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LE DANGER DES SOUS -MARINS ET DÈS GRECS

(27 Novembre — 9 Décembre 1916)

On s'embarque ! Le Britannia avait accompli déjà trente-quatre traversées de guerre, sans avarie. C'était de bon augure. Les hommes disaient : « Il est verni! » Nul doute que la trente -cinquième ne fût heureuse.

Sous les derniers rayons d'un soleil d'automne, Marseille est trop belle en ce soir du 27 novembre, et trop douce. Elle accroît dans les âmes le regret de quitter la France. Pour couper court aux émotions, tandis qu'on appareille, la musique attaque la Marseillaise et \ Hymne des Marsouins. *

Et maintenant, le danger c'est le sous- marin. La route, les escales, l'horaire doivent être secrets. Le sont-ils pour l'ennemi, dans une grande ville cosmopolite, où les partants racontent au premier venu tout ce qu'ils vont faire? En février dernier, le Père Lenoir ne l'ignorait pas, un de ses frères en religion, le Père de Daran, qui accompagnait comme lui une armée flottante de coloniaux, n'avait pas achevé son voyage. Dans le numéro de la Revue des Deux- Mondes qui s'imprimait au moment même où l'on quittait Marseille*,

* Numéro du l^r décembre 1916 ; cf. ?ierre Lhajide, Trois prêtre»^ soldats, chez Beauchesne.

M. Georges Goyau rappelait le geste d'absolution tracé à plusieurs reprises par le jésuite sur les torpillés de la Provence; s'étant volontairement dépouillé de sa ceinture de liège au profit d'un homme qui en manquait, « il aida tous ses camarades à mourir, et puis il mourut ».

A bord du Dritannia, on organisa tout de suite, en prévision de la plongée possible , les exercices de sauvetage. Un coup de clairon, et tous devaient se précipiter sur leur ceinture; un second coup, et chacun se portait au poste d'abandon assigné, canot ou radeau.

Dès le second jour, une alerte eut lieu qui n'avait rien de fictif. Au large de la Sardaigne, une canonnière s'approcha et son commandant cria par mégaphone : « Sous-marin signalé au sud. Ne passez pas avant 6 heures et demie. » On en fut quitte pour ralentir et zigzaguer jusqu'à la nuit. Les marsouins, qui se déclaraient fort contents de la nourriture, n'en perdirent pas l'appétit. Ils étouffèrent seulement, pour la soirée, leurs chants et leurs rires. Mais à partir de cette alerte, chacun couva sa ceinture d'un œil plus attentif, et les sergents n'eurent pas à répéter deux fois les consignes qui, le soleil couché, interdisaient sur le pont les cris et la lumière.

De jour, les yeux étaient à la fête. Le 29, on s'était réveillé devant Bône, et durant de Jongues heures, on ne se lassa pas de contempler les couleurs ensoleillées de la côte algérienne.

Afin de faciliter au Père Lenoir sa messe et son ministère, le commandant du bord avait mis à sa disposition une cabine, pour lui seul. Mais l'aumônier n'eut garde de se la réserver. Grâce aux tentures qui le suivaient toujours, deux sapeurs « de ses fidèles n l'avaient transformée en une ravissante chapelle, où l'on se succédait tout le long du jour pour prier, causer et recevoir le Viatique. De temps à autre, l'au-

mônier s'échappait pour parcourir les cales, distribuait, comme aux tranchées, des cigarettes aux bien portants, ou tirait de sa fameuse boîte de pharmacie des pilules infaillibles contre le mal de mer.

