COMME LES CHEVALIERS DE MALTE FOURVIÈRE ET NOTRE-DAME DE LA GARDE
(12 Octobre — 26 Novembre 1916)
Après un mois et demi passé autour de Noroy, le 4e colonial se mit en route ; mais au lieu de marcher vers l'est, il s'éloignait encore des tranchées.
Qu'allait-il devenir? Depuis plusieurs semaines, on répétait que le général Gouraud réclamait les coloniaux en Champagne. Sans doute, on allait prendre le chemin de fer... Mais non; voici qu'on s'écartait des lignes; on remontait au nord-ouest, entre Beauvais et Breteuil.
Nous marchons, sans rien savoir, sans rjien comprendre à notre destination : le colonel lui-n^ôine n'en a pas la moindre idée. Nous allons au jour le jour, à l'aide d'ordres qui arrivent chaque nuit pour le lendemain : on se croirait en « pèlerinage », au temps du noviciat, avec le rouleau à décacheter chaque soir...
C'est sans doute le pèlerinage vers la victoire. Mais s'il avait une allure plus religieuse, il semblerait moins long*.
* A ses parents, 14 octobre. Le Père fait ici allusion à un usage bien connu des prêtres qui jadis offraient l'hospitalité aux novices de la Compagnie de Jésus , au cours de leur pèlerinage. A titre dépreuves, pour s'habituer à compter sur la Providence, les novices s'en allaient deux à deux, pendant un mois, sans argent, mendiant chaque jour leur nourriture et leur gîte, en suivant un itinéraire que d'ordinaire ils ne connaissaient qu'au fur et à mesure.
LOUIS LENOTR S. .1.
L'aumônier s'efforce, pour son compte, de lui donner cette allure religieuse. Et, comme la fête de sainte Marguerite-Marie approchait, il jalonne sa route d'instructions sur le Sacré-Cœur. Les deux dernières causeries de la neuvaine se firent à Sommereux.
« Ici, Téglise est à deux kilomètres de la popote, lisons- nous dans le naïf récit de Hugon. Le soir, j'ai vu plusieurs fois le Père trouver quelqu'un sur son chemin et se retourner pour ne pas le laisser revenir, et alors il ne dînait pas si je ne l'avais pas forcé à prendre quelque chose. Mais ce qu'il acceptait c'était quelques ligues ou un peu de viande froide ou un peu de confiture, un peu de vin et une petite tasse de café. Des fois je lui disais : « Il vous faut prendre le temps de manger. Il reviendrait bien. » Il me disait : « C'est pas sûr. Et comme ça c'est sûr. » Et il était content d'avoir ramené une âme de plus à Notre- Seigneur Jésus- Christ. Et puis, il faisait de ses beaux sermons pour
nous encourager... »
Un résultat des sermons de Sommereux nous a été conté par le lieutenant Bédier : « Mon ordonnance était un homme qui ne mettait jamais les pieds à l'église. Vieux père de famille, peu instruit, mais entêté, il avait entendu dire que les curés étaient des fumistes, et il s'en tenait là. Un soir, à Sommereux, comme je lui demandais je ne sais plus quel service, il me lança tout à coup : « Mon lieutenant, c^st que je voudrais aller au salut. — Tiens ! — Et même que c'est pour faire plaisir à mon lieutenant. » Le motif me surprit, car je ne lui avais jamais manifesté le moindre désir à ce sujet. Je crus simplement que le bonhomme voulait couper à la course dont j'allais le charger. Mais le lendemain, il était encore au salut, et le surlendemain et les jours suivants. Je me gardai bien de lui en faire la remarque. Quelque temps après, lisant quand même dans mes yeux un certain étonnement, il me dit : « Oh! c'est que maintenant, mon lieutenant, c'est plus
pour vous faire plaisir. — Ah! — Voyez-vous, quand j'assiste au sermon, ça m'enlève mon cafard. Autrefois, j'allais boire un coup. Maintenant je vais au salut. — Bon ! — C'est que lui, vous savez, il ne parle pas comme les autres... » Notez que le brave garçon n'avait sans doute pas entendu prêcher depuis sa première communion ; ce qui ne rempêcha pas de conclure : « Lui , c'est sincère. Il m'a fait pleurer. Ça, c'est un bon bougre ! »
La Toussaint ramenait une des plus chères dévotions du Père Lenoir. Quand il avait une grâce plus difficile à obtenir, c'était à « ses Saints du 4^ colonial » qu'il s'adressait de préférence. De ses sermons de guerre, près du tiers portent en tête, après une offrande <( au Sacré-Cœur, à la très Sainte Vierge et à saint Ignace », une quatrième invocation « à ses Saints ». Et dans les centaines de lettres de consolation qu'il dispersa aux quatre coins de la France , rien de plus fréquent que des phrases comme celle-ci : « Ces prières, que j'offre pour vous, pour le petit Henri, pour la petite Jeanne, je les fais passer par les mains de votre cher mari, votre Saint, le Saint de la famille. »
Dès lors, il n'est pas surprenant que le sermon du l" novembre ait fait impression.
