‹ Un preneur d'âmesChapitre 40 sur 54 · RUDES ÉTAPES A TRAVERS LA MACÉDOINE · texte numérisé non relu

RUDES ÉTAPES A TRAVERS LA MACÉDOINE

(Décembre 1916)

De Salonique, nos marsouins n'eurent qu'une idée confuse. Des façades criardes aux toits rouges; des rues où circulait, estompé par une poussière fine, un bariolage éclatant d étoffes claires; ici ou là, le feuillage sombre d'un cyprès, et, par -dessus le tout, quelques aiguilles lumineuses de minarets dressées vers le ciel.

En regardant de plus près, on s'apercevait que ces étoffes étaient surmontées de visages énigmatiques nuance vieux cuivre, affectant puérilement des airs tragiques. A l'horizon, l'amphithéâtre dessiné par la ville était soigneusement ceinturé de remparts qui dévalaient à pic les pentes des ravins ; mais cette suite de créneaux, trop réguliers, donnaient l'impression d'une forteresse pour jouets d'enfants.

Sur le passage des coloniaux, qui, musique en tête, se dirigent vers le camp de Zeitenlick, des haies se forment. A côté de nos matelots en cols bleus et des Annamites coiffés d'un chapeau de lampe, se faufilent les petits cireurs de bottes vêtus de guenilles colorées. La tunique jaunâtre des Juifs y alterne avec les culottes bouffantes des gendarmes crétois ; les manches ballantes des evzones, avec les chemises rayées des marchands de fruits d'or. Par derrière, distant et digne, se donnant

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l'apparence d'un pacha déchu, l'indigène du pays, le Salonicien, celui qu'un chroniqueur de l'époque décrivait comme une « individualité somptueuse, tirée, du fez au talon, à quatre épingles de sûreté ».

Remontant les siècles, la pensée du Père Lenoir s'était tout de suite reportée sur ces malheureux de la vieille Thessalonique, dont Théodose avait, en 390, ordonné le massacre ; et, plus haut encore dans le passé, il avait salué pieusement, en lui demandant son secours, la jeune communauté chrétienne que saint Paul avait aimée. Puis, parvenu au bivouac, sur toute la cohue qu'il venait de traverser il résumait son impression dans cette phrase : « Quelle Babel que cette cité de guerre ! Jamais je n'aurais imaginé pareil mélange de nations ; et dans quels vices, dans quelle saleté! »

Une Babel... Afin de saisii la portée de l'expédition qui se prépare, tâchons de voir un peu clair dans ce chaos.

Il y avait quatorze mois qu'avec le débarquement des premières troupes alliées, cette Babel avait pris naissance. A la suite des guerres balkaniques, en 1912, la Grèce s'était engagée, au cas où la Serbie serait attaquée, à mettre à sa disposition loOOOO hommes. Quand la Bulgarie se fit menaçante, le gouvernement d'Athènes se déclara incapable de tenir ses engagements et, par la bouche de son chef M. Vénizélos, il pria les Alliés, — que les traités de 1863 constituaient puissances protectrices de la Grèce, — de fournir ce contingent (21 septembre 1915). Quinze jours plus tard, les Français étaient en rade de Salonique et la 156^ division, venant des Dardanelles, commençait à planter ses tentes aux environs. Les Anglais suivaient de peu. Mais déjà Cons-

fan lin, par crainte de son beau -frère le kaiser, avait contraint Vénizélos à démissionner.

