous ne pourrons faire, ajoutait le Père Lenoir, qu'une grand'messe solennelle en plein air, avec communion générale. » Cet espoir lui-même fut trompé. Le 29 juin au soir, avant de regagner les lignes, on put avoir la messe ; mais au moment de la communion se déchaîna une averse diluvienne qui rendit impossible la distribution de l'Eucharistie, et l'aum.ônier en fut réduit à dire : « Ceux qui avaient l'intention de communier. Notre- Seigneur leur en tiendra compte. »
Du moins avait-il eu le temps, en cette veillée des armes, d'adresser à ses coloniaux une allocution vibrante, où se révèlent avec éloquence ses préoccupations et ses rêves ; elle débutait ainsi :
350 LOUIS LENOIK S. J.
Au temps où la France, par sa j^Tandeur morale, exerçait sur le monde entier cet ascendant unique que Dieu lui avait départi de préférence à tous les peuples, c'était une tradition, à laquelle nul n'aurait voulu manquer, de ne jamais partir au combat sans avoir solennellement appelé sur nos armes les bénédictions du Dieu tout-puissant. Pour vaincre, il faut sans doute compter sur les énergies humaines et matérielles ; mais quand on les a portées à leur maximum, quand on a accumulé toutes les ressources possibles de munitions et d'hommes, il reste encore un élément de victoire indispensable, le secours de Dieu. Nos ancêtres le lui demandaient en passant en prières la nuit qui précédait le combat, c'était leur veillée des armes. Ce soir, nous aussi nous faisons la nôtre, en venant ici demander à Dieu la victoire.
Pj.iis, ayant passé en revue les principaux motifs de confiance et exhorté son auditoire à se préparer à l'absolution générale, le Père concluait par cette envolée, où passe toute son âme d'entraîneur d'hommes et de poète :
Par delà ces ronces et ces bois coupés, symboles de deux ans de souifrances, voyez- vous ce champ de blé presque mûr? C'est la France nouvelle qui lève, c'est là qu'il faut courir. Il y a bien des fleurs rouges à travers les épis, car il y aura des victimes dans nos rangs ; mais ne regardez que les épis gonflés, songez à la moisson toute prête, à la victoire, et ne pensez plus qu'à l'honneur splendide de la conquérir...
Par Méricourt et Cappy, le 4" vint prendre ses positions de combat, quatre kilomètres à l'ouest d'Herbécourt. Il était encadré à gauche par les 24^ et 22^ colonial, à droite par le 8*. La 3" division coloniale venait ensuite, plus au sud.
L'ordre d'attaque précisait que « l'action du i^r G. A. G. viserait à prendre pied sur le plateau de Flaucourt, en vue d'empêcher Fartillerie ennemie de cette régioD
d'aorir au nord de la Somme. Elle ne devra pas dépasser l'objectif limité qui lui est assigné ».
Après la pluie, qui avait oblip^é à tout retarder de deux jours, le l»^"" juillet le temps se lève superbe : visibilité parfaite où chacun lit un présage de victoire.
Quand on apprend, vers 9 heures, Favance réalisée au nord de la Somme par le 20^ corps, parti à l'assaut un peu après les Anglais, dès l'aube, l'exaltation grandit. Le Père Lenoir sort le premier de la tranchée, donne sa bénédiction aux combattants et à 9 heures 30, au signal, il dit très calme : « Mes enfants, en avant M »
D'un bond, les 2e et 3^ bataillons se portent à l'assaut. Pour employer une expression qui date de cette époque, ils « collent au barrage roulant ». La préparation d'artillerie avait été si bien faite, qu'en dépit de deux formidables nids de résistance, l'avance est en coup de foudre. L'enthousiasme est au comble. Après avoir franchi la première ligne allemande , un jeune ami du Père Lenoir, le sous -lieutenant Lambert, qui courait en tête de sa section, tombe à genoux, joint les mains et crie de toute sa force : « Mon Dieu, merci ! » Près de dix lignes de tranchées fortifiées sont prises, sur une profondeur d'environ 1500 mètres.