Il y a deux ans, à pareille date, j'expliquais à l'un de vos camarades que cette fête de la Toussaint est la fête de tous ceux qui sont au Ciel. Il me répondit en souriant : « Alors ce sera ma fête Fan prochain. » C'est sa fête aujourd'hui; car il est tombé le 25 septembre sur les pentes de Massi^'^es...
Dans l'auditoire, plusieurs craignaient que ce ne fût aussi la fête de l'orateur l'année suivante. .
Cependant Tattente persistait. Le 29 octobre, le Père avait écrit : « Le mauvais temps est une cause de ce retard. » Et le 30 : « Notre départ ne semble plus imminent. » On s'apprêtait à prendre ses quartiers d'hiver, quand brusquement, le 2 novembre, la grande nouvelle filtra : Salonique.
A l'esprit du plus grand nombre, ce mot n'éveillait que des idées confuses. Synonyme, pour les uns, de « fièvre » et de « pestilence », il équivalait, pour d'autres, à « nouveauté ». Ceux-ci appréhendaient un plus grand éloignement de leur famille et des permissions plus rares : ceux-là se réjouissaient d'hiverner au pays qu'ils croyaient être celui du soleil. Plusieurs étaient vexés de cette mesure , humiliés même , parce qu'ils la considéraient comme une punition pour 1 équipée du 11 août; cette opinion s'étale avec amertume dans V Historique du 4^ Colonial. Mais, puisqu'il fallait envo^^er des troupes hors de France, n'était-il pas naturel que le choix tombât sur des coloniaux?
Dès le premier instant, le Père Lenoir ne vit qu'une chose : la volonté de Dieu, le devoir. A lui, plus qu'à tout autre, il appartenait d'atténuer les impressions pénibles, appréhensions et froissements d'amour-propre, et de faire converger vers le but fixé toutes les énergies disparates.
Pour saisir l'âme d'une foule, il faut lui présenter un idéal; et quand cet idéal se concrétise dans un souvenir connu du passé , l'auditoire vibre et l'orateur est maître. C'est ce qui arriva au Père Lenoir le 5 novembre. Hugon écrit : « Le jour où il nous annonça notre départ en Orient, il nous fît un sermon magnifique, en nous pariant de nos ancêtres quand ils
partaient en croisade. » Coïncidence que Taumônier ne manqua pas d'exploiter : Somniereux avait possédé jadis une commanderie de Malte.
A travers le canevas qui nous en est resté, il sera facile de nous rendre présents à ce discours.
Avant de quitter cette église où, durant trois semaines, nous avons reçu tant de g-ràces, tant de communions, si souvent prié pour la victoire et pour nos morts, je veux vous parler d'un souvenir qui s'y rattache.
Il y a huit cents ans, vivaient ici des Chevaliers de Malte. Moines -guerriers, ils répandaient leur charité dans le pays; puis, quand l'heure sonnait, ils partaient pour les croisades, expédition bien plus pénible et plus longue que nos voyages d'aujourd'hui : pas de sous-marins, mais des navires lents et frêles, pas de retour avant longtemps, danger de peste et de maladies... Sous ces voûtes mêmes a retenti le cliquetis de leurs armes et leur chant : Dieu le veut!
Dieu le veut! Ces mots étaient une affirmation et une prière.
Affirmation que leur cause était sacrée : reprendre la Terre Sainte, qui, comme telle, était française...
Prière pour obtenir force et constance dans le sacrifice et pour faire leur devoir...
