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RETOUR A MARCHES FORCÉES PRÉPARATION DES DERNIÈRES PAQUES

(19 Mars — 6 Avril 1917)

Le 48 mars, l'ordre subit était arrivé à Grévena d'abandonner l'expédition en Vieille Grèce, et de remonter vers Monastir, sans délai. Le 1^"" Chasseur d'Afrique se mit en route le jour même.

Deux cavaliers transmirent tout de suite la nouvelle au bataillon de Kipourios. La nuit tombait, quand le Père Lenoir Papprit. C'était un tête -à- queue complet qu'il fallait effectuer. Jaloux comme toujou'-s d'être à l'avant-garde, il ne voulut pas, pour partir, attendre au lendemain. Certains estimeront qu'en la circonstance il manqua de sang -froid; sûrement il manqua de prudence. Mais son cœur de Père était ainsi. Quand ses enfants, au loin, couraient un risque, si minime fût-il, le sol lui brûlait sous les pieds.

Je partis aussitôt, escorté de deux dragons et de mon ordonnance, et dus faire dans la nuit plus de trente kilomètres par les fourrés et les ravins les plus sauvages. Le guide grec que j'avais pris, avec oromesse d'une bonne récompense, profita de la nuit noire pour nous laisser seuls après quelques kilomètres : nous eûmes vite fait de nous perdre. Pendant des heures, il fallut nous abîmer pieds, mains et figure, tirant nos chevaux, roulant avec eux. L'un des dragons tomba ainsi dans un précipice de cinquante mètres avec

son cheval qu'il ne voulait pas lâcher : une roche les empêcha de rouler plus bas encore et de se tuer. Au jour, nous pûmes enfin nous reconnaître, et à 8 heures nous avions rejoint le 1"" bataillon à Grévena, au moment où il partait pour une nouvelle étape de trente kilomètres*.

C'était la fête de saint Joseph. Le Père prit le temps de dire sa messe; puis de nouveau, en selle!

L'étape fut rude. Les mulets se montrèrent plus énervés qu'à l'aller. Leurs flancs, démesurément élargis par les bâts surchargés, heurtaient à chaque instant les parois rocheuses , et les obligeaient à marcher sur le bord extrême du précipice, tant et si bien que l'un d'eux, en repassant au ravin du Pacha, renouvela l'expérience du looping , mais roula cette fois jusqu'au fond et se tua.

Un marsouin eut la simplicité de montrer du doigt la pauvre bête à l'aumônier, comme une sorte d'apologue, pour lui reprocher son imprudence de la nuit. « Vous croyez que... moi aussi...? » fit le Père, tout réjoui de cette naïve bonhomie et sans paraître ému le moins du monde. Seule la feuille d'examen particulier, — qui fut marquée deux fois ce jour -là comme d'habitude, — enregistre les bouillonnements intérieurs de cette nuit terrible. Alors, en effet, que les trois jours précédents l'indice numérique était, de 5, 3, 2, il accusa, le 19 mars, le chiffre de 23 (15 le matin, 8 le soir), pour retomber les jours suivants à 2, 4, et enfin à zéro le 22 mars*. Par cette légère indiscrétion, que le Père Lenoir certainement nous pardonne puisqu'elle peut être utile aux âmes, nous apprenons qu'il ne vivait pas impassiblement serein sous un ciel sans tempête, mais aussi qu'après l'orage, il savait, par la maîtrise de soi, ramener le calme. Pour avoir constaté Tun et l'autre, les bons lutteurs de la vie spirituelle ne l'en aimeront que mieux.