Malheureusement, ces secours étaient trop faibles; retardés d'ailleurs dans leur marche par des montagnes où les routes manquaient, ils ne purent empêcher la tragédie serbe de se dérouler avec une rapidité foudroyante. De rinstant où les Austro- Allemands franchirent la Save et le Danube, jusqu'au jour où le gouvernement de Nisch, d'étapes en étapes, fut refoulé à Scutari, il ne s'était pas écoulé sept semaines (8 octobre- 24 novembre). Du moins, Tintervention franco-anglaise du côté de Vélès, célèbre par les luttes de Guevgheli et de Krivolak, avait-elle, en menaçant les flancs de l'armée bulgare, permis aux Serbes de s'évader nombreux vers l'Albanie et vers Corfou. De là, grâce à la flotte de l'amiral Dartige du Fournet, ces rescapés avaient contourné la péninsule grecque et rejoint à Salonique ceux qui venaient les aider à reconquérir par le sud leur royaume envahi.

Ainsi le royaume d'Athènes avait -il laissé écraser ses alliés serbes par les Bulgares. Ceux-ci n'en témoignèrent à Constantin aucune reconnaissance ; mis en appétit de conquêtes, ils commencèrent bientôt à grignoter le gros morceau de la Macédoine que les traités avaient déclaré grec. Et, pour comble de délicatesse, un de leurs soudards signifia gentiment que l'on ne faisait ainsi que « renouveler la gloire d'Alexandre le Grand, cet illustre Bulgare' ». A l'est, après une résistance d'opéra-comique, dix-sept forts tombèrent comme des châteaux de cartes et se rendirent. A l'ouest, l'invasion déferla de Monastir sur Florina, Banitza, Eksissou, et ne fut enrayée que vers le lac Ostrovo (23 août 1916). Les avant-gardes bulgares étaient descendues au sud jusqu'à Kaïlar.

* Ordre du jour du général Kirkof,

Au centre, pendant l'hiver et ie printemps, Tarmée de Salonique s'était fortement retranchée. Et, quand ^ les routes furent construites, les munitions jugées suffi- "^ santés, elle avait entrepris enfin, au milieu de septembre, une brillante offensive. Sous le commandement J du général Cordonnier, nous avions repris Florina, et le prince héritier de Serbie, accompagné du général Sarrail . avait fait, )e 23 novembre, une entrée solennelle à Monastir.

C'était cette oflensive que le 4<i colonial était appelé à poursuivre.

On avait cinq jours pour se préparer. Le Père Leiioir les mit activement à profit. D'abord et avant tout, selon son habitude, il se constitua au camp le prisonnier des âmes. Parmi les troupes de Salonique, plus encore à bord des cuirassés qui se trouvaient en rade, il comptait plusieurs amis et de très chers. N'importe! « Impossible de m'absenter, écrit-il comme excuse. Mes enfants m'obligent à rester tout le jour sous ma tente à leur disposition. »

Car l'aumônier, désormais, possède une tente qui, pour 140 drachmes — loo francs depuis la baisse du change, — va lui permettre de trouver partout un bon gîte. « C'est là, dira-t-il plus tard, que sitôt arrivé à l'étape je dresse l'autel et dépose Notre -Seigneur; c'est là que je dors, enroulé dans mes couvertures, sur une petite natte que j'ai achetée pour quelques sous. »

Pas plus que les autres il n'échappe au vaccin antityphique. « Si l'immunisation est proportionnelle à la réaction, on peut se rassurer sur mon compte : je suis immunisé pour toujours. »

Cela ne l'empêche pas de prévoir. Maternellement attentif, il a remarqué que c'est une grosse déception

pour ses marsouins de ne pas trouver à Salonique du tabac français. Aussitôt il en commande un colis pour chaque semaine : « Comme vos cigarettes sont très supérieures, paraît-il, à celles d'ici, bien volontiers j'y mettrais trois cents francs par mois; car je crois qu^ c'est le meilleur soulagement à apporter aux souffrances de ces braves gens. » Ce souci, qui va reparaître incessamment dans ses lettres de Macédoine, méritait une fois pour toutes d'être noté, surtout si l'on songe qu'aucune de ces cigarettes ne parut jamais aux lèvres du Père Lenoir.

