UN MOIS DANS UNE ÉGLISE GRECQUE, PARMI LES TURCS
(Février 1917)
Le Père Lenoir. avait écrit le 10 janvier : « De plus en plus nos regards se tournent vers le sud. » Seize jours plus tard, le 4e colonial se mettait en route pour Kaïlar.
Depuis la veille, à Paris, la Chambre, en comité secret, discutait sur les affaires grecques (25 janvier). Tenir Constantin en respect, sans briser avec lui; urger l'exécution de ses promesses plus par menace que par violence ; Tintimider plutôt que Tirriter ; bref, paraître fort plutôt que frapper fort : telle fut, pour ceux qui n'assistèrent au huis-clos qu'à travers la porte, la politique exposée par M. Briand et qui lui valut un vote de confiance.
Tout porte à croire que telle fut aussi la ligne de conduite officiellement fixée aux coloniaux pour Texpédition qui s'amorce. Bien à cont-re-cœur, ils vont se comporter comme s'ils avaient cette consigne.
D'Eksissou à Kaïlar, l'étape fut d'abord pittoresque. Il neigeait à gros flocons. Mais^ vers midi, un rayon de soleil transforma la route en une rivière de boue glacée. A la vue du cantonnement nouveau, enseveli sous un tapis blanc et entouré d'un cirque de névés, il y eut un frisson... Faudrait-il encore camper sous la tente? Par bonheur, le village était important; et,
composé de Turcs, il fut de bonne composition devant les baïonnettes. Sauf quelques compagnies pour lesquelles on dut réquisitionner des mosquées, les trois mille bommes trouvèrent à se loger cbez Tbabitant.
Le Père Lenoir savait déjà qu'au milieu de cette population musulmane, une petite colonie grecque s'était implantée depuis la guerre de 1912. Elle comptait entre autres un sous-préfet vénizéliste, jeune et actif. On apprit bien vite que cette colonie n'avait plus de pope à demeure. A la suite de plusieurs tractations compromettantes, le desservant avait cru prudent de prendre la brousse ; il faisait le coup de feu dans la montagne avec les comitadjis. Son église était libre. Autant pour la soustraire à la réquisition ^ que pour assurer les offices du régiment, l'aumônier s'y installa. En cette vigile de saint Jean Chrjsostome,. il crut reconnaître là une intention bienveillante du « Docteur eucbaristique, un de ses saints de prédilection* )>. Au surplus, rillustre patriarche de Constantinople ne serait-il pas heureux de voir l'antique vérité reprendre ainsi ses droits sur le schisme?
Personne ne trouva la chose étrange. Les anciens du régiment se rappelaient avec délices les réunions quotidiennes qui, dans les cantonnements de France, étaient « le meilleur moment » de la journée; ils souffraient d'en être privés depuis deux mois.
Le Père Lenoir n'ignorait pas qu'en temps ordinaire, un prêtre catholique ne doit point célébrer la messe dans une église schismatique, soit à cause de l'inconvenance de cette promiscuité de cultes, soit en raison du scandale qui, dans les localités de religion mixte, en résulterait pour les fidèles. Mais il se rappelait aussi que, là où ce danger de scandale n'existait pas, et du consentement de nos frères séparés qui
