CHAPITRE XXVII
A LA REGEIERCHE DES COMITADJIS ROYALISTES (1er 18 Mars 1917)
Tant d'efforts apostoliques ne pouvaient rester sans fruits. Sur le point de quitter Kaîlar, le Père Lenoir écrivait : « Malgré Tabsence de grenades et de marmites, l'action de la grâce est intense dans beaucoup d'âmes. On dirait sa hâte coutumière avant les jours de moisson ^ »
Les coloniaux commençaient à se déshabituer de la perspective d'une expédition dans le sud, quand l'annonce du massacre de douze Sénégalais et d'un adjudant, coupés en morceaux, racontait-on, par les Grecs, précipita le mouvement. Il fut décidé que le 3® bataillon seul resterait k Kaîlar.
L'aumônier eut alors l'impression que l'on allait à de chaudes affaires. Ne voulant pas partir sans être en règle avec ses correspondants, il entreprit, le soir du 27 février, de liquider son courrier ; et la séance d'écriture se prolongea jusqu'à 5 heures du matin. Quand il se présenta au boute-selle, frais et dispos, ayant dit sa messe, il avait écrit « plus de soixante lettres* ». Au capitaine Monnier, qui lui en faisait un aimable reproche,
* Lettre au Courrier du scolasticat de Jersey, 28 février,
* Lettre du Capitaine Monnier, /•' mars.
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vu l'étape de trente -cinq kilomètres que Ton avait à fournir, il se contenta de répondre en souriant : « Vous croyez? Oh! cela m'est arrivé bien d'autres fois! »
La route se fît dans des conditions fort convenables. Le temps était couvert et froid, mais sec, parfait pour une longue marche. Vers 16 heures on arrivait à Ko- ^ani, ville située exactement à mi- distance entre Monastir et Larissa.
Du premier abord, l'impression fut bonne. C'était une localité de 15000 habitants, frileusement pelotonnée contre la montagne, mais qui avait des dégagements et de l'air. Autre différence avec Kailar : cité complètement grecque, possédant une agora, des platanes et des maisons propres et coquettes. La grand'rue, où l'on défila, musique en tête, n'avait pas, il est vrai, assez de largeur pour les évolutions réglementaires ; mais elle étai^t bordée de boutiques d'artisans bien fournies, d'éventaires de fruitiers fort appétissants et même, ici ou là, d'échoppes de tabac et de cafés. Caractéristique qui réjouit les lettrés : ces jolies demeures comprenaient toutes, à la grecque, un atrium central, orné habituellement d'un figuier et sur lequel ouvraient les chambres. Enfin Kozani était une vraie ville, comme on n'en avait pas habité depuis longtemps. De nombreuses autorités y tenaient résidence : en plus du maire, un gouverneur vénizéliste, le préfet, un consul français.
Devant la crâne allure des marsouins, qu'appuyait un groupe d'artillerie de montagne, la population témoigna beaucoup de déférence et même, — ce qui inquiéta légèrement — quelques amabilités. Plusieurs se rappelèrent Je cheval de Troie et le Timeo Danaos... Toutefois, commentant, quelques jours plus tard, l'évangile de la Transfiguration, le Père Lenoir, fidèle à ses habitudes de délicatesse, y insérait un remerciement gra-
cieux envers les habitants : « Il est bon pour nous d'être ici, s'écriait saint Pierre... Nous pouvons le dire également de Kozani, à cause de Taccueil qui nous est fait. » Mais de suite, pour que l'analogie fût moins imparfaite et qu'une leçon s'en dégageât, il ajoutait : « Et pourtant, il ne faut pas nous y attacher. Nous devrons bien vite en repartir pour aller, comme les apôtres, au travail et, — qui sait? — comme le Christ, à la souffrance, au calvaire. »
L'unanimité de cette réception méritait d'autant plus d'être signalée que les discordances étaient grandes dans la ville au point de vue politique. Ainsi, pour la seule famille où l'état- major du régiment prenait ses repas, — dans une salle somptueuse toute lambrissée de dorures, — un des fils était réputé royaliste, on disait les autres vénizélistes; quant aux parents, personne ne savait.