A le voir ainsi entièrement oublieux de lui-même, les témoins étaient dans l'admiration. Mais lui, de plus en plus, se croyait inférieur à sa tâche. Lorsque, sa journée finie, il se retrouvait seul, auprès du petit tabernacle, luttant contre le sommeil, il en faisait la conlidence : « Je pars le cœur gros; la plupart de mes hommes ne sont pas prêts, ils le sont moins que jamais. » Et ailleurs :

A côté des fidèles qui connaissent Notre- Seigneur, combien Tignorent encore... ou, le connaissant, ne veulent pas de Lui! Priez pour toutes ces pauvres âmes, retenues par Tignorance ou la passion, ou le respect humain, si près de leur éternité*. La nuit rôdent quelques Nicodèmes, ajoutaitil dans une autre lettre. Mais qu'est-ce que tout cela à côté des centaines d'indifTcrents ou de trembleurs? Nous avons reçu, au moment même du départ, de sérieux renforts, des inconnus : pas moyen d'aborder la plupart ! Et je n'ai à bord que douze cents de mes hommes ! Les deux mille trois cents autres sont derrière, sans aumônier'^ !

Puis, faisant allusion aux critiques dont nous avons déjà parlé, il ajoutait : « Il est vrai que, si j'étais au G. B. D., pas un seul n'aurait avec lui l'aumônier ni le Viatique... »

Cette question de l'organisation de l'aumônerie le hantait de plus en plus. Le matin de l'embarquement, tandis que les pèlerins de Notre-Dame de la Garde redescendaient la colline, Hugon avait surpris un lambeau de conversation du Père Lenoir avec un

' A Jacques de Thuy, l^r décembre, * Au Père G. G..., 30 novembre.

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prêtre : « Nous ne devons pas, disait-il, nous cantonner au poste de secours. Le plus grand nombre des l)lessés ne s'y arrêtent pas. C'est sur le champ de bataille qu'il nous faut aller; là où l'on meurt avant que les brancardiers ne puissent faire la relève. C'est la notre place. » Et le ton vif de ces paroles frappa tellement le brave Hugon qu'il note exactement l'heure, 8 h. 30, où elles furent prononcées.

Le Père Lenoir n'ignorait pas que là où les chefs maintenaient la lettre du règlement et ne permettaient pas le passage dans les unités combattantes , certains aumôniers, prisonniers contraints d'une légalité mesquine, avaient accompli des merveilles. Mais ce dont il souffrait c'est que, la question ayant été soulevée dans quelques revues, on l'eût souvent résolue de la façon qu'il jugeait la moins favorable au bien des âmes. A vouloir maintenir le prêtre dans son groupe de brancardiers, on faisait le jeu de ceux qui redoutent son influence... « Ces discours, ces conseils donnés magistralement par des incompétents de l'arrière me mettent hors de moi^ »

Somme toute, le mot d'ordre : « L'aumônier au G. B. D. ! » lui semblait être de même nature que la formule, fameuse sous Waldeck-Rousseau : « Le prêtre à la sacristie ! »

Aussi aurait-il voulu, pour empêcher ces idées de prévaloir, qu'on éclairât l'opinion. Et dans sa* petite cabine du Brilannia , tandis qu'on dort et que « ça danse », il mûrit son projet.

Je voulais, écrivait-il le 30 novembre, vous envoyer là-dessus tout un mémoire. Mais, avec la mer qui nous berce, je n'en ai pas le cœur... Quelques faits seulement...

Et le voici qui, d'une plume alerte, oublia-nt le som- * Au Père G. G..., 14 cl 30 novembre.

meil, se met à rédiger bien mieux que le mémoire qu'il se défend d'écrire : vingt-huit pages, auxquelles nous avons déjà fait quelques emprunts. Mais nous avons le devoir d'y insister, car, par avance, elles auréolent magnifiquement les méthodes d'apostolat qui devaient finalement coûter la vie au Père Lenoir devant Monastir^

Après avoir rappelé ses efforts d'octobre 1914 pour

* Si l'on se préoccupait un jour de l'organisation méthodique de l'auniônerie militaire en France, il y aurait lieu de tenir compte des critiques émises ici. On les trouvera développées plus au long-, sous le pseudonyme de Verax , par M. l'abbé Périer, qui fut aumônier de la 88^ D. I. Dans son opuscule, sobre et loyal, intitulé Vérités sur iaumônerie mililaire (Beauchesne), pas de récriminations stériles , mais une discussion serrée , menée vivement au moyen de faitstypiques et convaincants. Dans le compte rendu publié par les Etudes du 5 mars 1918, le P. S[ainte]-M[arie] s'accorde pleinement avec lui pour déclarer que « la question de l'aumônerie militaire a été mal posée et mal résolue ».