1 Au Carmel de X**', i<5 janvier.
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peuvent être édifiés par le spectacle de nos cérémonies, Rome avait une fois ou l'autre adouci sa discipline ; elle prescrivait seulement en ce cas d'éviter Tusage en commun de Fautel et des objets qui servent de près au sacrifice de la messe, tels que pierre sacrée, nappes et
linsTes
Pour éviter, d'ailleurs, que la moindre confusion doctrinale pût s'établir dans l'esprit de ses soldats, le Père ouvrit tout de suite une série d'instructions sur rÉglise grecque. Dès le 27 janvier, simplement en donnant à saint Jean Ghrjsostome, au soir de sa fête, le titre : de a Docteur grec de l'Église catholique », il commençait à débrouiller l'écheveau. Les jours suivants, il étudia les points oii l'Eglise de Gonstantinople avait rompu avec la tradition apostolique, insista sur la révolte contre l'autorité du pape, successeur de saint Pierre, dit un mot de la Trinité et de la procession du Saint-Esprit, parla longuement du purgatoire et des indulgences. Puis il intéressa vivement ses auditeurs en leur expliquant Forigine des différences liturgiques dont ils avaient le témoignage sous les yeux (absence de tabernacle, communion sous les deux espèces, baptême par immersion, etc.), ayant soin de noter que ces dillerences n'ont aucune importance doctrinale, puisqu'elles se retrouvent en partie chez les Grecs catholiques. Il y eut même, après deux causeries sur le Mahométisme et les croisades, un sermon sur le « salut des non-catholiques », où le Père, répondant aux questions qu'on lui posait souvent, rappela les moyens qui sont à la disposition des schismatiques et des musulmans pour parvenir au ciel. Enfin la fête de saint Cyrille d'Alexandrie, encore un saint patriarche grec-caihollquCy lui fournissait l'occasion, le 9 février,
1 Voir pnLre autres le décret du Saint Office du 42 avril 1704 (CollecLauea S.-C. de P.-F., édition l'J07, n» 2G5)
de donner à ces enseignements une magnifique clôture.
Le suppléant du pope disparu, qui venait faire le service dominical, se montra enchanté de la combinaison. Dans un village plein de soldats, il avait, pour le mobilier de son église, trouvé à bon compte le plus (îdèle et le plus respectueux des gardiens. Aussi accepta-t-il volontiers, en compensation, de laisser chaque dimanche Téglise disponible à partir de 9 heures. Il voulut même, le 28 janvier, assister à la messe militaire. « Il était là, raconte un témoin, derrière l'iconostase, coiffé de son cylindre à plateau, et n'a cessé pendant tout l'office de rouler des yeux exorbités de surprise. La musique, l'assistance des soldats, l'allocution, les communions l'ont laissé dans la stupéfaction... L'aumônier avait dressé son petit autel à lui devant V autel grec et, contrairement aux habitudes, a laissé grande ouverte la porte de l'iconostase. C'était très pittoresque cette messe latine, au milieu des icônes et de la verroterie orthodoxes. »
Rendant compte de la scène à l'un de ses supérieurs, le Père Lenoir disait de son côté : « Quand le pope a vu et entendu notre messe en musique , il a déclaré la religion catholique supérieure et a renoncé à toute concurrence. Je n'ai pas trop de remords, car la population grecque est insignifiante, le village étant presque en entier musulman*. »
Dès lors, l'aumônier aimera « installer son culte triomphant dans ces églises froides, où toujours durant les cérémonies l'iconostase séparait le célébrant des fidèles et où ne retentissaient que des chœurs tristes et maigres. Aussi les Grecs venaient-ils en foule assister à nos messes du dimanche qui les émerveillaient*. »
1 Au R. Père de Boynes, 5 février, * Capitaine Monnier.
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Ajoutons que le pope de Kaïlar, ainsi que le rapportent plusieurs témoins, fut émerveillé bien davantag-e par la vie austère du religieux. En une saison de neige où « Ton se serait cru en Laponie plutôt qu'au seuil de l'Orient », préférer pour la nuit, à la bonne couchette d'une maison chaufTée, une simple natte jetée, dans une église sans feu, sur la dalle froide de l'iconoclave*, voilà qui était singulièrement plus stupéfiant que la messe en musique !
Sur l'existence du Père à Kaïlar, avec l'admiration du pope, aucun témoignage ne vaut celui de son ordonnance.
Eh bien si je vous disais que pendant un mois que nous y avons resté, voilà sa nourriture. Le matin comme la popote était à deux kilomètres (on Tavait installée dans Tancien tribunal) et que lui il était toute la journée à Tég-lise et qu'il y logeait, il s'absentait seulement de 11 heures à 12^'30 minutes le temps juste du déjeuner. Son café j'allais le chercher à la roulante la plus près. Et tous les deux ou trois soirs je lui portais une boîte de single quelques fig^ues quelques noix ou un morceau de fromage une demi- boule de pain et un demilitre de vin et en voilà pour trois jours il ne voulait plus rien. Un jour je lui portai un petit dîner que le chef de popote avait fait préparer pour lui. Mais il m\a attrapé en me disant qu'il ne voulait pas ça et de n'écouter que lui pour ça. Eh bien là pendant un mois il a fait beaucoup de bien. Tous les soirs au salut il y avait beaucoup de monde... et même il a fait un baptême un dimanche soir d'un sous-oflicier (le 4 février). Je pus y assister et c'était très touchant.