En pareille capitale, l'aumônier avait eu le choix entre plusieurs églises. Et, bien entendu, le maintien du prestige de la France, la nécessité de « faire impression )) — puisque telle était la consigne, — lui avait imposé de choisir la cathédrale.
Arrivé en tête de colonne, le Père Lenoir s'y était présenté, tandis que le régiment se préparait à faire en ville une entrée sensationnelle. Dès qu'il eut exposé sa requête, grand émoi parmi les popes, qui, séance tenante, se réunissent en chapitre et invitent l'aumônier à faire valoir devant tous sa demande motivée. Les anciens opposèrent cette raison péremptoire que cela ne s'était jamais vu. Les jeunes, plus politiques, semblaient moins intransigeants. Pensait -on, par ces discussions, intimider l'aumônier français? En ce cas, tous furent bien trompés. Leur adversaire aimait passionnément la joute
et ne donnait jamais mieux son maximum que face à la contradiction. Entremêlant ses phrases de quelques mots grecs, anciens ou modernes, il se débarrassa de toutes les arguties et, en dialecticien habile, ramena sans répit son argument, le seul : « Mes soldats ont une âme à sauver et des devoirs envers Dieu. » Il avait d'ailleurs, dans la place, un fougueux auxiliaire : un jeune pope qui, ayant eu son père massacré par les Bulgares, était naturellement tout dévoué aux Français, tenus pour les instruments de sa vengeance. Le parti des jeunes l'emportait déjà, quand la fanfare des cuivres résonna par la ville. Le chapitre fut suspendu et tous se placèrent sous le porche. « Quand les popes, écrit un témoin, virent passer cette masse d'hommes bien équipés, bien chaussés, — nos chaussures étaient dans ces contrées le plus grand objet d'admiration, — avec mitrailleuses, canons de 37 et le reste, ce spectacle donna immédiatement à la requête du Père Lenoir une force nouvelle; les dernières objections tombèrent et l'autorisation fut donnée*. »
Quant à l'aumônier, il notait simplement : « J'y gagne une superbe cathédrale. L'archevêque, royaliste ardent, étant en prison à Salonique, son chapitre m'a concédé sans trop de difficultés l'occupation de l'église jour et nuit, et la célébration de nos offices aux heures qui nous convienuent. Dieu soit béni ! »
La neige se remit à tomber le 1" mars. Lorsqu'on vit le prêtre français continuer à dormir, la nuit, sur le pavé glacial de l'église, les récalcitrants comprirent mieux que seul un zèle très pur pour la gloire de Dieu l'avait animé dans sa démarche ; ils regrettèrent leur opposition. Et quand, le 4 mars, les popes eurent assisté à la messe militaire, ils ne tarirent plus d'éloges sur nos cérémonies et sur la piété catholique.
^ Capitaine Monnier, 25 avril.
Le fait est que cet office dominical avait été splendide. La brigade de chasseurs d'Afrique ainsi que les artilleurs cantonnés dans le pays y étaient représentés, en sorte qu'il y avait foule et que l'on ne savait comment se retourner. Parmi les fresques polychromes, les icônes et les sculptures dorées que faisait ressortir encore la teinte uniforme et plus douce des vêtements bleu horizon , lorsque du sein de cette multitude entassée monta vers l'iconostase le chant de Catholique et Français, du Credo complet avec le FiUoque , puis du Pitié, mon Dieu, on put dire en toute vérité que cela ne s'était jamais vu sous le plafond caissonné de la cathédrale de Kozani... et que cela ne s'y reverrait probablement jamais.
Un officier présent écrivait le soir même : « L'aumônier a parlé avec une ardeur et une foi qui ont enlevé l'assistance. » Le dimanche précédent, — on s'en souvient, — le Père avait « rappelé ce que Dieu nous enseigne sur Lui-même ». Il rappela ce jour -là « ce que Dieu nous enseigne sur l'homme, sur son origine et sa destinée ». La péroraison fut particulièrement émouvante. Après avoir longuement insisté sur le bonheur du ciel, qui est, dans l'intention divine, « le but de notre création, le terme de notre destinée », il venait d'entr'ouvrir à la simple lumière de l'Évangile, « sans aucune imagination fantaisiste », les abîmes de l'enfer, où vivront, « maudits de Dieu, dans un feu éternel, » ceux qui n'auront pas voulu observer la loi de leur Créateur... On le vit s'arrêter quelques secondes, angoissé, haletant.
