‹ Un preneur d'âmesChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

l'instruction des AMES. MARRAINES ET CARMÉLITES

(22 Août. — 11 Octobre 1916.)

Lorsqu'une faute a été commise, rien n'est important, pour le redressement moral du coupable, comme d'utiliser le sentiment de honte qui naît en lui. Si l'on ny prend garde, très vite il débilite l'âme et la déprime : « A quoi bon des elTorts, si c'est pour en arriver là? Pourquoi lutter? » Dès lors, le crime n'est pas loin. Si, au contraire, un rebouteur psychologue se trouve pour persuader au malheureux que son égarement a été passager et offrir de nouveau à ses regards l'idéal à poursuivre, il y a chance que la brisure morale se répare.

On a écrit un volume entier sur VArt d'utiliser ses fautes. Les milliers de réhabilitations qui ont eu lieu pendant la guerre n'ont pas eu d'autre secret.

Celui qui, dans les ruines d'Herbécourt, avait vivifié une âme honteuse d'elle-même en lui jetant cette parole : « Dieu rebâtit toujours plus beau le plan que nous avons détruit, » le savait mieux que tout autre. Il est instructif de voir comment, dans le discours prononcé le 27 août devant le bataillon des têtes chaudes, le Père Lenoir sut mettre à profit, pour fortifier les cœurs, leur défaillance d'un moment. Il avait beau dire, avec un grain de malice, à son ami le Père

Courbe : « Je n'ai jamais été professeur de rhétorique, moi ! » il en possédait d'instinct tous les secrets.

Après un émouvant « appel des morts », il avait hautement exalté ceux « dont les corps, depuis la tranchée des Pommiers jusqu'au chemin creux de Biaches, avaient jalonné l'une des étapes de la victoire ».

De la liste glorieuse, il avait détaché les noms de certains camarades rendus plus attachants par leur âge ou leur situation de famille : « Un enfant de vingt ans (Julien Pignatel) qui, ayant entendu au delà de rOcéan, à des milliers de lieues, l'appel du paj'S, s'arracha aux étreintes de sa mère et vint se battre avec ce courage inlassable et cet ardent patriotisme dont les créoles nous ont donné le plus magnifique exemple*; — un père de quatre enfants (Jules Galinier) qui, rappelé auprès d'un foyer où l'amour était idéalement tendre, désigné nommément à plusieurs reprises pour entreprendre des constructions diverses aux environs de Narbonne, refusa toujours, estimant que son devoir était de donner l'exemple en restant au front... »>

De la part de ces chers dis~parus, le Père avait jeté à tous ce cri de l'un d'entre eux, montrant le ciel à son ami : « Tâche de me rejoindre là-haut! » Maintenant il ajoutait :

Mes chers amis, il est une autre recommandation que vous font tous nos morts, c'est de garder intactes les traditions qu'ils vous laissent. Ce sont les traditions du 4^ colonial, j^lorieuses entre toutes celles des régiments de France. Dans la vie fausse et odieuse des twnchées, ces grands mots d'honneur et de tradition risquent parfois de perdre un peu de leur valeur. Ici, dans le calme, dans le vrai, regardez bien ce numéro qui s'estompait peut-être sous la poussière des décombres de La Maisonnette, écoutez ces voix des aînés que menaçait de couvrir à certains iours la voix des obus et repre-

nez conscience de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans notre régiment. Un blessé de votre bataillon me récrivait encore hier : w Le 4® a tellement de cote à Paris que je ne veux entrer dans aucun autre rég-iment. » Pour ma part, je vous avoue n'avoir jamais autant admiré votre valeur que dans la dernière attaque du 12 août. Après trois semaines de souffrances, malgré vos appréhensions, sortir comme vous l'avez fait, parfaitement eiî ordre, atteindre les réseaux ennemis, vous y battre à la grenade, revenir aussi crânement que vous étiez partis et cela sous la mitraille que vous savez, c'est cent fois plus beau que d'enlever huit kilomètres en quelques heures de victoire, comme vous l'avez fait le l^"" juillet. Le 12 août vous avez dépassé tout ce qu'on avait dit jusque-là de plus élogieux sur le 4^ colonial.

Confiance donc, mes chers amis, vous valez mieux, beaucoup mieux que ne le dit parfois votre fatigue. L'âme des héros de Bazeilles vibre toujours dans les plis de votre drapeau.

Quand raumônier jetait ces mots d'une psychologie si pénétrante, on était bien loin de La Maisonnette. Dans la nuit du 20 août, le régiment était redescendu des lignes. « Enfin, nous allons pouvoir nous laver! » s'était écrié le Père Lenoir. D'abord en camions jusqu'auprès d'Amiens, puis, en chemin de fer, le 4® colonial avait été transporté dans la région de Glermontsur-Oise. La Ô' hors -rang cantonnait à Noroy.

On se trouvait là dans un joli village, où tout reposait des horreurs de Biaches. « Il y a des œufs, du lait et même d'excellentes carottes, qui dispenseront petit Roger de m'envoyer les siennes. » Mais l'église était minuscule, et le régiment morcelé : le l*"" bataillon à Guignières, le 2e à Erquinvilliers.

Un autre changement avait eu lieu, douloureusement ressenti, et qui risquait de changer l'allure et la vie

intime du régiment. Le colonel Pruneau venait d'être promu au commandement de la 32e brigade coloniale.

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