Somme toute, comme le Père l'écrivait à ses parents, c'est « la môme vie que dans nos cantonnements de
' Attestation de plusieurs, entre autres de Joseph Ilugon et de Jules Avril (rapport, p. 5j.
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France ». Ici comme là-bas, ses clients le tiennent souvent « occupé jusqu'à une heure très avancée de la nuit* ».
Pour les troupiers, la vie à Kaïlar fut plus douce. Sauf pour les hommes du ravitaillement qui, pendant les deux premières semaines, durent chaque jour, à dos de mulet, aller chercher les vivres à vingt- cinq kilomètres, ce fut <r le bon temps ». Le villag-e, qui manquait évidemment de tous ces mille riens dont un civilisé en campagne ne peut se passer, — tels que bougies, piles électriques, cigares et camemberts, — était, par contre, fort bien pourvu en bétail, volailles et légumes frais ; les œufs surtout , minuscules mais abondants, étaient un régal. De plus, alors que toutes les lettres de France se plaignaient de la crise de combustible, et qu'il n'était pas rare à Paris d'avoir dans les appartements une température au-dessous de zéro, on pouvait, à Kaïlar, faire de copieuses flambées de bois.
Les habitants étaient aimables. A la fin d'un repas offert par les autorités turques aux autorités militaires, le kâïmmakam, après les plats de mouton traditionnels, déclara que « ses administrés étaient très satisfaits des coloniaux, et que, si la guerre durait encore, il souhaitait que ce fût le 4e qui restât à Kaïlar, enfin qu'il parlait de la sorte non par diplomatie, mais parce que c'était le langage de son cœur... »
Nos marsouins faisaient également le même souhait Le Père Lenoir, dans ses lettres de février, ne cesse de répéter : « Pour le moment, nous sommes les embusqués des Balkans. » Et il rappelle volontiers le mot
* Cet aveu revient dans plusieurs lettres de cette époque, v. g. 31 jan vier et ^7 février.
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d'un de ses illustres amis : « Décidément, le bon Dieu nous a envoyés ici pour sauver notre peau. » Mais, pour lui, il avait d'autres aspirations, qui nous sont révélées dans ce mot écrit à un aumônier du front français : « Bon et fructueux carême. Vous missionnez sans doute sous les obus, etye vous envie^.,. »
Cette envie avait des raisons profondes qu'il nous faut pénétrer.
A considérer d'un peu loin l'apostolat du Père Lenoir, on pourrait s'imaginer que tout lui réussissait et que sa sainteté avait assez de prestige pour dompter d'un coup les volontés mutines. Le 4^ colonial... un paradis terrestre! Ses marsouins... de petits anges! L'histoire de Fred^, dans lequel il avait voulu synthétiser beaucoup de ses mocos, ne donne pourtant pas cette impression. Mais enfin la légende est simpliste, et le Père Lenoir a sa légende.
Au reste, il est bien sûr que, dans sa volumineuse correspondance, l'aumônier met surtout en relief les beaux côtés de ses enfants. On avait tant calomnié les coloniaux! En littérature, Marsouin = Marsouille^, ce qui manque vraiment d'élégance. Tout cela est, à sesyeux, une diffamation du temps de paix , imaginée par les jaloux de « la Métropole » et contre laquelle lui, le Père des marsouins, lui qui les connaît à fond, a le devoir de protester. Quand on a des amis borgnes, il n'est pas interdit de les peindre de profil.
Alors , au récit des transfigurations opérées par la grâce en quelques jeunes cœurs d'apaches, la légende
1 Au Pore G. G.^ 19 février.
* Dans les Deux Marsouins de 1911).