Le premier objectif était attemt; on n'avait pas le droit de poursuivre sans de nouveaux ordres. Durant six longues heures, attente fiévreuse. Immobilité méritoire, devant un ennemi qui partout se retire complètement bousculé. Lorsque, vers 16 heures, la progression reprend sur Herbécourt, les Allemands se sonl ressaisis, les mitrailleuses crachent. Peu importe! Le fortin du Kronprinz est attaqué à la grenade, tourné, enlevé. Des éléments pénètrent jusqu'à l'église. Mais ils sont trop en flèche et, pour permettre à l'artillerie
* Témoignage de plusieurs, entre autres de Joseph Hugon.
de recommencer sa préparation, ils doivent être rameaés sur l'alignement général.
Le 2 juillet, les mêmes bataillons enlèvent avec un égal brio le village d'Herbécourt, permettent par des feux de flanc, à gauche, la progression du 24e et capturent les mitrailleuses qui protégeaient, à droite, l'objectif du 8e. « Assaut difficile et magnifique, écrit Le Père Lenoir, et qui restera la gloire tout à la fois de Qos hommes et des deux chefs de bataillon Defoort et Gicquel. » Mais, modestement, l'un de ces deux commandants dira le 6 juillet, dans une lettre à l'aumônier : « Nous devons au bon Dieu le résultat miraculeux des deux journées, soirée du 2 surtout à Herbécourt. »
Malheureusement, au nord de la Somme, par suite des masses considérables opposées par les Allemands, l'attaque principale était arrêtée. Pour des raisons de prudence, des ordres supérieurs ne permettent pas aux marsouins de poursuivre leurs succès plus à l'est. Aussi, le 3 juillet, « dans la plaine entièrement débarrassée de Boches, on piétina, on trépigna d'impatience, se portant jusqu'à Flaucourt, mais laissant l'ennemi se reprendre. Le lendemain, la rive gauche du canal, vide la veille, était de nouveau occupée par les Allemand? et fortifiée, tandis que nous les regardions faire*. »
Quand le Père Lenoir parlait ainsi , il avait dans l'oreille ce qui faisait, en ces jours d'enthousiasme, le sujet ordinaire des conversations : « L'art militaire, disait un officier supérieur, a des règles immuables, il n'y a pas à gazer à ce sujet : il faut exploiter un succès en tactique, comme en musique, comme en librairie, comme au théâtre, et si on y faillit la sanction est inévitable. Puisqu'au nord de la Somme les corps d'armée étaient arrêtés pile et que les coloniaux avaient obtenu,
1 Lettre du Père Lenoir au capitaine Monnier, 31 août.
au sud, un succès total, inespéré, avec des pertes minimes, on devait les soutenir, les appuyer, approfondir et élargir leur trou. A la guerre, dans la bataille, il faut renforcer les forts, quitte à laisser se dépêtrer les faibles. Cela paraît peut-être paradoxal; mais c'est exact, c'est vrai de tous les temps; toujours la même formule sous des mots différents : exploiter un succès, élargir une fissure qui se produit chez l'ennemi, être le plus fort au point favorable... »
Mais le commandement préféra ne pas changer l'objectif primitivement fixé à l'offensive, c'est-à-dire les nœuds des grandes communications allemandes en direction de Cambrai. Au reste, la France", qui devait alimenter seule la fournaise de Verdun, avait-elle assez de troupes disponibles pour transformer en attaque principale les opérations du sud de la Somme?