Aujourd'hui, même cri, même prière. Car d'ici, où partez-vous?
Contre les violateurs des principes de justice, de charité, de paix. Ils ont beau invoquer Dieu, pratiquement ils le démentent par leurs actes. Leur triomphe serait la ruine de la religion. Donc notre cause est sainte.
Dans cette affirmation et cette prière, vous trouverez la force de faire votre devoir, peut-être très long, très dur, mais qui est la volonté de Dieu.
Les Chevaliers de Malte, parce que défenseurs de la cause de Dieu et pour obtenir sa protection, essayaient de mieux vivre, — et avant de partir recevaient, dans cette église, absolution et communion.
Vous de même, pour avoir Dieu avec vous, soyez plus chrétiens, — et avant de partir, purifiez- vous de vos fautes et communiez.
Le 4e colonial quittait la France. Mais emmènerait-il son aumônier? Il semble que la question n'aurait pas dû se poser... Or, non seulement elle se posait, mais les règlements la tranchaient par la négative.
Un remaniement, en effet, venait de s'opérer dans les divisions coloniales. Le 4^, ainsi que le 8e, formant brigade ensemble sous les ordres du général Têtard, passaient à la division qui partait pour TOrient, la 16^; tandis que le Père Lenoir continuait de compter au groupe de brancardiers de la 2e division, qui restait en France.
Il y eut là pour l'aumônier quelques jours d'une véritable angoisse. D'autant plus que, dans ces derniers mois, des « articles tendancieux, comme il l'écrit, avaient paru sur l'organisation de l'aumônerie » qui tendaient à « débiner ceux qui s'affectent aux régiments^ ».
Rien n'eût été plus facile, pensera-t-on, que de rayer le Père des contrôles du G. B. D./2. pour l'inscrire au. G. B. D./16. Simple jeu d'écriture... Et pourtant, non, pas si simple, car le décret du 5 mai 1913 n'accordait à chaque division qnun seul aumônier titulaire, et à la 16e ce poste était rempli.
Au reste, l'organisation de l'aumônerie dans cette division était restée jusqu'alors strictement conforme à la lettre des règlements. L'aumônier titulaire, ainsi que son adjoint, vivaient au G. B. D, même, et rayonnaient de là pour desservir comme ils pouvaient, aidés par des prêtres-soldats dévoués, les unités de la division. Aussi ne se montrait-on nullement pressé d'y
* LeUre du Père Lenoir au Père G. G., 14 novembre 1916. *
admettre quelqu'un qui bouleversait los méthodes établies. Bref, il y eut des froissements.
Cependant les instances du Père Lenoir furent si tenaces, et surtout son désespoir à la pensée d'être séparé de son 4^ fut si émouvant, que l'autorisation fut accordée. Il compterait pour ordre au G. B. D./16, en surnombre ; mais on craignait que l'autorisation ne fût pas longtemps maintenue à l'armée d'Orient, où les brimades à l'égard des aumôniers n'étaient pas rares.
Pour couper court à toute rivalité d'influence, le Père promit très volontiers de limiter son action au seul 4e colonial. Cet engagement ne lui coûta pas ; il ne désirait rien autre chose.
Discret comme il Tétait, l'aumônier ne fit part à personne de ces difficultés. Quand plusieurs années après il les connut, le colonel Thiry nous écrivit :
Je n'avais jamais entendu dire que quelqu'un eût rauclace de reprocher à un aumônier d'avoir refusé le farniente d'un G . B . D . pour suivre un régiment qui était détaché et qui pouvait être appelé à s'engager isolément. Et quand il s'agit du Père Lenoir, c'est un comble I
D'ailleurs, personne n'a rien à reprocher au Père Lenoir. S'il n'a jamais paru au G. B.D., où l'affectaient. /e.v règlements, le seul responsable, c'est le colonel du régiment, c'est donc moi et je revendique celte responsabilité. Je ne pouvais rendre de meilleur service à mon régiment que de lui conserver son aumônier connu et aimé de tous, admiré de tous, respecté par tous*.
Il restait au fils à informer ses parents. Il les savait admirables de courage. Mais ne fallait-il pas amortir au cœur d'une mère le choc de la nouvelle? Aussi quelle délicatesse dans ces messagef. successifs !