' C'est le titre même d'un volume sur lu Coloniale : La Mârsouillû,
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a tout amplifié. Et cela risque d'amener par réaction, sur son héros, ce jugement sommaire : u Optimiste un peu myope, qui n'avait pas bien ajusté son lorgnon. »
Ce serait juger trop vite. Si Toptimiste est le naïf dont l'épaisse nature ne perçoit même pas l'envers des hommes et des choses, assurément le Père Lenoir n'est pas un optimiste. Ceux qui évitaient d'assister à ses sermons, par crainte d'en comprendre trop bien les allusions, savaient qu'il voyait clair... Optimiste ^ il lest en ce sens que par tempérament, et davantage encore par dressage de la volonté, son attention est plutôt fixée sur les beaux côtés de la nature humaine et sur les événements heureux, afin d'y trouver des motifs d'espoir et un encouragement pour mieux faire.
Mais cela ne l'empêche pas d'avoir l'œil très ouvert sur les déficits. Mieux que personne, il connaît les misères qui guettent de jeunes hommes déracinés de leur milieu familial, souvent désœuvrés, en tout cas jamais saisis par des occupations de métier, les seules qui captent, en plus des muscles, la pensée et le cœur. Dans ces cantonnements, où fatalement les énergies se relâchent, il lui en coûte alTreusement de voir des outrages à la morale et Dieu offensé.
Pour ce motif surtout il éprouve ce que l'on a si bien appelé la u nostalgie du front ».
Est-ce à cause de la vie relativement facile à Kaïlar, et comme revanche aux privations d'Eksissou? Il semble que l'aumônier dut, à cette époque, entreprendre plus que jamais la lutte. Puisque les murs de l'iconoclave, tout comme les panneaux de la petite tente, sont muets sur les assauts qu'ils entendirent, les sermons restent les seuls documents qui nous permettent d'assister à cette lutte. Feuilletons-les un instant.
On était depuis seize jours à Kaïlar, quand l'évangile de la Sexagésime (11 février) fournit au Père l'occasion de commenter la parabole du Semeur.
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î! est un fait, commença-t-il , qui attriste les bons, qui étonne et scandalise les autres.
Tant d'hommes étaient, il y a deux ans, assidus à Téglise, qui n'y viennent plus, qui aujourd'hui parlent contre la religion et disent des choses qu'on n'entendait pas au 4^ autrefois, ou (ju) v!ennentencore aux offices et dont la vie ne change pas.
Ils font dire : Est-ce là toute la religion? La parole de Dieu n'a-t-el!e pas plus de puissance? A quoi bon la suivre^ On n'en est pas meilleur...
l^a réponse se trouve dans l'évangile d'aujourd'hui : il explique la conduite de ceux-là, — il nous dicte la nôtre.
Puis, après avoir lu la parabole et les enseignements qu'en tira le Christ pour ses apôtres, Faumônier continuait :
Que pouvons-nous ajouter à cette explication donnée par Notre-Seigneur, sinon une application à nous-mêmes, à notre condition présente?
La semence sur le bord du chemin... Quelques-uns étaient venus en passant, en curieux. Le cœur n'y était pas. Ou même le cœur était mauvais; ils espéraient sottement trouver quelque avantage et se faire bien voir... Quand ils ont compris que la religion n'avait rien à faire avec l'avancement, les « emplois » ou les permissions, qu'elle s'occupait uniquement des intérêts de l'âme, des devoirs de chacun bien plus que de ses droits, ils sont partis. Ils ne pouvaient pas comprendre la parole de Dieu; leur cœur n'était pas loyal ni leur volonté bonne. Prions pour eux.
Le bon grain sur un terrain pierreux... Le danger avait fait réfléchir; la réflexion avait ramené au devoir. Il y eut joie, enthousiasme, ferveur de néophyte. Mais ignorance : les racines de la foi étaient trop peu profondes, d'où inconstance devant « les épreuves », c'est-à-dire la longueur des souffrances; devant « les persécutions », c'est-à-dire les railleries des camarades. Ils n'avaient pas compris les raisons de la douleur, ni que la condition de cette terre est la lutte. — Preuve qu'il faut savoir pourquoi l'on croit ; preuve qu'il
faut vous instruire, non en lisant des livres mauvais ou en écoutant des sophistes, mais en lisant des livres bons et en consultant des amis sérieux.