Durant ces journées, où le cadre des officiers subit des pertes sévères \ mais où l'on eut encore plus à souffrir de la chaleur et de la soif, quelle fut la conduite du Père Lenoir? Je m'en voudrais de changer un mot à ce témoignage d'un soldat qui le vit à l'œuvre ; nous en respecterons même lorthographe : « Toute la journée et pendant les cinq jours il fesait qu'adporter de l'eau au soldat et penser des blessés en attandan l'arrivait des brancardiers. Comme nourriture je sais pas ce qu'il manger, mais comme repos il venait au poste, de secour du médecin chef vert les minuits ou 1 heure du matin et sil y avait un brancar de libre il se reposer dessus et il reparter le lendemain apprêt avoir dit sa messe vert les 6 ou 7 h. »
En désaltérant les corps, on le devine, il n'oubliait
' « Parmi les tués : capitaines Valuet et Wegel , lieutenants Exposito, Genêt, Séré , Gayde, Henriot, Guiraud, adjudant- chef Villemin... » (Lettre du Père Lenoir au capitaine Monnier, 31 août.) Pu.-mi les blessés se trouva M. l'abbé Rellcney, qui avait remplacé le Père Lenoir au 4« colonial de novembre 1915 à Janvier 191o.
pas les âmes. Et les paroles prononcées par lui en ces heures de sang se gravaient profondément dans les mémoires. Longtemps après, un de ses convertis d'un régiment voisin, saisi de scrupules en songeant à ses fautes passées, lui écrivait : « En attendant, j'ai confiance et je me rappelle vos paroles dans les ruines fumantes d'IIerbécourt : « Dieu rebâtit toujours plus « beau le plan que nous avons détruit. »
Après ces victorieux assauts, le régiment fut relevé le 5 juillet et vint cantonner à Ghui^^noUes. « La lutte extrêmement vive, écrit l'aumônier, a épuisé les forces de mes hommes, mais en les rapprochant de Dieu. »
Le dimanche suivant, l'église étant trop petite, grand' messe en plein air sous les ombrages du château qui domine le village au sud. Cérémonie splendide, tout à la fois action de grâce pour le succès, prière pour les morts, préparation aux futurs combats. De l'évangile dominical, — épisode de la Pêche miraculeuse, — le Père Lenoir trouve, en commençant son discours, cette application inattendue :
11 y a quelques jours, un ordre vous a été donné : « Au largue et jetez vos filets!... Au large! défoncez les lignes allemandes. » Et tout de suite la réponse vous est venue aux lèvres : « Voilà deux ans que nous le tentons en vain ! A quoi bon l'essayer encore?-^) Mais vous êtes des soldats, vous êtes des chrétiens, vous avez obéi. Confiants dans Tordre de vos chefs, malgré la fatigue, malgré les appréhensions de l'esprit ou du corps ou du cœur, vous avez apporté à l'exécution de cet ordre toutes vos énergies, votre intelligente initiative , votre esprit de sacrifice , tout votre entrain de marsouins ; et la pêche a été miraculeuse.
Gloire à vous, soldats du 4® colonial! C'est bien à vous que devait revenir Thonneur de réaliser les premiers ce qu'après deux ans de guerre on commençait à croire impossible, de franchir l'infranchissable. Vous aviez trop souffert, trop bien mérité du pays en inscrivant sur votre drapeau, en
lettres de san^, les noms de Jaulnay, de Massig-es, de Beauséjoiir, pour qu'il ne vous appartînt pas d'y ajouter, en lettres d'or, le nom d'Herbécourt...
Après avoir félicité tous les collaborateurs de la victoire, nos chefs, dont on <( ne dira jamais assez quel cœur de père animait chacun d'eux et quel amour les liait à leurs hommes », et ces frères d'armes, si fréquemment oubliés par l'infanterie, « les artilleurs, qui, pour épargner vos vies , ont effectué des prodiges de puissance et de précision, » il ajoutait :
Mais, par-dessus tout, gloire à Dieu! Que d'autres, par ignorance ou par haine, le méconnaissent jusqu'en ces heures décisives du sort de la patrie; nous, du moins, nous proclamons son souverain domaine sur les nations comme sur les individus.
Oh ! je sais bien que Dieu n'a pas coutume d'intervenir à tout propos dans nos opérations militaires ou autres. A certains jours cependant, Dieu intervient, le plus souvent sans violenter l'ordre des choses ou la liberté des hommes. Il a mille moyens, en elfet, d'inspirer les chefs, d'ajouter à la force morale des hommes, de disposer les circonstances en i'aveur de ceux qui se confient en lui et qui par leur conduite méritent ses bénédictions.