Mais il est d'autres munitions moins faciles encore à se procurer et cependant bien plus importantes : les lectures. Les journaux de Salonique, V Indépendant, la Tribune, VOpinion, renseignaient à peu près sur les événements ; mais leur contenu restreint était vite expédié. Il fallait autre chose.

Je voudrais recevoir rég-ulièrement, mandait l'aumônier au Père Courbe, par envois hebdomadaires, des livres capables de faire du bien à mes plus intellectuels (ce qui est très relatif), tout au moins de leur meubler sainement l'esprit. Certains sont passionnés pour la lecture, assez instruits pour vouloir du bien écrit, mais ne trouvant ou ne recevant que de l'Anatole France, du Zola, du Gyp, du Concourt, du Flaubert ou des saletés nouvelles. Je leur voudrais d'abord des livres historiques très bien faits... ou, à leur défaut, de bons et beaux romans de Bourget, Bazin, Bordeaux, Barres, etc., ce que nous donnions à nos grands de Marneffe les plus avancés *...

A ce nouveau budget il affecte volontiers la plus grosse partie du restant de sa solde. Plus tard, il réclamera (( les séries Pierre l'Ermite et Moreux : excellent ici; vous pourriez en mettre beaucoup d'exemplaires ». Mais il exclura les livres sur la guerre, « du moins en

* n décembre 1916,

g'énéral ; comme ils y sont , nos hommes veulent précisément s'en distraire ». De cet interdit, il n'exceptera même pas un ouvrage qui renfermait plusieurs de ses propres récits, les Impressions de guerre de prêtres-soldats. « Très intéressant et tout à fait à recommander pour d'autres milieux, ce livre ne me semble pas opportun ici^ »

Les préparatifs achevés, le 16 décembre, on se mit en route. Le départ ne fiit pas chose commode. C'était la première fois que l'on avait à se transporter à mulet, sans le secours des voitures. Pour protester contre leur charge, les bêtes entêtées se couchaient, renversant dans la boue les cantines et les sacs. Il fallait les débâter, les relever, les rebâter; puis elles se recouchaient. Charmants caprices, qui ne sont qu'à leurs débuts. Dans huit jours, le mulet de l'aumônier choisira le point précis de la route où s'étale la plus jolie couche de boue liquide , pour faire sembkmt de buter et déposer les bagages dans la sauce. ...

Le soir du 17, on campait tout près de Topsin, autour d*une belle ferme macédonienne servant d'hôpital, mais « devant un paysage de désolation, de pauvreté, de saleté qu'on imaginerait difficilement ». Pour compenser, heureusement, « au loin, l'Olympe neigeux, splendide ».

En douze heures on avait passé du plus rigoureux hiver à l'été le plus chaud. Désormais, rien de plus fréquent que ces sautes brusques de température, très

* 31 janvier et 9 février 1917. A nos lecteurs avides de se procurer les écrits du Père Lenoir, nous sommes heureux de signaler cet ouvrage. Ils y trouveront notamment : Le Petit Patrouilleur, Deux Marsouins de 1915, L'histoire de Youp (ou La confession du Juif ), chez Pion.

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souvent au cours de la même journée. Ce ne sera pas la moindre souffrance des marches de Macédome.

Autre point noir pour l'aumônier. Depuis le départ de Marseille, aucun dimanche n'avait pu être solennisé : ni le 3 décembre, à cause du débarquement humiliant fait au Pirée ; ni le 10, par suite de l'installation au camp de Zeitenlick ; ni le 17, puisqu'on avait ce jour-là fait l'étape de Samli à Topsin. Or voici qu'après cinq jours de stationnement dans ce village, on allait encore se remettre en route la veille du dimanche, avec une

marche prévue pour quarante-huit heures. Décidément, dans cette armée d'Orient, les ordres supérieurs ne semblaient guère se préoccuper du jour de prière des catholiques et des protestants. Du moins, puisque Noël tombait un lundi, on serait à l'étape ce jour-là : partis le samedi matin, nos coloniaux auraient accompli le dimanche soir les deux jours de marche après lesquels, dans ces rudes montagnes, un repos de vingt- quatre heures était habituel. Et l'on pourrait, soit à minuit, soit dans la journée, célébrer cette fête d'une manière qui ferait revivre dans tous les cœurs un coin du pays de France ... Hélas ! il fallut perdre cet espoir.