Le bon grain dans les épines... Ceux-là savent. Ce sont des chrétiens convaincus, dont la foi a des racines profondes. Mais les passions sont venues, des occasions de vie facile. VA le cœur est repris, à distance, par ce qu'il avait laissé. Plus on va, plus les liens se resserrent, plus les situations se compliquent : on ne peut plus en sortir... Vient le moment où le bon grain, déjà grandi, est étouffé. — Si quelques-uns ici sont de ceux-là, je les supplie de se dégager quand il est temps encore, de couper les épines, de les arracher plutôt, même s'il fallait bouleverser le sol, pour rendre vie à la graine. L'approche du Carême les y invite...
Sinnple canevas, mais combien suggestif! Mieux que les périodes les plus cadencées, ces phrases brèves, tout imprégnées de réalités humaines, nous renseignent sur ce qui donnait à l'éloquence du Père tant de mordant sur les âmes. Et n'y trouve- 1- on pas la vérification de ce que nous disait un jour le général Berdoulat : « L'abbé Lenoir parlait avec l'autorité d'un officier supérieur faisant un rapport » ?
Il se décida même parfois à hausser ce ton. Les railleries contre ceux qui pratiquaient ouvertement leurs devoirs religieux avaient pris, une fois ou l'autre, l'allure de véritables brimades. Sachant que, sur ce point, il aurait pour lui non seulement les règlements qui assurent le droit des consciences, mais aussi l'approbation de tous les gens de cœur, l'aumônier se fit résolument en public, contre la minorité tapageuse des petits esprits, le protecteur de la liberté.
Déjà le 2 février, pour la Purification de la Sainte Vierge, au cours d'un salut solennel qui, en plus des habitués, avait attiré beaucoup de monde, il dénonçait ces vexations. En ce jour, le vieillard Siméon avait
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prophétisé de Jésus qu'il serait « un signe de contradiction ».
Vous de même, ajoutait- il, si vous voulez être chrétiens, vous serez des sig-nes de contradiction... Mais prenez courag-e... Dieu aura le dernier mot, le triomphe, — vous avec Lui.
Discrète allusion en passant, que tous ne voulurent pas comprendre... Quelques jours après, Taumônier entend raconter qu'un sergent a cru se montrer spirituel en raillant publiquement quelqu'un qui venait de communier. A ce récit, le défenseur des faibles tressaille; et le soir même, au salut, il stigmatise le fait. « Ce fut magistral , » nous disait un témoin. Et un autre ajoutait : « Oh ! qu'il était colère ! » Quand on nous raconta la scène, nous n'espérions pas avoir la chance de trouver dans les papiers du Père la mercuriale de ce soir-là. Nous l'avons découverte entièrement rédigée.
Contrairement à ses habitudes, peu de ratures. Jamais l'écriture n'a été plus courante ; l'iridium du stylo n'a fait qu'effleurer le papier de sa fine pointe; le quart des mots est à deviner. D'abord en tête, à droite, soulignée fortement d'une barre, l'idée maîtresse à faire pénétrer : Défense... Oui, c'est bien un avocat qui se lèvera ce soir ; l'aumônier avait raison, dans ses lettres, de parler de ses clients. Mais il ne s'agit pas d'eux uniquement, pas seulement de leurs droits individuels. Non; leur cause, que le bon défenseur n'oublie pas, certes, est liée à une cause beaucoup plus haute... Et le Père Lenoir écrit : Défense des droits de Dieu. Puis il fonce :
Un fait : un serg-ent a dit : « Messienr'?. je vous amîonco qu'aujourd'hui X*** a communié... n I' ^.
X*** s'est tu; il a eu grand tort. 11 y a dos cas où il vaut
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mieux se taire. Il y en a d'autres où ii faut parler, non pas discuter, mais dire un mot qui impose le respect.