Enfin, dans la Revue du Clergé français, du 25 mai 1918, le P. Alexis Décout a repris ces critiques et rédigé, somme toute, le mémoire que le P, Lenoir eût souhaité. Ce rapport, de tout point remarquable, signale « dans V organisation même de l'aumônerie une triple cause de difficultés et de faiblesse « : le nombre des aumôniers est insuffisant, leur répartition est défectueuse, leur rattachement administratif aux groupes de brancardiers n'est pas heureux. Pour conclure, il aboutit, en parfaite communauté de vues avec tous ceux que n'aveugle pas la passion anticléricale, à proposer cette solution pratique : « Il y aurait encore une base d'organisation bien simple, à condition de le vouloir : calquer sommairement ie service des âmes aux armées sur le Service de Santé : un aumônier divisionnaire ; un aumônier régimentaire chef de service; un prêtre reconnu, faisant fonction, par bataillon (ou groupe d'artillerie, ambulance, forte compagnie du génie, parc de réparations, camp d'aviation, etc.); autrement dit un prêtre dans tout effectif dont l'importance exige la présence ou les soins d'un médecin ou deux... » Qu'on réduise, si l'on y tient, au strict minimum grades et soldes : l'aumônier divisionnaire gardant seul l'assimilation que lui confère la loi; l'aumônier de régiment ayant rang de lieutenant, les autres ayant la même assimilation que le jeune médecin auxiliaire...

Quelque opinion que l'on professe à cet égard, du moins faut-il reconnaître qu'une présomption très forte s'élève contre le règlement, de ce simple fait que, pour être au service de ses marsouins, le P. Lenoir a dû vivre constamment en marge du règlement.

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se détacher du groupe des brancardiers divisionnaires, il ajoutait :

Il me fallut quelques semaines pour obtenir de vivre dans un rég"iment : je regretterai toujours très amèrement ces semaines où quantité d'âmes ne furent pas secourues à temps. Bien vite je fus si convaincu de la nécessité du contact permanent avec les hommes, que, des difficultés s'étant présentées pour Tairectation d'un autre aumônier à Tun des régiments dont ofiîciellement j'étais chargé, tout bien pesé j'étais décidé à laisser ce régiment sans secours religieux ordinaire plutôt que de m'occuper de deux régiments à la fois, Vaction efficace sur un seul me semblant préférable à l'action inefficace sur deux.

Le Père développait ensuite longuement cette pensée que, « si réel et nécessaire que soit le service de Faumônier près des blessés, il est très secondaire à côté du service des vivants, c'est-à-dire des soldats avant le combat... »

Dans un combat, assister tous ceux qui tombent est matériellement impossible. Mais quelle consolation pour Taumônier, si, pendant les semaines, les mois précédents, vivant sans cesse au milieu de ces âmes, il a fait pour le salut de chacune d'elles tout ce qui humainement pouvait être tenté! Sans doute, il aura fait encore beaucoup trop peu ; mais combien ce peu est supérieur à ce qui est possible à l'heure même du combat!

Par suite du même faux principe, ceux qui reprochent aux aumôniers de quitter les groupes de brancardiers pour les régiments, leur reprochent d'accompagner les combattants dans les assauts, au lieu de rester au poste de secours, « où ils pourraient absoudre tous les blessés ! » Evidemment, ceux qui parlent ainsi n'ont jamais vu de près un combat. Ils raisonnent sur le schéma du Service en campagne^ très simple, en effet : de toutes les unités engagées, les lignes droites convergent vers le poste de secours central d'où elles

rnyonnent à nouveau vers les ambulances : aucun blessé n'échappe à Taumônier restant au poste de secours....

Mais la réalité est tout autre.