Puis venait l'éloge des soldats tombés :
L'un d'eux me disait : « Je meurs content parce que j'ai travaillé à la victoire et qu'ayant l'àme pure je vais au ciel. »
Ah 1 ces braves qui la veille encore maugréaient contre le repos trop court ou la soupe trop lente à venir, mais qui au moment de sacrifier leur vie n'ont plus trouvé en eux que la volonté d'accomplir tout le devoir et la force de l'accomplir avec enthousi;^me , comme ce petit qui, jusque dans la mort, riait de joie a la pensée des Allemands en fuite 1
Enfin cette émouvante péroraison, qui touchait si délicatement aux souffrances les plus intimes et n'utilisait le rappel d'un passé odieux que pour dresser les cœurs pleins de confiance vers rave,nir :
Pour la messe qui précédait votre départ, mes chers amis, nous avions tourné fautel face à fest, vers. les lig-nes à franchir, et je vous montrais les champs de blé déjà prêts pour la moisson , l'avenir quelque peu ensan<^lanté par les. coquelicots, mais si beau dans sa parure gonflée d'épis d'or. Ce matin nous avons tourné fautel vers l'ouest. Car, en un jour de halte comme celui-ci, il est bon de jeter un regard vers le chemin parcouru. Là-bas, un peu partout, ce sont les cantonnements de prétendu repos où, deux hivers de suite, vous avez varié par d'autres souffrances les souffrances des tranchées : vous n'en voulez plus, n'est-ce pas? Là-bas, plus loin, ce sont vos femmes, vos enfants, vos vieilles mères si longtemps désolées, si miséreuses peut-être, et qui ont tressailli de joie et de fierté en lisant dans les journaux l'avance des coloniaux et fespoir d'une prochaine victoire. Ne trompez pas leurs espérances! Là-bas, c'est toute la race dont vous portez en vous les traditions et les vertus, c'est le patrimoine sacré du territoire et des gloires nationales, que nous ont légué les héros et les saints de France, que l'ennemi a voulu démembrer et souiller, mais que vous avez commencé de reconquérir pour le transmettre à vos enfants intact, grandi encore par votre propre valeur...
Et dominant tout ce passé, sur cet autel de fortune, il y a celui qui a fait la France, qui a fait les plus belles gloires de notre patrie, qui a fait votre famille et son bonheur; il y a Dieu, Notre -Seigneur Jésus -Christ, ici, réellement présent dans la petite Hostie, pour se donner à vous; car il veut continuer par vous son œuvre de libération et de salut et, pour cela, vous communiquer sa force. Venez à lui... Ce sera tout à la fois une communion d'action de grâces pour les succès qu'il nous a donnés, une communion de prière fraternelle pour nos morts, une communion de préservation et de force pour la lutte qui doit repousser l'ennemi plus loin et hâter l'heure du triomphe et de la paix.
Nous n'avons pas de peine à croire le g-énéral Malcor, lorsqu'il écrivait le lendemain que raumôriier avait été « entraînant ». Le soir même, le R. P. Paile notait dans son carnet de campagne : « Magnifique assistance. Plus de 500 communions. Le Père est ravi. 11 y a de quoi. iMais il pense toujours à ceux qui restent éloignés, et un sentiment de tristesse se mêle à sa joie... »
La bataille continuait très dure au nord de la Somme : la position de réserve du 4^ colonial se prolongea contre toute attente. Le 14 juillet, il était encore à ChùignoUes. Pour son discours, le Père eut ce jour-là une idée gracieuse, dont il sut tirer un puissant effet ;
Aujourd'hui nous fêtons notre mère, la France...