Dogme effrayant, reprit-il, qui déconcerterait, s'il n'était pas affirmé solennellement par Dieu ; dogme qu'il ne faut pas envisager sans nous souvenir qucTiul ne tombe en enfer, sinon par sa faute, et jamais sans avoir offensé Dieu gravement, et cela, malgré les avertissements de sa conscience, malgré les sollicitations de la grâce, malgré les bienfaits
divins, malgré Jésus-Christ mort sur la croix pour l'arracher à cet enter, et dont il a, jusqu'au bout, méprisé l'amour... Rappel nécessaire en ce temps de Carême : savoir où l'on va, regarder en face ce qu'il y a derrière la mort. Insensés qui courent à l'abîme, les yeux bandés! Un jour, — bientôt, — tous nous serons d'un côté ou de l'autre... Je vous supplie de faire aujourd'hui les sacrifices nécessaires pour vous retrouver tous au ciel , pour y reconstituer vos familles et notre régiment... Le 4^ colonial est un régiment de héros. Ah! s'il pouvait être aussi un régiment de saints! Je donnerais ma vie pour cela. Je la donnerais pour un seul.
Et dans le manuscrit, un trait vigoureux, soulignant ces deux derniers mots, accuse la fermeté de la résolution.
L'impression fut profonde. Cinq mois après, le commandant Mury, qui pourtant n'avait pu assister à la cérémonie, en évoquait encore le souvenir, d'après les témoignages de nombreux camarades ^
Sous le coup d'une émotion intense et dans le feu de l'improvisation , il arrive que des cris passionnés , plus ou moins réfléchis, s'échappent du cœur. Ici, c'est dans le calme de la méditation, sans aucune surprise oratoire, en pleine conscience, que le Père a formulé par écrit, avant de le livrer à la foule, le souhait le plus ardent de son cœur d'apôtre. A mesure que le terme approchait, il semble que Dieu ait voulu mettre de plus en plus précise sur les lèvres de son prêtre la « théorie » motivée de l'acte qu'il devait accomplir le 9 mai. Pour comprendre sa conduite folle de ce jour-là, il faudra nous reporter au sermon du 4 mars. Aussi, quand l'aumônier parlait à ses parents de cette « messe sensationnelle qui restera historique dans la région », il n'exprimait, pensons-nous, qu'une partie de la vérité, celle du
1 Lettre aux parents du P. Lenoir, 8 juillet 1917,
dehors. Hisforique , c'est surtout le cri final de l'alloculion qui mérite de le rester, car il explique la vie du Pèpe Lenoir... et sa mort.
Nous n'avons nulle peine à croire que le lendemain, au moment du départ, les popes vinrent, comme on nous Taflirme , mêler « leurs compliments et leurs regrets » à ceux des autorités civiles et de la population. Le gouverneur, Cretois ardent, ami de Venizélos, donna à tous rendez-^ous... à Athènes, prochainement.
Le 4* colonial tournait en effet de plus en plus le dos à Monastir. « Si nous passons par les Thermopyles, écrivait l'ancien professeur à Jacques de Thuy, un de ses élèves de Marneffe, je vous enverrai un caillou du sentier du traître , ou un éclat de flèche perse ; mais de la valeur antique , il ne restera certainement rien... Pauvre Léonidas ! pauvres Spartiates! quelle chute! » Mais les Thermopyles étaient loin. . Du reste, au lieu de poursuivre sur Larissa, on inclinait au sudouest vers Grévena.
Pour éviter toute friction entre les troupes grecques royalistes d'Athènes et les troupes grecques nationales de Macédoine, on avait délimité de l'ouest à l'est, entre le Pinde et l'Olympe, une bande large de dix à vingt kilomètres, déclarée zone neutre. Elle devait être occupée par les Français et soumise à l'état de siège. Ville la plus importante de cette zone, Grévena marquait aussi l'extrême pointe qu'elle formait au sud.