Une fois la bataille engagée, des blessés afïluent au poste de secours. Ce sont presque tous des blessés légers, qui ont pu venir d'eux-mêmes ; l'aumônier cherche parmi eux celui qui aurait besoin de l'absolution; ils ont surtout besoin d'une bonne parole et d'une cigarette... Les autres, les seuls intéressants pour le prêtre à cette heure où chaque seconde est chargée de responsabilités infinies, les blessés graves, en danger de mort, sont restés sur le champ de bataille. Les brancardiers ne pourront y aller que plus tard, dans plusieurs heures peut-être. D'ici là beaucoup seront morls, — sans prêtres — parce que le prêtre est resté au poste de secours. Et, parmi ces cris déchirants : « Brancardier! Brancardier! » auxquels ne répondent que les éclatements d'obus, il n'est pas rare d'entendre cet autre cri, plus déchirant encore : « Un prêtre! un prêtre! L'aumônier! » Quand enfin les brancardiers peuvent emporter les survivants, le poste de secours voit passer des blessés graves. Mais la plupart atteindront tout à l'heure une ambulance; et quelle est l'ambulance qui n'a pas la présence permanente d'un prêtre -infirmier, ou la visite régulière d'un aumônier, d'un curé?... Sans doute, quelques blessés mourront ou perdront connaissance entre le poste de secours et l'ambulance ; mais ils sont une minorité infime, des exceptions. Et c'est pour eux qu'on voudrait immobiliser, aii poste de secours, l'aumônier, que tant de mourants réclament sur le champ de bataille !

Puis, encore une fois, le service des morts et des blessés d'ambulance n'est pas le principal. Si, avant le combat, l'aumônier a préparé son régiment, s'il a réconcilié avec Dieu et muni du Viatique toutes les âmes de bonne volonté, sa place, à l'heure de l'assaut, est évidemmentau milieu de ses hommes, à l'endroit le plus exposé^, non seulement pour absoudre, en

* Un juste tempérament doit être apporté à ces paroles, et nous le trouvons dans le Père Lerioir lui-même. Quand il tomba, blessé, dès le premier jour de l'offensive de Champagne, il écrivait le surlendemain de sort lit d'hôpital : « Je suis furieux et n'arrive pas à l'indifférence. Quitter le régiment juste à l'heure où commence le massacre et n'être pas là pour aider Ions ces pauvres enfants h mourir !... » C'est évidemment à ce résultat qu'aurait abouti un aumônier qui se serait

masse et en particulier, et profiter, près de certains , des grâces surabondantes de la dernière heure, mais aussi pour encourager les combattants de son exemple et de ses paroles. Cet exemple de Taumônier dans le danger est la plus efTicace des prédications auprès de tous, croyants et incroyants : animam suam dal pro aniicis *. Beaucoup de conversions ont eu là leur origine : c'est là qu'on apprend à connaître le prêtre et, en lui, Notre-Seigneur Jésus-Christ...

Ceux qui ont vécu dans l'intimité du Père Lenoir reconnaîtront bien en ces lignes son âme frémissante, tremblant sous le poids de ses « responsabilités infinies ». Pour se libérer de ce fardeau qui l'écrase, il en vient à vouloir rechercher toujours « le plus dangereux » ; exagération, folie même si l'on veut, qu'il avait le tort d'ériger en règle générale : le plus grand bien ne requérait-il pas parfois plus de prudence?... Mais le Maître, Celui qui veille dans le petit tabernacle et dont le disciple prend conseil au fur et à mesure qu'il écrit, ne doit-il pas sanctionner cet excès même? S'il le désapprouvait, l'apôtre aurait le droit de lui dire : a Seigneur, n'avez- vous pas, tout le premier, aimé jusqu'à l'excès et jusqu'à la folie de la croix? »

Cependant, au moment où le Britannia quittait la rade de Bizerte, ordre lui avait été donné de se diriger vers Salamine. Pourquoi? Mystère. Escortés par des torpilleurs et destroyers de divers pavillons, les coloniaux, après des méandres infinis pour échapper aux

toujours placé à l'endroit le plus exposé. Cas de conscience angoissant, qui se trouve analysé dans loute son acuité, et résolu de la façon la plus héroïque, au cours d'une lettre de l'aumônier militaire Louis Roullet, racontant la mort du Père Gascua, de la Compagnie de Jésus; voir Pierre Lhande, Trois prèlres-snldats , Beauchesne, 1918 * « Il donne son âme pour ses amis, v

sous-marins, arrivaient en vue de l'île fameuse..., mais sans savoir ce qui les y amenait : Allaient-ils prendre la voie de terre vers Monastir? ou former avec d'autres transports un convoi pour Salonique? ou simplement occuper Athènes et cofl'rer Constantin?