Le 4 novembre, rien qu'un mot : <( Un grand mouvement se prépare, dont je vous reparlerai bientôt sans
* Lettre du colonel Thiry, 10 octobre 1920.
sy^
L0UÎ3 LENOin S. J.
doute .. » Deux jours après, en indiquant son nouveau scclcur postal, conséquence de son passage à la 16^ divi sion coloniale : c II fallait cette mutation pour me permettre de suivre mon cher 4« dans Torganisation nouvelle de certaines troupes d'élite .. » Puis, le 7 novembre, à midi 45, passant à Versailles même, tout près du «• nid •> , il jette par la portièie une carte avec ces lignes :
En gare des Chantiers I. ..
Mais il était impossible de vous prévenir, chers parents bien -aimés. . Nous nous arrêtons quelques minutes seulement, nous serons demain soir au camp de ia Valbonne, près de Lyon, ou nous resterons quelques semaines. Je ferai limpossibie pour revenir de là à Versailles, ne fût-ce que quelques minutes.
Enfin, le lendemain, une longue lettre oij, sans qu'il soit même nécessaire de dire les mots douloureux, tout se devine :
... Avec quelle émotion et quels regrets j'ai dû hier vous envoyer ce mot de si près, sans pouvoir vous embrasser!.,. C'était à Tend roi t même des adieux du 28 septembre 1897. Celui qui a si bien combiné toutes choses, alors et depuis, continuera : nous pouvons avoir confiance en Lui.
La destination temporaire que je vous précisais dans ce mot vous a laissé comprendre le but de notre déplacement et le nouveau théâtre de guerre où l'on veut utiliser les marsouins. Ne vous effrayez pas : tout bien considéré, il y a beaucoup plus de chances humaines de revenir de là-bas que de la Somme infernale d'où nous sortons. Quant aux chances divines, elles sont partout les mêmes...
Seule la distance est réelle, avec le retard forcé des nouvelles et les revoirs nécessairement plus rares. C'est un sacrifice que nous offrirons ensemble à la France et au bon Dieu, sans nous plaindre, pour la victoire de nos armées et pour le salut des âmes qui me sont confiées.
Nos hommes sont enchantés de partir, moi aussi. C'est le voyage d'il y a quatorze ans qui recommence \..
A lire une pareille lettre, ne croirait-on pas qu'il s'agit d'un voyage d'agrément?... « Toutes les chevauchées sont charmantes, dit V Imitation, quand la grâce de Dieu vous transporte. »
Pour adoucir encore la souffrance, le cœur du fîls multiplie au cours de ces journées toutes les bonnes nouvelles qu'il peut glaner :
Un mot de YOEuvre des Campagnes me dit que le succès du Petit Livre est tel qu'elle vient de prendre la décision d'une nouvelle édition de 40000 exemplaires... Bien entendu je n'y contribue pas financièrement^.
Ainsi la Providence n'avait pas manqué à celui qui comptait sur elle uniquement.
Selon son espoir, le Père put revenir durant quelques heures à Versailles. Mais faut-il dire à Versailles? Car le plus clair de ces deux journées s'écoula en courses apostoliques au chevet de ses anciens marsouins, surtout dans les hôpitaux. De retour à Lyon, le 17 novembre, après une nuit passée tout entière à causer de l'Orient avec l'abbé de Genouillac, aumônier de la Piotte, qui repartait pour Salonique, il envoyait ce rapide billet où se découvre au naturel toute son âme :
Chers parents bien -aimés, en attendant Theure de monter à Fourvière dire ma messe, je veux vous envoyer un mot de filiale tendresse, de reconnaissance, d'espoir en une réunion complète et prochaine. Ne vous inquiétez pas. Soyez,
' A sa famille, 8 novembre. Les derniers mots font allusion à son druart pour rUniversité Saint-Joseph de Beyrouth, en 1902. * 11 novembre.
d'avance, reconnaissants au bon Dieu qui arrangera toutes choses comme il Fa fait jusqu'ici.
Que ce revoira été court! Je me faisais scrupule de l'écourter encore hier soir, et j'étais tout peiné de vous quitter une heure plus tôt. Mais, après coup, je ne puis le regretter : non seulement j'ai trouvé mes deux pauvres blessés, mais, grâce à l'auto, j'ai pu faire plusieurs autres visites qui se sont trouvées on ne peut plus opportunes. J'ai pu aussi aaheter enlin les petits livres tant cherchés...