La première étape, qui comportait simplement une dizaine de kilomètres, fut vite enlevée. Dans un charmant groupe de villages turcs répondant au nom de Sahinlar, en montagne, on attendait les coloniaux
comme des libérateurs. « La réception, dit le Père Lenoir, m'a rappelé les plus touchants épisodes de la Bible. » Toute la population s'était mise en fête : dans chaque maison, feu, café, sucreries étaient préparés. Yassar-Hamed, un des principaux notables, était venu sur son petit cheval accueillir le colonel. Il considérait comme une faveur du ciel de le nourrir lui et sa famille, — entendez : son état-major.
Nulle politesse ne fut oubliée. Un serviteur partit aussitôt avec l'ordre de tuer dans la brousse le plus beau lièvre qu'il pourrait voir. Dans le troupeau voisin, le notable avait lui-même choisi un superbe agneau et, alors que Ton payait ces bêtes dix francs, il en avait mis quarante dans la main du berger. D'un geste noble, celui-ci s'était récrié, refusaiit tout. Mais Yassar aurait tenu pour honte de ne pas payer seul les dépenses de ses hôtes : et, sur son coup d'œil impératif, le pâtre avait accepté vingt francs.
Le soir, tous les hommes de la maison s'empressèrent autour des hôtes, non pour manger avec eux, mais pour leur faire honneur. Après une soupe de riz saupoudrée de piments noirs, vint Le lièvre, gros comme deux de France, tué à 4 heures, servi à 6 et pourtant cuit. Ensuite parut l'agneau, embroché sur un pieu. La perche fut appuyée par un bout contre le mur, et audessus du plat de grès qui recueillait le jus, trois jeunes Turcs découpèrent des quartiers énormes pour chaque convive. Réclamait -on contre pareille abondance , le maître de la maison se faisait pressant et persuasif. D'ailleurs l'agneau était si tendre, que fînale- Bfient il disparut. x\lors on vit un large sourire de satisfaction illuminer l'honnête visage de Yassar.
Après cela, le reste ne fut qu'un jeu, le caillé de chèvre un rafraîchissement, le gâteau de maïs un entremets, les amandes sèches le dessert. Pour finir : café, tabac. Et, par politesse pour son hôte, ce soir-là, le Père Lenoir prit une cigarette.
Les convives, à qui nous devons les éléments de ce récit, ont oublié de préciser si l'onde claire de la fontaine avait, elle seule, à la mode turque, arrosé ce dîner. Mais eùt-il été correct , sous ce toit patriarcal où n'entrait goutte de boisson fermentée, de prétendre jouir à la fois des bienfaits de deux civilisations?
Nous n'aurions pas raconté cette scène, si le Père Lenoir, préoccupé de prouver à ses parents que sa vie de Macédoine n'était pas une vie de privations, n'avait pris plaisir à en relater les principaux détails.
Habitué à coucher sur la dure et dans la crudité d'une atmosphère humide, il fut encore plus frappé de ce qui suivit.
Dans nos chambres, une belle flambée de bois et des lits faits de riches tapis et de coussins, où je dormis royalement, sous la g-arde de nos hôtes qui ne cessèrent de veiller. Tant de bien-être nous était acceptable parce que tous nos hommes étaient reçus avec la même généreuse hospitalité. Mais nous ne pouvions pas ne pas songer, avec une certaine honte, aux soulfrances de là-bas...
Là-bas, c'était le front avec sa boue et ses torpilles...
Le 6, il faisait un temps ravissant et les montagnes étaieu't encore plus engageantes que d'habitude. Au bout de vingt kilomètres, on atteignit les bords de la Vistritza, gros torrent large de plus de trente mètres, profondément encaissé. Dans une légère ondulation dominant la gorge, tentes et marabouts furent dressés à l'abri du vent.
Artillerie et cavalerie nous accompac:nent, écrit l'aumônier. Chez les envahisseurs aussi, quel mélange de races! Nous
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avons avec nous des Annamites, des Tunisiens, des Marocains, des Sénég^alais, des Malgaches. Plus encore que nous, ceux-là doivent se demander ce qu'ils sont venus faire ici.