De toutes les hypothèses cette dernière souriait le plus, — et de beaucoup, — à nos marsouins : « Coffrer Constantin, » c'était sur les entreponts le mot du jour, on se le répétait avec gourmandise. Nul n'ignorait en effet que, depuis le départ de Vénizélos, d'Athènes (24 septembre) , le gouvernement grec se montrait fort peu sympathique à la France. Soit par les journaux lus avant de quitter Marseille, malgré les mutilations de la censure, soit à travers les messages embrouillés de la T. S. F., on devinait que, durant ces derniers jours de novembre, la reddition des canons promis aux Alliés n'avait pas marché grand train. Quant aux armes qui, chaque nuit, disparaissaient de la caserne du Rouffo, chacun soupçonnait fort qu'elles allaient à ces fameuses bandes d'épistrates, sur lesquels* le roi disait n'avoir aucun contrôle, vu qu'ils étaient officiellement démobilisés. Aussi le refrain avait-il de la vogue, avec vingt variantes : « Coffrer Constantin, le juger, le supprimer... Constantin le traître. »

Nos marsouins ne croyaient pas si bien dire.

A peine en rade du Pirée, le dimanche matin, 3 décembre, ils apprirent tout : l'infâme guet-apens de l'avant- veille, la guerre des rues où avaient été assassinés sept marins anglais, cinquante-quatre français, dont six officiers, sans parler des cent quarante blessés ; puis, la veille, le massacre des Vénizélistes et le pillage organisé de leurs demeures. On devine la stupeur, la rage, les poings qui se fermaient...

Briand n'avait pas été de taille à discuter avec Ulysse, simple Ulysse d'adoption pourtant. Un coup de griffe aurait mieux valu. On essaya de le donner. Quand

les coloniaux apprirent que le bataillon allait débarquer pour occuper une des collines dominant Athènes, malgré le tressaillement de l'inconnu, ils furent contents. Au reste, les Grecs en cette matinée, — au Pir'^o, tout au moins, — semblaient peu disposés à la résistance. Ils arboraient le drapeau français et faisaient « kamarad ». Mais, à mesure que l'on franchissait les huit kilomètres qui séparent le port de la ville, la foule devenait houleuse et narquoise. Loin des canons, plus de respect!

Et quelle fureur chez nos fiers marsouins, quel soufflet sur le visage des blessés de Massiges, quand, le soir même, sous les yeux d'une populace devenue arrogante en apprenant le succès des antivénizélistes, il fallut reprendre le chemin du port et réintégrer le Britannia! Lorsque quatorze ans plus tôt, allant à Beyrouth, le Père Lenoir passait au Pirée, il ne s'attendait guère à y revenir dans des conditions aussi dramatiques et aussi « pitoyables pour le prestige de la France ».

Qu'allait-on faire? Les troupes de débarquement étaient manifestement insuffisantes; et l'amiral Dartige du Fournet n'osait, sans l'assentiment de Paris et de Londres, renouveler le tir, — si pacifiant pourtant, — de l'avant- veille. Quand les cinquante- trois obus de 10 centimètres des torpilleurs, et surtout les quatre} de 30 lancés par le Mirabeau , avaient commencé à tomber près du Palais- Royal, l'etrervescence populairii s'était subitement calmée et Constantin avait bien vitd réitéré sa promesse de livrer six batteries de campagne. N'allait-on pas recommencer, ... et accentuer? Le risque d'ébrécher à l'Olympéion un reste de fût ou de chapiteau était-il comparable à la perspective certaine d'une nouvelle trahison?