1 A ses parents, 22 mars. — 2 Voir la feuille hors texte, p. 436.

Dans la lettre citée plus haut, le Père se garde bien de relater Fincident du mulet ; le récit de la journée se termine par ces mots : « Mon cheval avait les sabots en sang. Il fit quand même la route, et vaillamment. »

Son maître pouvait- il être moins vaillant? Quand on fut au bivouac de la Vistritza, dans le niême pli de terrain que le 6 mars , raconte Hugon , « vous pensez s'il devait être fatigué ! Mais oublieux de se reposer, le soir, dès l'arrivée, il commence à tourner pour visiter les poilus qu'il avait laissés pendant quelques jours et pour donner des nouvelles des camarades qui avaient accompli leur mission. » Décidément, ce corps fluet était d'acier.

En cours d'étape, on avait causé. Quel pouvait être le motif d'un rappel si brusque? Chacun se perdait en conjectures. On savait seulement que, le 15 mars, avait commencé au nord de Monastir un vigoureux elfort pour dégager la ville de l'étreinte bulgare. Le 16, l'attaque de la cote 1248 avait été amorcée par la prise des mamelons de Snégovo ; le 17, le village lui-même était tombé; et la veille enfin, — le 18, — à midi, la fameuse cote venait d'être brillamment enlevée. Le 3e bataillon du 4e colonial (commandant Mignot) avait contribué à toutes ces affaires, à l'ouest, du côté de Bratindol. Pareils succès n'avaient pu évidemment être obtenus sans de lourds sacrifices ; et les ennemis ne renonceraient ^as à ces positions capitales, sans de violentes contre-attaques. Sans doute on comptait sur les marsouins pour les repousser.

Mais les optimistes attiraient l'attention sur ce qui se passait en France depuis trois jours : la T. S. F. avait appris la retraite des Allemands dans la Somme et dans l'Oise, Péronne et Noyon réoccupées; les com-

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maniqués donnaient i impression que lo Roche se repliait, talonné de près par nos cavaliers ([ui bousculaient ses arrière -gardes. Et les imaginations s'échauffant à distance, plusieurs émettaient Thypothèse, — qui trouvait peu de contradicteurs, — que les Austro- Bulgares se retiraient en Serbie comme les Allemands en France et que le 4e colonial allait aider à leur poursuite. « Que Dieu soit avec nous ! » conclut laconiquement l'aumônier en rapportant ces bruits. Mais il ne partageait pas cet optimisme. Le fond de sa pensée, qui perce clairement dans sa correspondance avec les intimes, est qu'il n'y aurait pas de succès pour l'armée d'Orient, tant que Ton y mettrait Dieu systématiquement de côté.

En attendant, le i" bataillon devait remonter vers Monastir, à grandes enjambées.

Le 20 mars, on doubla les étapes de l'aller, ne s'arrêtant qu'à midi chez l'honnête Yassgir-Hamed,^ pour goûter encore de ses succulents agneaux ; le soir, on couchait à Kozani. Le 22, cantonnement à Kaïlar, où le Père trouvait le moyen, dans la petite église toujours sans pope, de faire pour ses hommes un sermon sur l'Evangile du jour (oe jeudi de Carême).

Le 23, on revoyait, à Elcsissou, le camp oii, durant un mois, on avait gelé sous les tentes, et le 25, enfin, après une nuit à Sakoulévo, le régiment parvenait à Kanina, peu de distance au sud de Monastir. Depuis Kipourios , on avait fourni 200 kilomètres.

Il faut avoir sous les regards le détail de ces marches forcées, pour apprécier à leur juste valeur certaines délicatesses du Père Lenoir. Un de ses amis venait de publier dans la revue des Études une série d'articles très remarqués sur La crise grecque. Pou.r lui montrer l'intérêt qu'il avait trouvé dans cette lecture, l'aumônier entreprend un long rapport, dont le brouillon, surchargé de ratures et sans nom de desti-

nataire, nous intrigua longtemps. Il lui écrit aimablement le 21 mars :

Une occasion unique s'olîre à moi de vous rendre un petit, oh i tout petit service, du moins d'en avoir rillusion. C'est de vous conter les incidents de ces derniers jours, dans Tespoir qu ils documenteront un peu plus encore Thistorien de la crise g-recque, — goutte d'eau dans TOcéan...