Les étapes, qui pouvaient être combinées de façon beaucoup moins dure et moins difficile au ravitaillement, l'ont été de telle sorte que nous devons marcher toute la journée du 23, toute la journée du 24, toute la journée du 25... C'est fait exprès, on m'avait averti à l'avance... Mesure aussi maladroite que mesquine; car tous, croyants ou incroyants, en sont outrés... Et j'entends de ma tente des hommes dire bien haut qu'en leur demandant le sacriiice de leur vie, on pourrait bien leur laisser la consolation de s'y préparer chrétiennement*...

Mais ces doléances ne sont que pour les intimes. * A ses parents, 'i2 décembre^

Aux autres, il fait valoir que, somme toute, on a bien de la chance de quitter au plus tôt l'immonde plaine iu Vardar, transformée en marécage par les pluies récentes. Le seul bon souvenir que les hommes en emportent est celui des tortues qu'ils ont mises h la soupe dans la « roulante » : chair un peu coriace, genre grosse grenouille, mais bouillon succulent. L'aumonier s'y intéresse, comme k tout ce qui améliore l'ordinaire de ses « enfants ». Il trouve même des débrouillards qui ont dégusté du corbeau ; mais quand i'I leur a demandé si c'était l>on, ils se sont contentés de répondre : « C'est meilleur qu'on ne pourrait croire. »

Tout lui est occasion de distraire et d'instruire . les restes de vieux thermes romains et de chapiteaux corinthiens, auprès desquels, le 23, on fait la grand'halte; et surtout, à Yénidjé- Vardar, les ruines de Pella, qui vit passer, revenant de ses conquêtes, Alexandre le Grand : « Ville misérable, mais très pittoresque, la plus curieuse peut-être que j'aie jamais vue, avec ses jardins ruinés par les dilYérentes guerres balkaniques. » Sa joie fut grande d'y saluer un Père Lazariste, qui représentait magnifiquement l'influence française dans le pays et jouissait sur tous. Turcs et Bulgares, d'une souveraine autorité.

La journée du dimanche, où l'on dut repartir avant le jour, fut marquée par des récriminations particulièrement amères. Alors que les transports s'étaient déclarés incapables de fournir au 4^ colonial ni une voiture ni une automobile, sur la route quarante -cinq camions « balladaient » des Serbes, à raison de treize par camion. On devine les réflexions... Le Serbe avait beau se battre vaillamment, il fut en un instant chargé de toutes les malédictions. Chacun y allait de sa petite histoire. Celui-ci savait d'un tringlot que les Serbes chipaient les denrées de l'Intendance pour les revendre aux civils. Un autre qu'à leur arrivée de Corfou,

quand ils apprirent que leur solde serait réglée par les Français, les gradés s'étaient cousu un galon de plus sur la manche, si bien que dans certain état-major, pour un effectif équivalent à un de nos corps d'armée, on comptait cinquante-deux officiers, presque tous colonels... Et puis, on les payait en argent du pays, tandis qu'on nous payait en billets de France, ce qui faisait un déchet de 12 °/o--- Boutades, qui ne doivent pas faire oublier que les Serbes ne furent jamais avares de leurs efforts ni de leur sang. Mais le rappel de ces plaintes aide à comprendre la « macédoine » de races où Ton s'agitait...