Pour que la fêle soit complète, il faut que les fils offrent à leur mère un bouquet, et j'ai pensé qu'en guise de fleurs et de compliments, on ne pouvait mieux faire que de vous oITrir vous-mêmes à elle, vous, ses fils du 4® colonial, avec vos faits d'armes et vos vertus. J'ai ouvert le registre des « ordres du régiment » ; j'y ai cueilli quelques citations. Ce sont bien les plus jolies fleurs et les plus merveilleux poèmes que nous puissions présenter à la France. Que ce soit notre bouquet de fête : il lui dira mieux que tout le reste l'amour et le dévouement du 4« colonial pour sa mère.
Et il se mit à lire. Dans un ouvrage consacré à sa mémoire, le Père Lenoir ne nous pardonnerait pas de supprimer tout ce qui est à la gloire de ses marsouins. Voici quelques-unes de ces nombreuses petites fiches, transcrites de sa main :
Le soldat Fauget Victor, le G décembre 1914, s*est placé spontanément à l'extrémité du boyau d'une tranchée conquise, est monté sur le parapet, disant à son caporal : « Mets-toi derrière moi à l'abri, passe-moi des fusils approvisionnes; quand je serai tué, tu me remplaceras. » Après avoir fait do
nombreuses victimes, est tombé, frappé d'une balle au cœur, en criant : « Vive la France ! »
Le soldat BrelayLéopold, blessé grièvement le 25 décembre 1914, ayant perdu Toeil gauche, se met à chanter la Marseillaise y pendant qu'on le transporte au poste de secours.
Le soldat Grosjean Armand, étant guetteur, le 20 janvier 1915, est atteint par un obus de gros calibre qui lui sectionne le bras droit et lui fait une blessure grave à la cuisse. Il se retourne vers ses camarades de la tranchée et lève le bras qui lui reste en criant : « Vive la France ! »
Un caporal engagé volontaire, Fabre Louis, très grièvement blessé à la tête le 29 mars 1915, refuse d'aller au poste de secours en disant : « Je ne veux pas quitter la compagnie, je veux rester jusqu'à la victoire. »
Un lieutenant mortellement blessé, Albertini, est emporté de l'Annulaire de la Main de Massiges sur un brancard. 11 se retourne vers les lignes allemandes, brandit son poing : « Les gueux! ils m'ont eu, mais quand même vive la France ! »
Un commandant de compagnie, lieutenant Guiraud, blessé à mort devant Herbécourt, ne veut pas qu'on l'emporte avant que sa compagnie ait atteint l'objectif assigné. Apprenant enfin que nous avons pris le village, il dit : « Maintenant je peux mourir. »
A ces fleurs mer.ve-illeuses, « écloses dans le cœur de nos soldats », l'orateur en ajoutait d'autres, « fleurs plus penchées, plus lourdes de la rosée des larmes, qui sont écloses dans le cœur de leurs parents », fragments de lettres dont l'héroïsme n'était pas inférieur à celui des morts qu'elles pleuraient.
Et après un hymne de gratitude « à la France, qui a fait notre sang, qui d'âge en âge a façonné cette intelligence claire, cette volonté loyale, ce cœur généreux, d'où jaillissent les vertus^ », Forateur montrait com-
1 C'était le temps où le p:cnc'ral allemand qui commandait en chef à Péronne disait au correspondant du New-York World: « La nation française a surpris le monde entier et personne plus que nous (en effet I). Le peuple français est comme régénéré. » Benroduit dans les journaux allemands du 27 juillet 1916.
ment, plus que tout le reste, la religion « est la sève qui vivifie ces fleurs du patriotisme ».
A ces trois semaines de gloire allaient succéder, pour le 4" colonial, trois semaines d'épreuves, les plus dures qu'il ait connues.
Le matin du 23 juillet, on partait pour les abords de Biaches. Les unités de la 72" division d'infanterie, à qui l'on succédait, étaient toutes mélangées; la première ligne, sans cesse ballottée par le flux et le reflux des attaques, n'était pas tracée ; la relève fut très dure. De plus, l'artillerie ennemie, considérablement renforcée au Mont Saint- Quentin et sur les hauteurs au sud de Péronne, rendait fort dangereux les travaux d'organisation, qu'il fallait nécessairement entreprendre.