Si la religion est morte ou mourante dans certains pays, c'est à cause des faibles, des catholiques. Partout on attaque la religion, on l'attaquera toujours. Notre-Seigneur Ta dit : ses disciples seront toujours haïs et moqués à cause de lui. Mais a-t-il dit de se cacher? Il a dit de défendre ses droits , dêtre ses témoins , s'il le faut jusqu'au sang. Un témoin doit parler quand c'est nécessaire.
Quand on attaque la religion du Christ, où sont ses témoins? Les uns se cachent, rougissent; ce sont des lâches. Les autres croient sage de se taire; pas d'histoires... Je suis mon chemin... J'ai ma religion pour moi.
1® Non, pas pour vous, votre religion, pour Dieu! Ce qui est attaqué, ce n'est pas votre religion à vous, c'est la religion de Jésus- Christ. Si vous aimez Jésus-Christ, vous devez vous lever pour le défendre. Si on insultait votre mère, vous vous tairiez? Non... Eh bien ! on insulte votre Dieu, celui qui vous aime plus que votre mère, à qui vous devez plus encore qu'à votre mère.
2<^ D'autant plus que d'autres sont présents. Il y a des adversaires impossibles à convertir, oui. Mais certainement sur le nombre se trouvent quelques timides qui voudraient pratiquer, qui n'osent pas, parce que les plaisanteries seraient pour eux. Si vous les faisiez taire, ils viendraient, ils observeraient la loi divine et ils seraient sauvés.
Quelqu'un qui a eu plusieurs fois roccasion d'entendre le Père Lenoir antérieurement à la guerre nous disait : « Je le retrouve là, mieux que dans ses discours les plus peignés. » On prétend que Foch, professeur à lEcole de guerre, parlait à coups de sabre. Si Ton veut bien se donner la peine de lire à haute voix la page qui précède, on aura sans doute la même impression.
L'aumônier tenait cette libération des âmes pour si importante, que le dimanche de Quinquagésime, à la
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messe solennelle et dans une église bondée , il y revenait encore, en constatant d'ailleurs avec joie que la leçon précédente avait porté.
Je sais que, ces derniers temps, plusieurs d'entre vous ont eu le courag-e de se dresser devant les beaux parleurs qui raillaient, et de leur imposer silence. Je tiens à les féliciter en publie ; car s'ils n'ont pas sans doute convaincu les esprits faux ou ignorants qui les attaquaient, ils ont fait beaucoup mieux : ils ont délivré des camarades, en apparence indifférents, mais que ces railleries tenaient en servitude : ils ont libéré les consciences.
Mes chers amis, je vous ai souvent répété qu'il fallait défendre votre foi chrétienne par fierté,' car si d'autres se g-lorifient de leurs turpitudes, il serait honteux que vous, vous rouvrissiez de ce qui fait votre grandeur...
Je vous ai dit aussi qu'il fallait défendre votre foi par amour de Jésus-Christ...
Mais aujourd'hui je vous dis : vous devez défendre votre foi par charité pour vos camarades. Soyez certains que dans votre section, dans votre escouade, il y a des timides qui voudraient pratiquer la relig-ion ou la connaître. Pour retenir ces timides loin de l'église, loin de la lumière, il suffit d'un homme, d'une mauvaise tête ou d'un mauvais cœur, qui crie fort ou qui sourit vilainement. Mais pour libérer les consciences opprimées, il suffirait d'un ho mm.e aussi, d'un homme qui ait un peu d'esprit et un peu de cœur et fasse taire ces honteux propos.
Que chacun de vous dans son entourage soit cet homme-là.
Je ne vous demande pas de discuter; je vous demande au contraire de faire taire les discussions par l'énergie d'une attitude ou d'une réplique.
Et si jamais la raillerie vient d'un gradé, n'oubliez pas que, moins que personne, un gradé peut porter atteinte à la liberté de conscience; qu'en attaquant les pratiques religieuses d'un de ses hommes, il se met en faute grave au point de vue militaire, et donc n'hésitez pas à protester et à réclamer. Alors les railleries cesseront, alors vous verrez autour de vous un, deux, dix hommes se lever et venir avec vous là oîi depuis
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si longtemps ils désiraient aller sans Toser, à Téglise, à Notre- Seigneur Jésus- Christ. Je le répète, vous aurez libéré les consciences.