La nuit de Noël fut encore plus triste qu'on ne l'avait prévu. Le gîte d'étape était à Vertekop. Il y avait là un hôpital anglais, admirablement tenu : une armée de tentes blanches, parmi lesquelles circulaient une foule de médecins et d'infirmières ^ On s'apprêtait à fêter la Merry Christmas. Celle des coloniaux fut bien simple : un dîner frugal, fait surtout de conserves, car on était arrivé fort tard et plusieurs mulets qui portaient les vivres avaient lâché en route. Puis, tandis que, roulés dans leurs couvertures, les marsouins essayaient de dormir, ils entendirent de leurs tentes les joyeux chœurs anglais... L'aumônier, bien sûr, n'omit pas de célébrer la messe de minuit, mais dans l'intimité, sans le faire savoir aux hommes, qui avaient besoin de leur restant de forces pour retape très dure du lendemain : « Messe bien triste dans son éloignement et dans sa solitude^. »

Puis à l'aube, en route de nouveau. Tous étaient harassés par les deux jours de marche précédents. Les mulets eux-mêmes demandaient grâce, tellement épuisés

* C'est cet hôpital que les avions allemands viendront bombarder le 12 mars 1917, y tuant plusieurs infirmières. '^ Lettre du 29 décembre.

que plusieurs, ne pouvant plus porter leur charg-e, durent être abattus. N'importe ! on avait défense de se reposer le jour de Noël... Heureusement, rambulance anglaise put prêter quelques camions.

De Vertekop à Vladova, on devait, dans îa journée, s'élever de 440 mètres. La colonne se faufila, longeant et coupant tour à tour des torrents grossis par les pluies, et multipliant les lacets pour gravir les pentes. On escalada le belvédère rocheux sur lequel est perchée l'ancienne Edesse, première capitale des rois de Macédoine : ville des eaux, comme l'indique son nom actuel de Vodéna, bruissante de cascades courant à fleur du sol, mais plus encore merveilleuse terrasse dominant la plaine immense. Ceux que la fatigue n'accablait pas purent à loisir admirer à l'horizon les montagnes de neige, les hauteurs plus proches couvertes de grenadiers et de mûriers, de troupeaux avec leur pâtre portant houlette, de coquets villages nichés dans les creux, et partout de petits lacs formant miroir au soleil couchant. Quelle différence avec la plaine du Vardar !

Mais aujourd'hui le Père Lenoir est aveugle. Quand il voit ses marsouins épuisés, il n'a plus le cœur d'admirer la nature. « Nous sommes, écrit-il, dans des montagnes qui seraient magnifiques de beauté, si le motif de notre voyage n'enlevait à toute chose son charme. » Puis, parvenu enfln à l'étape de Vladova, (( en cette soirée qui devrait être radieuse de bénédictions divines et de joie », l'aumônier, « navré, désemparé, de ce que la messe de Noël avec ses conversions et ses communions n'ait pu avoir lieu », en était réduit, comme au soir du 45 août 1915, à

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venir chercher, auprès d'une âme qui pouvait le comprendre, « un peu de réconfort ». Pour calmer ses scrupules et ses angoisses d'apôtre, on lui avait écrit : « Ce qui est rassurant, c'est que le bon Dieu a un bien plus grand désir que nous de sauver les âmes. » Il réplique :

C'est en efTet ce qui m'empêche de me décourager tout à fait. Mais Dieu a aussi la volonté mystérieuse de sauver les âmes les unes par les autres, et de ne pas donner les grâces de conversion là où fait défaut Tinstrument qui devrait les appliquer. J'ai très grand'peur que cette impiété plus grande de mon régiment, ces difficultés matérielles et morales qui s'opposent à la conversion des âmes ne soient la conséquence de mes péchés. Aussi je vous demande en grâce, à vous et à votre sainte communauté, de m'obtenir du Cœur de Notre- Seigneur la réalisation de votre vœu : l'union parfaite et constante avec Lui.