Quel enfer ! écrira quelque temps après le Père Lenoir. Jamais nos hommes n'avaient autant souffert. Un marmitage continu, auprès duquel Massiges et Beauséjour étaient bien peu de chose... Les hommes mangeaient une fois par jour la soupe froide qu'ils allaient chercher à travers des Lirs de barrage presque continuels durant 25 kilomètres de boyaux (de Biaches à Cappy aller et retour) et qu'ils rapportaient pleine de terre, à moins qu'elle n'arrivât pas du LouL, les porteurs étant tués en route.
Dramatique récit, qui mettait au cœur d'un neveu du Père, celui qu'il appelle toujours « petit Roger mignon », un très vif regret de ne pouvoir envoyer « de la bonne soupe aux soldats de l'oncle Li » ; Roger se dédommageait en leur envoyant beaucoup de pastilles de menthe.
Pour le 8e colonial, qui occupait, à droite du 4^^ le
monticule de La Maisonnette , « ce séjour du 24 au 30 juillet fut aussi, d'après Y Historique du régiment, une des périodes les plus rudes et les plus fatigantes de toute la campagne ». Quant à Tartillerie, un général, qui était alors colonel dans le secteur, nous a assuré que la violence des bombardements ennemis avait réduit de 50 Yo le personnel des batteries de tir.
Pour soulager tant de souffrances, le Père Lenoir n'avait qu'un remède, toujours le même. « Ici nous ne sortons pas des visions affreuses. Mais de ces horreurs même TEucharistie fait jaillir la vie*. »
On comprend mieux, quand on les replace ainsi dans leur cadre, la joie que lui apportaient en ce moment même les réponses de Rome.
La sainte Hostie restait le seul ravitaillement qu'il pût procurer à ses hommes dans leur détresse. D'abord il n'avait dit sa messe, que courbé en deux ou à genoux dans son « trou de lapin ))., Puis il avait assez approfondi ce terrier, pour s'y tenir à peu près debout. Mais impossible de faire la distribution eucharistique en première ligne durant la journée.
Aussi, écrit- il, à la nuit tombante, je repars visiter la partie qu'il est impossible d'aborder le jour. Ce tour fini, je me rends à notre poste de secours central, qui est à plusieurs kilomètres à l'arrière. Chemin faisant, rencontre des innombrables corvées de ravitaillement, et c'est encore l'occasion, de voir beaucoup d'amis, — quand on se reconnaît dans l'obscurité, — et de donner à quelques-uns la sainte communion, sur la route, à la lueur des fusées éclairantes, comme à d'autres tout à l'heure dans les trous de marmites, ou derrière les ruines de Biaches entièrement détruit...
« Ainsi l'on vit heureux, » conclut-il, — mot qui fait penser à l'anecdote de saint François d'Assise
* Au Père Courbe, 27 juillet.
LA BATAILLE DE LA SOMME âfî!
enseig-nant « la joie parfaite » au bon frère Pxufin , — (( heureux des espérances prochaines, heureux de tout ce qui germe de bien et de beau au milieu de ces horreurs*... »
Deux jours plus tard, en la fête de son père saint Ignace, la Providence ménage à Taumônier une joie moins austère : la rencontre d'un jeune jésuite, caporal au 8e colonial, Gabriel Régis. Les qualités ardentes d'entraîneur, que ce religieux cachait sous un aspect réservé, n'avaient pas été de prime abord appréciées par ses chefs. Mais aux dernières affaires du Bois -Biaise, surtout dans la nuit du 25 au 26, quand l'ennemi avait voulu nous déloger de La Maisonnette, Régis, au dire de tous ses camarades, avait été tellement « épatant », que son capitaine, protestant notoire, l'avait proposé comme sergent. En cette fête, les deux religieux ne savaient pas qu'avant un an, le même jour, la France réclamerait, sur le même champ de bataille, le sacrifice de leur sansr.