C'était l'avis commun à bord du Britannia, Un député vénizéliste, qui vint y dîner, était plus affirmatif que tous; il était outré, lui qui connaissait bien ses compatriotes, de voir comment l'Entente avait i^âché sa situa*

tion par des illusions impardonnables sur la sincérité des Grecs.

Une seule chose restait certaine, c'est que les Athéniens avaient peur des coups. Ils en avaient tellement peur que, pour calmer l'inquiétude de la population lors de l'arrivée du Brilannia, un journal , le Nca Hiniéra, avait annoncé que, contrairement aux bruits qui couraient, les coloniaux venaient simplement « s'occuper dans le pays d'un recensement d'animaux ».

On y aurait surtout compté des lièvres... Paris, — ou plutôt Londres, — ne voulut pas s'en apercevoir. Les navires durent se contenter d'assurer le blocus d'Athènes. On balaya de Salamine tout ce qu'il y restait de soldats grecs.

Entassés dans les faux-ponts et les cales du Britannia, qui avait dû recevoir, en sus d'un contingent déjà anormal, cinq cents surnuméraires, les hommes sentaient baisser leur entrain : les chants devenaient rares. De plus, la nourriture n'avait pas été prévue pour une si longue traversée. On avait beau utiliser les denrées fournies par le blocus et multiplier au Pirée les « corvées » d'oranges pour varier l'ordinaire du riz et des lentilles , on n'arrivait pas à grand'chose : les corvées revenaient bredouilles, les Grecs n'étant guère capables de ravitaillement, quand les crochets de l'Entente ne les soutenaient plus.

Le 6 au matin, quand, par un magnifique soleil, on vit entrer en rade le Canada, portant les deux autres bataillons du 4e colonial, il y eut un moment de joie; et, longtemps après, le commandant Mury se rappelait, avec le geste de l'aumônier agitant son mouchoir, son charmant sourire qui souhaitait à tous la bienvenue.

Le 8, on était toujours là, n'ayant de ressource, pour tromper l'attente, que de se remplir les yeux de lumière en discutant sur la beauté des côtes .de

l'Attique. Habitués aux plantureux paysages du Forez ou de la Bresse, les uns trouvaient nettement laides ces terres « sans arbre ni culture » ; d'autres, familiarisés avec les landes bretonnes et provençales, déclaraient magnifiques ces lignes de rocaille tranchant dans le ciel clair : ils y mêlaient par la pensée un parfum de lavande.

L'aumônier prenait part aux conversations, c'est-àdire qu'il allait de groupe en groupe, souriant, écoutant surtout, écoutant inlassablement; puis, quand il était pris comme juge, et seulement alors, il plaçait discrètement un mot, qui d'ordinaire ralliait tous les suffrages. Celui qui, à Marnetîe, avait entrepris des cercles d'études pour les domestiques du collège, semblait revivre. On sentait si bien qu'il n'y avait en lui aucune morgue de pédant, mais seulement la joie d'initier aux premiers secrets de l'art ! Aider un esprit à se dégager de la matérialité, n'était-ce pas lui rendre plus facile l'accès des vérités divines? En face de l'Hymette et de l'Acropole, le Père Lenoir le pensait plus que jamais.

Dans cette rade de Salamine, unique par ses souvenirs pour un ancien professeur de belles -lettres, il rêvait de messes grandioses, pour le dimanche suivant, sur le pont des deux transports où se trouvait le 4^. Déjà chanteurs et musiciens se préparaient, quand, le samedi 9 décembre, on leva l'ancre, échappant aux insultes et aux railleries des Grecs. Devant l'ultimatum de l'Entente, Constantin, disait-on, s'était incliné; il avait fait une nouvelle promesse : Ulysse continuait.

C'était le jour précisément où, dans un article, — enfin non censuré, — le Temps pouvait écrire : a La vraie Grèce n'est pas à Athènes ; elle est à Salonique. » Nos coloniaux allaient la retrouver.

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