Ce qu'on allait faire, si Ton se risquait à le demander à ceux qui d'ordinaire étaient mieux renseignés, ils répondaient, piteux : « Je n'en sais rien; » mais comme excuse ils ajoutaient : « Ceux de Salonique, pas davantage. »
Il n'est rien d'ondoyant comme la diplomatie. Ruser avec un renard oblige à mille va-et-vient. Et peut-être la souplesse qu'elle exige, les espoirs et les craintes qu'elle suscite sont un plaisir de jeu pour les négociateurs. Mais pour les agents d'exécution qui en subissent les conséquences sous forme d'ordres et de contreordres, l'agacement n'est pas mince.
Or Salonique négociait toujours avec Constantin. Le jour même où le 4* colonial cantonnait à Sahinlar (5 mars), la presse signalait que plusieurs clauses importantes de l'ultimatum accepté le 16 janvier par Athènes continuaient à être violées. Nos marsouins s'en doutaient bien. Aussi auraient-ils préféré une décision nette, rapide, et frapper de beaux coups.
La traversée de la Vistritza fut malaisée. A perte de souffle, en amont comme en aval, un seul pont, datant de plusieurs siècles , le pont du Pacha. Le sentier de chèvres pour y descendre est taillé dans la falaise comme une corniche et surplombe un précipice impressionnant. Des sept arches, celle du milieu, haute de quinze mètres, pointe tellement en bosse qu'on croirait le pont cassé, comme s'il avait cédé au centre sous la pression des parois du ravin. Très étroit, bordé ^ de parapets insignifiants, il est parfaitement infranchissable pour les voitures. Le long détour que le Train de combat dut faire le 7 mars pour trouver un bac ne compliqua pas peu l'étape très dure qu'il fallait
fournir pour atteindre Grévena, Les mulets heureusement s'en tirèrent avec une désinvolture superbe. L'un d'eux, ayant de son fier sabot fait céder un pan de roche , glissa , roula avec sa charge et fut retenu par un bloc en saillie sur l'abîme, les quatre fers en l'air. On le supposait en fâcheux état : n'allait -il pas se porter malade? Mais quand il fut de nouveau hissé sur la corniche, débâté et à peine debout, il aperçut entre deux pierres une toufl'e d'herbe et se mit à la brouter. En vrai marsouin, ce mulet avait appris à « ne pas s'en faire » et à ne « rien laisser traîner ».
La Vistritza franchie, on se trouvait dans la zone neutre. Le sentier grimpait, dévalait, traversait à gué de petites rivières, regrimpait sans cesse. Et quand, en consultant la carte, on espérait avoir fini de monter, il fallait redescendre, pour remonter encore. Sous leurs sacs, les hommes peinaient terriblement, d'autant qu'il faisait lourd. Et cependant, tous arrivèrent au Lout de leurs trente kilomètres, sans un traînard.
La consigne était de faire à Grévena une entrée imposante. Nous lisons dans les feuilles de route du capitaine Monnier : « Les clairons bien groupés, par un sursaut d'énergie nos marsouins se sont redressés sous le sac, ont tapé du pied pour écraser leurs ampoules et sont entrés le front haut, crânement, dans cette petite ville qui marque l'extrême limite de la zone neutre. »
Grévena avait eu plusieurs fois les honneurs de la presse. Vers la fin de novembre 1916, dans une protestation élevée contre le régime de terreur des tribunaux royaux en Thessalie. Vénizélos signalait ce foit que quatorze habitants de Grévena, simplement pour
avoir exprimé leur sympathie au mouvement national, avaient été inculpés de haute trahison et emprisonnés ^ Depuis lors, malgré la présence d'une garnison française, ce pays n'avait cessé d'être un foyer d'intrigues royalistes. Au sud du vallon sauvage qui bordait la ville, s'agitaient les comitadjis. L'accès des passerelles était sévèrement interdit dans les deux sens, aux militaires comme aux civils. Tant que l'on se bornait à échanger d'un bord à l'autre des regards de défi, tout était sauf, et de jour on ne se permettait guère davantage. Mais la nuit, il n'y avait pas de sentinelles tous les dix mètres, et le pauvre petit Grévenitko, qui coulait dans le fond du ravin , était bien impuissant à empêcher d'autres échanges. La contrebande de guerre se multipliait. On disait même que des agents d'Athènes se rendaient fréquemment en Autriche pour y porter des nouvelles et des renseignements.