Ainsi luttaient, — et se conciliaient, — au cœur du Père Lenoir les sentiments du fils et de l'apôtre. N'estce pas plus humain et, somme toute, plus édifiant, que les adieux stoïques ou ampoulés prêtés par la légende à tel ou tel saint missionnaire?
A Fourvière, il fut rejoint par plusieurs de ses coloniaux lyonnais, qui se trouvaient en permission; Jacques Terrel était là, séminariste à l'âme ardente, qui devait, comme son aumônier, être tué en Macédoine. Pour lui faire prononcer la consécration de tout le régiment à la Sainte Vierge, le Père avait choisi la chapelle de Notre-Dame du Bon-Conseil, envers qui, on se le rappelle, il avait une particulière dévotion*.
Inutile de raconter ce que fut l'action du Père Lenoir durant les quinze jours passés près de la Valbonne, à Meximieux. Nous ne pourrions que nous répéter. « Je multiplie les cérémonies, écrit-il, pour multiplier les occasions de retour à Dieu et de communion. »
Mais, après avoir noté ses adieux à sa famille, pouvons-nous taire le salut qu'à k veille de partir il adressait au pays de France ? C'était en terminant
* Voir la note p. 116 cL, sur Jacques Tcrrcl, voir p. 525.
son discours sur la Dédicace des églises, le 2e dimanche de novembre :
En ces années de guerre, il me semble que cette fête des églises de France est particulièrement opportune.
Elles ont tant soutTert, nos pauvres églises ! Je ne parle pas de celles qui ont péri sous les obus, partageant, malgré leur caractère sacré, le sort des villages que Tennemi vouait à la ruine. A celles-là, sans doute, nous devons en cette fête un hommage tout spécial, comme à nos morts.
Mais je parle de celles qui demeurent encore, celles de chez vous, églises de campagne ou cathédrales de grandes villes. Que de souffrances elles ont connues depuis vingt-cinq mois ! que d'angoisses se sont réfugiées là à toutes les heures du jour !
Si Ton voulait, sur une immense carte de France, marquer d'un trait rouge, d'un trait de sang, les lieux des plus grandes douleurs de cette guerre, il faudrait marquer d'abord le cœur des femmes et les églises. Aussi, à la veille de quitter cette terre de France, nous les saluons avec amour, avec reconnaissance, toutes nos églises, en ce jour de leur fête. Elles incarnent en quelque sorte Tâme douloureuse du pays; elles incarnent l'âme des mères, des femmes, des enfants qui, tandis que nous serons au loin, viendront y prier, y consoler leurs peines, y puiser la force de nous écrire des lettres qui entretiendront notre couraiie...
Ces derniers mots n'étaient qu'une suggestion. A plusieurs reprises, aux saluts du soir, devant la population du bourg qui accourait nombreuse, le Père y insista. Pour viriliser les âmes, il savait l'importance des affections de famille. Comme ces antennes qui ne se dressent vers le ciel que grâce aux liens qui les retiennent fortement à la terre, ainsi de bien des hommes... Sur les lèvres du Père Lenoir, les souvenirs du foyer tour à tour consolaient, purifis^ient, faisaient pleurer et prier. Combien de mères, combien de femmes lui doivent d'avoir retrouvé le cœur d'un prc-
digue! Or, voici que la dispersion, fruit mauvais de la guerre, allait se faire plus complète. A trop s'étirer, le lil casse. Ces nobles alfections, déjà blessées, ne seraientelles pas brisées en plusieurs, par léloignement? L'aumônier le craignait... C'est pourquoi, au cours de ces dernières journées, il se fit de mieux en mieux — ce qu'il avait toujours été depuis deux ans — un merveilleux agent de liaison.
Les sermons sur sainte Cécile, le 22 et le 24 novembre, les derniers prononcés en France, sont, à ce point de vue, un chef-d'œuvre de fine psychologie et de zèle éclairé. Pour fêter la patronne des musiciens et attirer à l'église d'autres soldats que les habitués, le salut avait revêtu, ces deux soirs, à Meximieux et à Villieu, l'allure grandiose d'un concert religieux. Parler d'une vierge romaine du IlJe siècle à des marsouins sur le point de lever l'ancre, pouvait sembler une gageure. Le Père Lenoir n'est pas embarrassé.