Le 27 décembre, quand, après avoir encore monté, on découvrit tout à coup le lac d'Ostrovo, ce fut un cri général d'admiration. Des coloniaux, qui avaient voyagé en Haute-Egypte, se rappelèrent à cette vue le coup d'œil du Nil au-dessus du barrage d'Assouan ; les Savoyards évoquèrent le lac du Bourget. Cette masse d'eau, prisonnière d'une énorme dépression volcanique, sans cesse alimentée par la vallée de Kaïlar, est entièrement murée au nord par les premiers contreforts du Kaimackalan ; si bien que son niveau en s'élevant recouvre implacablement chaque année végétation et constructions. Au nord-est cependant, s'étalait une grève de sable assez large pour que le régiment pût y camper à Taise.

Le col que l'on devait franchir était à 963 mètres d'altitude, Ostrovo seulement à 540. Comment sortirait-on de ce trou? Un chemin unique au nord-ouest;

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mais tellement tortueux et brisé qu'après vingt zigzags, il semblait s'évanouir dans le rocher. Etait-ce vraiment là qu'il faudrait passer? Encore cette route était -elle alfreusement défoncée par d'incessants convois : colonnes d'infanterie, canons et caissons, munitions et ravitaillements s'y succédaient nuit et jour.

Pour le régiment, le coup de collier du 28 décembre fut rude ; et même^ — s'il n'était irrévérencieux de parler ainsi aux abords de la Vieille -Grèce, — nous dirions qu'il fut homérique. Les roulantes qui se dandinaient cahin-caha, plus déhanchées que jamais du train de derrière, parurent plusieurs fois se cramponner sur le bord de l'abîme, semblant dire : « Si je culbute, que mangeront ces pauvres gars? » Du reste, le 4e n'était pas seul à profiter de la route. Le 34c colonial en voulait sa part, des Serbes aussi, et surtout deux compagnies de sapeurs italiens, belles indolentes que le colonel Thiry dut secouer au milieu de la montée. Sur cette corniche, où nul ne pouvait s'arrêter sans obliger à la pause plusieurs kiloniètres de troupes en marche, où la moindre embardée d'un véhicule suffisait à retarder d'une demi-journée les vivres de milliers de combattants, prudence et décision s'imposaient. Aussi ne manquait-on pas de s'y exhorter impétueusement les uns les autres. Les conducteurs juraient en dix langues différentes. Les muletiers grecs, turcs, koutzo-valaques se poignardaient du regard et multipliaient dans un jargon incompréhensible des conseils qu'ils jugeaient indispensables. Dans ce cirque empoussiéré, aux échos sonores, ce fut un beau tapage que nul n'a oublié.

Au sommet du col, désagrément d'un autre genre. Un vent rageur se déchaînait du sud-ouest, menaçant de tout jeter à terre, et cinglait les visages d'un terrible soufflet glacé, abrutissant. Le supplice continua plusieurs heures jusqu'à Banitza.

Le froid était décidément venu ; durant cette nuit

du 28 au 29 décembre, il descendit à 5** au-dessous de zéro. Et malheureusement les couvertures, dont les hommes avaient dû se délester pour une marche aussi rude, n'arrivèrent, par suite de l'encombrement, qu'à une heure fort tardive. Mais le Père Lenoir n'avait pas voulu être mieux traité que les autres ; négligeant les olîres qu'on lui faisait de loger sous un toit, il avait planté sa tente au milieu de ses marsouins.

On était au vendredi : déjà l'aumônier se réjouissait à la pensée de la messe si longuement attendue, qu'il célébrerait le surlendemain à Eksissou, point terminus du voyage. D'après le programme fixé, on devait atteindre ce village dans la journée du samedi, après vingt-quatre heures d'arrêt à Banitza. Or, au dernier moment, un contre-ordre supérieur survint qui prolongeait d'un jour le stationnement. Et l'on se mit en route |x>ur la dernière étape le 31 décembre, un dimanche matin.

O fut pour le Père Lenoir une nouvelle et très vive souifrance.

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