Bien à tort, écrit le Père Lenoir, on nous avait annoncé une population valaque. Toute la ville est grecque royaliste, sauf quelques éléments turcs et quelques roumains perclus ici je ne sais comment... Je suis logé dans une famille grecque, très prévenante.
L'aumônier, en effet, ne s'était pas installé à l'église. Non qu'il ne l'eût fait volontiers, mais les conditions n'étaient plus les mêmes qu'à Kozani ou à Kaïlar. Des autorités, qui n'étaient nullement du 4e colonial, estimèrent que mieux valait, diplomatiquement, éviter tout ce qui risquait, même de loin, de « froisser les idées des habitants » et « pourrait être utilisé par la presse grecque comme une arme contre nous ». (Message n° 148/R réponse à 244, 9 mars, midi.)
Pourquoi, parmi d'autres messages téléphonés qui
* Journaux français, 2S et 24 nocambre 1916.
durent lui être transmis au cours de la campagne, le Père Lenoir n'a-t-il mis de côté que celui-là? Nous ne savons ; mais de même que tant d'officiers ont conservé des liasses de papiers « pour se couvrir » devant les hommes, il garda, pensons -nous, ce télégramme officiel qui lui traçait son devoir, pour se couvrir éventuellement contre les blâmes de sa conscience, si elle lui reprochait un jour ce qu'il estimait une demi-capitulation ou tout au moins un manque de crànerie.
Ainsi couvert, le Père sacrifia donc, à son vif regret, les réunions du soir.
Du moins la messe dominicale du 11 mars n'eut guère à souffrir. Sur une pelouse au bord du Grévenitko, face à l'Olympe lointain, les sapeurs avaient dressé l'autel ; pour l'orner, des habitants avaient prêté tapis et tentures. Devant un auditoire de toutes couleurs, où se mêlaient Européens, Africains et Asiatiques, l'aumônier sut dire le mot qu'il fallait pour glorifier la France et faire impression sur les Grecs.
C'est un sujet d'étonnement, dit-il, pour la population de Grévena, de voir ce mélange de races dans notre armée. Autour d'eux, on est incapable de réaliser l'union simplement entre des villages voisins de Macédoine. Tandis que chez nous se réalise l'unité entre races de toutes les parties du monde. D'où vient cela?
Et l'orateur en trouvait l'explication d'abord dans l'amour commun que tous portent à la France :
Tous, vous l'aimez, parce qu'en tout pays vous avez expérimenté ses bienfaits, parce que vous l'avez vue agir, non pas dans un esprit de conquête égoïste, mais pour le bien des autres, afin d'être la libératrice des opprimés.
Il faisait ensuite ressortir la force qu'une foi commune donnait en plus aux catholiques pour cimenter cette unité. Sous sa parole insinuante, « cette messe célébrée sur la frontière grecque, pour des gens de toutes nations, à l'heure même où nos familles y assistaient en France et où, vêtus d'ornements de même couleur, parlant la même langue, des milliers de prêtres récitaient les mêmes prières dans toutes les églises catholiques du monde entier », puis l'adjuration faite à tous « d'accentuer encore cette unité en devenant plus chrétiens », tout cela prenait un sens et une grandeur dont quelques protestants, qui comptaient parmi les auditeurs de Taumônier, furent profondément saisis...
Comme tout le monde, Taumônier se demandait si l'on franchirait la rivière tentatrice du Grévenitko. Iraiton voir la véritable Grèce avec ses couvents juchés sur des rocs et ses champs d'asphodèles? Le fameux monastère du Météore, au nord de Kalabaka, n'était plus qu'à soixante kilomètres. L'opinion générale était que l'on mènerait longtemps encore à Grévena la vie de garnison, quand subitement, dans la nuit du 15 au 16, arriva Tordre de partir en colonne pour fouiller la région du sud. Siîir un front de près de cent kilomètres, plusieurs opérations du même genre devaient surprendre les comitadjis dans leurs repaires ou leur donner la chasse : une véritable battue.