Vous vous rappelez le fait dominant delà vie de sainte Cécile. Elle était la fiancée de Valérien, qui lui apportait en partage une des plus grosses fortunes de Rome, un cœur droit et généreux, une âme de soldat : les plus riches dons, sauf le plus riche de tous, le plus nécessaire, le seul nécessaire, la foi chrétienne. Valérien était païen. Cécile n'eut pas de repos tant que, par ses prières et par son action, elle n'eût gagné Valérien à la vraie foi. Elle y mit tout son tact de femme, toute sa tendresse de fiancée, tout son zèle de chrétienne, et elle finit par Tamener, elle triomphante, lui très humble, aux pieds du Pape saint Urbain pour le baptême et la communion. Quelques jours après, ils étaient, l'un près de l'autre, martyrisés, et depuis lors, depuis dix-sept cents ans, ils sont tous deux dans le bonheur du Ciel, vivant ensemble une vie d'amour infiniment plus douce et plus intime que celle qu'ils rêvaient sur terre.
Leçon très utile pour nous tous.
Vous, mères ou femmes, sœurs ou fiancées de soldats, n'êtes- vous pas toutes, plus ou moins, chargées par Dieu de
leur montrer le chemin du devoir — du devoir chrétien, et du devoir miUtaire qui est une partie du devoir chrétien — ? Quand ils viennent près de vous, en permission, quand vous leur écrivez, n'avez-vous pas, comme Cécile, un merveilleux rôle à remplir près d'eux, en oubliant vos propres souffrances, en les taisant tout au moins, pour ne plus penser qu'à leur âme à eux, qui, peut-être, est tentée de lassitude et que vos paroles aimées ranimeront mieux qu'une parole du chef ou du prêtre?
Ah ! ces lettres superbes que les soldats m'ont bien souvent données à lire I Lettres griffonnées un soir, à la veillée, d'une écriture que Fâge faisait trembler, — ou la fatig-ue du jour, ou l'émotion, — mais où la mère, la femme, la liancée avait mis tout son cœur, cœur de française et de chrétienne, qui n'avait pas tremblé, lui, pas même sur les mots de danger ou de mort : l'amour en débordait, un amour fort, viril, inspirant la vaillance, le sacrifice de tout au devoir. Et quand le père ou le petit avait lu cela , il avait bien senti des larmes gonfler ses paupières, mais des larmes de bonheur, de fierté, et tout de suite, d'instinct, son cœur avait battu à l'unisson du cœur de là-bas.
Et cependant qui saura jamais les douleurs cachées derrière ces lettres? Les images de sainte Cécile la représentent avec la palme de son martyre. Ne faudrait-il pas figurer une palme aussi près de ces femmes que les séparations de la guerre torturent, et qui savent encore écrire des lettres héroïques?...
Le 2o novembre, ordre subit de départ. Et le lendemain , après un voyage où il n'y eut d'autre incident que les acclamations formidables d'un régiment russe, à qui les marsouins avaient joué leur hymne national, le 1" bataillon arrivait à Marseille vers le milieu du jour.
Ne vous tourmentez pas, écrivait-il encore à sa mère, je
400 LOUIS LENOIU S. J.
suis en bonnes mains, des mains maternelles ; demain malin, je dirai la messe à Notre-Dame de la Garde.
Ses enfants y montèrent nombreux avec lui. Une personne*, qui ne le connaissait encore que par les lettres enthousiastes d'un filleul de guerre, fut frappée du « respect admiratif dont tous Tentouraient... Son teint était rosé par Tair vif de la colline et avec son petit calot et sa barbiche, il avait à la fois allure de missionnaire et de soldat... Quel immense bonheur pour une mère, disait-elle en terminant, que de possé der un tel fils ! Mais aussi que d'angoisses ! »
1 Mni^ Deneuve, lettre à M"« Marguerite Vétillart, 21 décembre 1916 — Le 2« et le 3« bataillon suivirent de près. Mais ils s'embarquèrent à Toulon, sur le Canada. Voir plus loin p. 431.