CANTONNEMENTS DE REPOS
Jp XSammereux
Sitôt qu'il Tavait appris, un officier temporairement évacué écrivit au Père Lenoir : « C'est bien regrettable pour le 4e dont il avait si bien conservé l'esprit, tandis que vous vous efforciez d'en garder Fàme. » Mais quand
il parlait ainsi, Tofficier ne connaissait pas encore le successeur.
En terminant le discours que nous analysions plus haut, et bien que le nouveau brig-adier fût déjà parti pour rejoindre son poste, Taumônier avait tenu à le saluer publiquement une dernière fois.
Hélas I celui qui vous avait remis ce drapeau nous a quitté lui aussi. Ce n'était pas assez des morts, il nous a fallu perdre le chef admiré de tous pour sa bravoure, le père extrêmement aimé de chacun pour sa bonté. Mais la Providence a su faire taire aussitôt nos regrets parle choix du successeur... Sous sa conduite, aimés de lui comme vous Têtes déjà, il vous sera facile de maintenir les traditions de vos morts...
Ce qu'il disait en public, le Père l'écrivait plus Ion- "
guement à sa famille. « Le successeur est le colonel Thiry, tout jeune, jusqu'ici chef d'état-major de la 3e division coloniale, très coté pour sa valeur militaire et d'une bonté, d'une amabilité simple, qui continuent parfaitement les traditions du colonel Pruneau. » C'était d'un bon augure, que l'avenir ne démentit pas.
Au repos, le premier souci est de mettre de Tordre et de réorganiser. Sauf pour la comptabilité de son « Livre de Prières », où l'on sait quelle déplorable combinaison financière il avait imaginée, le Père Lenoir était d'une rigueur de méthode surprenante. Sauf en affaires, il était un homme d'affaires remarquable.
Le nombre des églises à desservir par suite de la dispersion du régiment multipliait le travail. « Chaque jour, écrit-il, courses à bicyclette ou à pied, et chaque
jour aussi, multiplication des sermons. » Pour cette seule période du 27 août à la Toussaint, nous avons eu la curiosité de compter les allocutions écrites qui nous sont parvenues. Le chiffre est impressionnant : 58 canevas ou plans , dont certains représentent la matière de deux pages, et 10 instructions surchargées de ratures, rédigées d'un bout à l'autre. Un très grand nombre de ces instructions furent prononcées en deux ou trois cantonnements indiqués d'ordinaire en tête de la feuille. Si l'on songe que d'autres canevas ont dû se perdre et que , bien des fois , sans doute , Taumônier n'eut pas le loisir de jeter d'avance ses notes sur le papier, nous croyons être en dessous de la vérité en disant que durant ces « mois de vacances » il parla cent dix à cent vingt fois.
C'est à dessein que nous avons employé le mot instructions, car la principale préoccupation du Père était d'enseigner. Sauf quelques « excellents enfants de la Lozère et de l'Aveyron »^ les nouveaux venus étaient d'une ignorance complète.
« Les jeunes 16 nous arrivent nombreux , pour tenir les fusils des tués — de « nos saints »^ j'espère. — Chez eux l'instruction militaire est parfaite, l'instruction religieuse nulle; c'est la « tabula rasa ». Et naturellement, tous les meilleurs des anciens, qui les auraient amenés k Notre-Seigneur, sont partis pour le ciel ; ce travail de formation des « cadres » pour le bien est à recommencer sans cesse*... »
Le Résumé de la Religion Catholique, qui dans le Livre de Prières occupe trente -six pages, procurait au catéchiste le texte le plus ordinaire de ses enseignements. Veut-on un exemple? Voici comment s'amorce la preuve de l'existence de Dieu ;
* Au Père Courbe, 6 seplembre.
370 LOUTS LENOIR S. J.
V^ous trouvez un jour, sur le terrain pris à Tennemi , une mitrailleuse toute montée. Un camarade vous en donne l'explication suivante : « Cette pièce est le résultat de nos tirs d'artillerie. Nous avons lancé dans la région tellement de projectiles de toute sorte que des éclats se sont trouvés rassemblés ici en très grand nombre; par hasard ils étaient tous déchirés de façon régulière; par hasard aussi en se rencontrant, ils se sont emboîtés les uns dans les autres; par hasard, à la longue, l'un s'ajoutant à l'autre, ils ont fini par constituer cette mitrailleuse, tandis que d'autres éclats à côté s'emboîtaient aussi par hasard les uns dans les autres et formaient les caissons, les fcandes, les balles. Quand la pièce était en action tout à l'heure, fauchant nos rangs, nous avions tort de croire qu'un homme la maniait : de même qu'elle s'est faite toute seule par la rencontre fortuite de morceaux de métal, de même elle se mouvait toute seule par Teffet du déplacement de Tair et le jeu automatique, fortuit aussi, de ses engrenages. »
Si ce camarade ne se moque pas de vous, il est fou. La préparation de tous ces morceaux de métal, leur agencement si ingénieux et si précis, leur combinaison parfaite en vue d'un but à obtenir, portent la marque indéniable de Vintelligence , pareil outil est l'aboutissement d'une pensée. C'est un homme qui l'a fait.
Regardez maintenant le monde, avec ses milliers d'étoiles et de planètes gravitant les unes autour des autres dans un ordre parfait infiniment plus compliqué que le mécanisme d'une mitrailleuse, etc*...
Nous possédons également, de cette époque, six instructions sur le Notre Père, plusieurs sur la Liturgie^ à propos des principaux objets qui se Aboient à Téglise, sur la Messe et les ornements sacerdotaux et toute une série sur les Saints. La Sainte Vierge y occupe évidemment la place d'honneur, aux jours de Notre-Dame des Sept-Douleurs et des fêtes du Rosaire. Puis chaque bienheureux fournit à l'aumônier une