La colonne, composée d'un régiment de spahis marocains, du 2® bataillon du 4e colonial, sous les ordres de Fadjudant-major capitaine Hardy, et d'une batterie du 2* de montagne (capitaine Bousquet), devait, avant le point du jour, atteindre Kipouiios, à vingt-cinq kilo-
mètres au sud, l'un des centres de comitadjis les plus agressifs et les mieux fournis en armes et munition«s.
« La riv:èr'=' n'est pas large, avait dit le Père Lenoir en terminant son sermon du 11 mars; mais la montagne est haute et bien dénudée. » Il ne croyait pas être si bon prophète. La marche épuisante dans la nuit noire, les pierres invisibles où les pieds butaient, la boue où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe, la difficulté des sentiers de montagne, telle qu'il fallut entailler le roc pour permettre aux mulets de passer, les trois torrents que Ton franchit en se mettant à Feau, puis des escalades où hommes et bêtes glissaient sous la charge et roulaient les uns eur les autres, vingt autres obstacles firent que Ton arriva longtemps après le jour.
Le village, écrit Tauniônier, est perché en nid d'aigle sur un pic d'où il domine toute la région. Nos hommes sont à bout de forces. S'il y a là-haut dans cette forteresse naturelle, ou au détour du sentier abrupt qui y mène, cent hommes décidés et bien armés, notre colonne est à leur merci... Or voici que nos avant-gardes sont accueillies, non pas à coups de fusil, mais par des enfants, qui nous offrent en souriant des liasses de journaux français, vendus la veille a Trikkala, à vingt-quatre kilomètres d'ici. Bien entendu, personne dans toute la région ne sait le français. Ils sont donc apportés, d'Athènes peut-être, tout exprès pour nous... L'ironie est amère *.
Deux jours et deux nuits , on continua les fouilles et les perquisitions jusqu'à quarante kilomètres de la zone neutre. Çà et là , quelques coups de fusil ; mais partout les comitadjis prévenus avaient décampé avec leurs armes et leurs cartouches. C'était un nouvel acte de la comédie grecque dans le style des précédents. Il
' Tous ces détails et ceux qui suivent sont empruntés surtout à troi«; lettres du Père Lenoir, du 17 mars à sa famille, du 21 mars et du 9 avul au Père JalabeiU
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parut aux exécutants que Ton s'était une fois de plus laissé « rouler par Constantin ».
Quel fut au juste, dans cette affaire, le jeu du cabinet d'Athènes? Les archives de Tarmée de Salonique elles-mêmes ne le révéleraient peut-être pas. A leur défaut, la suggestion du Père Lenoir ne manque pas d'une psjcholog-ie perspicace.
Dans Tétat actuel de nos relations avec la Grèce, je ne puis croire que nous ayons franchi la frontière sans l'assentiment préalable du roi, tout comme au l^"" décembre. Il nous avait dit alors : « Venez, les dépôts vous seront livrés sans résistance, inutile d'y venir en nombre. « Et il y avait eu résistance et massacre. Cette fois le jeu est autre : « La police contre les comitadjis? Soit! mais alors allez-y en force, venez-y nombreux, car les comitadjis sont puissants.... » Et Ton y a mis beaucoup de monde; mais plus on en a mis, mieux on a fait le jeu de Constantin, si heureux de nous couvrir une fois encore de ridicule, si heureux aussi de dériver vers des opérations sans résultat les forces qui menaçaient ses amis sur le front de Monastir. Les comitadjis ont dû être prévenus par lui comme ils sont par lui armés, organisés, commandés...
Ces impressions « griffonnées » d'abord sur place, dans la maison abandonnée d'un bandit, où le Père avait eu la joie, comme il le dit, « d'installer Notre - Seigneur », furent achevées le 21 mars, bien loin de Kipourios.