Mais à cette joie succède une douloureuse épreuve :
Je viens de perdre, le 7 août, tué net par un 210, tandis qu'il faisait construire un poste de secours, rhomme de bien par excellence qu'était notre infirnmier maître de chapelle, M. Joucla. C'était l'aide principal de mon ministère, organisateur de toutes nos cérémonies, sans qui je n'aurais jamais pu faire tout ce qui s'est fait au régiment,... collaborateur et ami que je croyais indispensable et donc invulnérable.
Le Père Lenoir n'était pas au bout de ses souffrances,
* A s«s parcjits, 29 Juillet.
Au sortir d'une chaude affaire, écrit -il le 13 août, je vous envoie un filial bonjour, avec un cri de reconnaissance pour le bon Dieu qui m'a, une fois de plus, bien protég-é. Comme tous les jours depuis des semaines, mais en des circonstances plus difficiles que jamais, nos coloniaux ont été admirables. Ils sont à bout de forces...
Tout est strictement exact dans ce raccourci laconique. Mais il lui faut un commentaire.
En vue de rectifier nos positions entre Biaches et La Maisonnette, on préparait depuis quelques jours, de concert avec le 8^ colonial, une attaque locale, « que tous disaient impossible ». « Trois fois le colonel Pruneau présenta des objections, faisant remarquer Tétat de fatigue de ses hommes, la situation désavantageuse qu'il occupait, pris en enfilade par les pièces du Mont Saint- Quentin et même à revers, par celles des environs de Gléry. Malgré tout, l'ordre formel d'attaque est donné. Il s'agissait d'enlever la partie est de Biaches et le Bois -Biaise. L'opération fut confiée aux 1er et 3e bataillons*. »
Les hommes sentaient mieux que personne les difficultés de l'entreprise. « La veille, a raconté le Père Lenoir, deux compagnies qui étaient dans une tranchée de réserve au contact du N^^ furent travaillées par des meneurs de ce régiment au moment de remonter ; il y eut quelques défections. » Y^' Historique du 4e colonial entre dans plus de détails, cite des chiffres et ajoute : « Les officiers, les cadres, l'aumônier du régiment qui a une grosse autorité morale se prodiguent, et dans la nuit la majorité des manquants, dans la journée du lendemain le reste rejoignent leurs camarades, plus pour prouver que leur manifestation n'est pas due à la crainte que pour montrer qu'ils la regrettent. »
1 Historique du 4^ régiment d'infanterie coloniale, campagne 1914-1918. 15, 15.
L'attaque eut lieu néanmoins. Le récit qu'en a fait le Père Lenoir, dans trois de ses lettres \ coïncide en tous points avec celui de VHistorique,
Le lendemain, 12 août, ces deux compagnies, comme les autres, firent admirablement leur devoir. Pas une délaillance. Sous les feux de barrage intenses, on sortit avec autant fie discipline que le J^"" juillet, on alla jusqu'à la ligne boche... D'un bout à l'autre, fils de fer intacts, cachés dans les herbes. Les patrouilles de la nuit les avaient bien signalés, mais l'artillerie avait répondu qu'ayant lancé tant d'obus, elle était certaine qu'il ne restait plus un obstacle^. Par dessus les réseaux iufranchissables, on se battit à la grenade quelques minutes. Les Allemands affolés tiraient en l'air et jetaient des grenades non amorcées. Si les défenses avaient été détruites, nous aurions été facilement maîtres de tous ces Boches, démoralisés malgré leur nombre. Il fallut sur ordre se replier. On le lit avec la même discipline, et sans autant de pertes qu'on aurait pu craindre^. Jamais je n'avais autant admiré la valeur de nos hommes.
Concordance parfaite également avec VHistorique du 8t^ colonial. Mais pour ce régiment, la proximité des lignes ennemies ayant empêché la préparation d'artillerie, les vagues d'assaut ne purent même pas déboucher de leurs parallèles de départ*.
Quand le Père Lenoir écrit : « Sous des feux de bar-
'^ L'une au capitaine Monnier, 31 août, deux autres, 13 et 19 août, à un jeune et vaillant soldat, Joseph Alaux, qui fut blessé au cours de cette soirée.