11 y faudra de votre part plus de courage que pour attaquer une tranchée à la grenade. Mais cette force nécessaire, vous la trouverez ici en mettant Jésus lui-même dans votre cœur...
C'est également dans ce but d'assurer la liberté des intelligences et des cœurs que le Père Lenoir donnait à cette époque un nouveau développement à sa bibliothèque roulante; d'autant plus, écrivait-il au Père Courbe le mercredi des Cendres, qu' « aujourd'hui même s'organise ici une €;ntreprise analogue (mais avec d'autres moyens !) qui va nous inonder de pornographie et d'anticléricalisme!... Vous m'aiderez à lutter et à triompher».
Et quelque temps après, en remerciant le même correspondant de son zèle à lui envoyer des livres, il contait l'histoire d'un « enfant rêveur de la classe 16 » qui venait de sombrer sur la Vie de Jésus, de Renan. (( Je n'avais pu l'empêcher de la lire, — ici, aux avantpostes du nouveau front grec, — et, quand il a rendu le livre au mauvais camarade , il a dit en souriant : « Maintenant, l'aumônier n'est pas près de me revoir ! »
Le dernier dimanche passé à Kaïlar, — 1er du Carême, — fut marqué pour les coloniaux par un événement qui sortait de la banalité courante. L'évêque schismatique de Fldrina était de passage, venu, paraîtil, pour régler les affaires du pope vagabond. Son office très solennel devait durer de neuf heures à midi. Fort gracieusement, il l'avança, de manière que tout fût terminé pour neuf heures et demie. Puis, curieux
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de constater par lui-même ce qu'il entendait dire de l'aumônier des marsouins, il demeura pendant la messe militaire sur son trône épiscopal, si bien qu'on eut tout le loisir de le contempler. D'une corpulence confortable, que faisait ressortir la sveltesse du Père Lenoir, il étonna bien un peu par son abondante chevelure formant chignon sous sa mitre en cylindre ; mais tous admirèrent sa magnifique barbe noire prolongeant un visage très frais, sa propreté, sa distinction parfaite et le vif intérêt qu'il prenait à nos cérémonies. Le chant liturgique de V Attende y le Partis angelicus de Saint-Saëns et aussi, — car il comprenait le français, — le Souvenez-vous de Massenet, le Notre Père de Brun, un Hj/mne à l'Eucharistie de Gounod , le Notre-Dame de France du Père Gondard, tout ce programme lui fît un plaisir qu'il n'essaya pas de dissimuler.
Il eut une attention spéciale pour le sermon. L'aumônier, ayant décidé de reprendre pendant le Carême un exposé synthétique du Credo, devait en ce premier dimanche parler de Dieu. Son instruction, que nous avons sous les yeux, prévoyait un rappel du mystère de la Sainte Trinité et par conséquent l'enseignement catholique que « le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils, comme l'amour mutuel procède de la volonté de deux personnes ». C'était la doctrine traditionnelle; et seul, l'âpre désir de contrecarrer Rome l'avait fait rejeter par Photius , dans l'espoir que, sur une question aussi mystérieuse, la subtilité byzantine pourrait épiloguer à l'infini. La présence inopinée de son visiteur fît- elle supprimer au Père Lenoir le passage en question? Droit et loyal comme il l'était, il se le fût reproché comme une reculade. Mais son tact, — qu'il avait exquis, — le tira sans peine d'une situation qu'il n'avait point fait naître, et l'évêque fut « émerveillé ».
Ce même jour avait été attristé par le départ du gé-
néral Têtard, nommé au commandement de la 47e division coloniale. « Nous perdons notre brigadier, écrivait le Père à ses parents. C'est un chef et un ami à qui je dois beaucoup. J'en suis navré. » Respectueux, par devoir, de toute autorité, l'aumônier donnait volontiers son afTection aux chefs en qui il avait au. discerner un noble esprit et un grand cœur.