2 En réalité l'artillerie n'avait plus les mêmes allocations de munitions qu'au l^"" juillet et un grand nombre de batteries avaient été envoyées ailleurs.
^ Les pertes furent néanmoins fort lourdes : « 2 officiers et 70 hommes tués, 13 officiers et 228 hommes blessés, 17 disparus, voici le bilan de cette funeste attaque. » Historique, p. 15.
• Historique du 8© régiment d'infanterie coloniale pendant la Grande Guerre, p. 54.
rage intenses, on sortit », ce on inclut les deux chefs de bataillon (commandant Defoort et capitaine Frech), qui avaient mené l'attaque en personne. Ce dernier, blessé au visage, avait refusé de quitter son poste. Mais il est aisé de deviner que ce on renferme aussi l'aumônier : les détails concrets du récit sont d'un témoin oculaire. Et de fait, nous savons qu'il avait choisi, pour s'y mettre, le coin le meilleur : il s'était placé parmi les compagnies de mutins et avait renouvelé, — mais dans des conditions autrement périlleuses, — son geste du ier juillet. Ayant avec son grand crucifix béni le champ de bataille, il cria : (( Mes enfants, en avant ! »
« A l'attaque du 12 août, raconte Joseph Hugon, j'ai su par ceux qui y étaient qu'il était parti le premier ^> Et comme on fut obligé de se replier des fils de fer, il resta le dernier, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus personne de blessé sur le terrain. »
On comprend dès lors pourquoi, le lendemain, il jetait « un cri de reconnaissance vers le bon Dieu ».
Telle fut assurément, au cours de la campagne, la plus cuisante douleur militaire du Père Lenoir. Il avait écrit quinze jours plus tôt : « Quand nous avons franchi les lignes boches, l'enthousiasme que nous croyions mort, a ranimé toutes les âmes. » Avoir dit cela le 29 juillet,... et le 11 août être témoin d'une pareille équipée ! Quelques meneurs d'un régiment voisin avait suffi.
* Sans blâmer cette crânerie, qu'ils admirent évidemment, certains l'ont déclarée « objectivement discutable » ; et l'on nous assure que « plusieurs officiers, d'ailleurs chrétiens et vaillants, n'auraient pas beaucoup aimé ce geste qui, malgré sa grandeur, dépasse — et quelque peu déforme — le rôle 'i ■ Ijinmônicr ». Soit! Mais, dans le cas particulier de Biaches, où il g'aj^issait de rallier de pauvres égarés, il n'y eut — qu'on se rassuie! — aucune voix discordante parmi les officiers. Il est tellement plus faciic de pécher par défaut que par excès, que l'on ne peut s'empêcher de louer ceux qui dépassent la commune mesure.
La faute militaire était indéniable. UH'istorique du 4e colonial Faccuse avec une franchise presque brutale. A cacher les défaillances, comme d'autres régiments l'ont fait, on s'expose à les voir se renouveler, plus graves.
Nul ne peut songer à chercher une excuse. Remarquons toutefois que, pris en masse, il est rare que les gens d'une race ou d'une province ne paient pas la rançon de leurs qualités. Ceux dont l'enthousiasme est facile ont aussi le découragement prompt... Et puis, comme nous le disait un général de corps d'armée, qui fut en bonne place alors pour juger de ces événements, « on avait vraiment abusé de ces troupes ».
Avec la fournaise de Verdun, le haut commandement en était réduit à exiger de tous les Français plus que le possible. Après quelques minutes d'oubli, les écervelés des compagnies coupables se le rappelèrent magnifiquement. Leur mutinerie n'avait duré que quelques heures et à l'arrière. Ramenés sur le terrain, leur vaillance se retrouva ; et malgré les influences mauvaises, malgré l'épuisement, ils fournirent à nouveau l'effort surhumain que réclamait la France. « Nos coloniaux ont été admirables ! » Pour la vérité intégrale, ce cri de leur aumônier doit être, en point final de cette triste page, le mot qui reste