Et cela devint le récit dont nous avons cité plus haut quelques extraits*.

A Kanina, pour se reposer, il suffisait d'ouvrir les jeux :

Nous sommes dans le site le plus féerique qu'on puisse rêver. J'ai dressé ma tente sur l'herbe, entre les deux bras du torrent. Le fond du décor, à Touest, est dessiné par les neiges du Baba, à plus de 2000 mètres d'altitude, à 7 ou 8 kilomètres de nous. Puis le cirque se resserre en des roches à pic, jusqu'à la gorge verte où nous campons, parmi les cascades, sous les amandiers en fleurs. Devant nous, s'ouvre la plaine de Monastir, aux marais tachetés de cigognes. Au delà, vers Test, la célèbre masse neigeuse du Kaïmackalan.

* Vingt jours après, le Père Lenoir recueillit de nouveaux détails, et craignit d'avoir donné de l'expédition de Kipourios l'impression qu'elle avait été sans aucun résultat. Avec ce souci d'exactitude et de probité intellectuelle qui était une de ses marques, il y revient encore : « Nous apprenons qu'à Kipourios, le lendemain de notre départ, un Grec dénonça aux spahis marocains les gendarmes grecs qui nous avaient si courtoisement accueillis, et l'on trouva chez eux sept cents fusils, avec un im{)ortant dépôt de cartouches. En même temps, était dénoncé et saisi chez un fonctionnaire un énorme stock de tabac destiné à l'Allemagne. La presse de Salonique a, comme de juste, fait grand tapage autour de ce mince succès. » ( Au Père Jalabert, 9 avril 1917.) La 7« C'« était restée à Kipourios jusqu'au 25 mars*

Planant sur le tout, des vols d'aig"les, présag-es de victoire. Et le temps est idéal, très doux, déjà presque trop chaud

Vision délicieuse pour ces premiers jours de printemps... Mais pas plus que la chaleur ces présages ne dureront. L'imprévu est la loi de la guerre.

Un régiment n'éprouve, en général, aucun plaisir à passer temporairement sous les ordres d'un autre corps, surtout commandé par un officier supérieur d'une arme différente. Dans le cas présent, le déplacement imprévu du 4^ colonial avait été réglé de façon si « cavalière » que, durant plusieurs jours, le courrier postal, qui était allé le chercher à Grévena, ne put le rattraper... La satisfaction fut intense de se retrouver sous les ordres de la 16^ division coloniale. Le colonel n'eut pas de peine à obtenir du général Dessort, avant de remonter en ligne, quarante -huit heures de repos pour ses hommes.

Car on allait reprendre les tranchées,... les tranchées quittées depuis Biaches.

Le tragique décor de la guerre, dont on avait chassé depuis sept mois la douloureuse vision, de nouveau s'imposait aux regards. Du vallon surélevé de Kanina, on découvrait une activité considérable, qui rappelait assez, sauf pour son cadre de verdure, l'arrière -front de la Somme au mois de juin précédent. Cette plaine, où le Père Lenoir avait surtout aperçu la poésie de la nature, apparaissait à un officier, tenu par ses fonctions à plus de réalisme, comme « un vaste billard, dont le tapis vert est moucheté d'innombrables bivouacs ».

Sur la ville ouverte de Monastir on voyait les canons bulgares s'acharner avec une fureur que rien n'expliquait, sinon la rage de détruire. Ils n'y trouvaient même plus d'ambulance à bombarder. Depuis que ^ady

MONASÏIR 4'?7

Flarley, sœur du maréchal Frencb, en y prodiguant ses soins aux réfugiés serbes aiïamés, avait été blessée mortellement, on avait transporté à l'arrière les services de la Croix -Rouge. Fuyant les obus, les habitants formaient sur les routes d'interminables cortèges, avec leurs bardes échafaudées sur des ânes maigres ou sur des arabas traînés par de lentes gamouses. Pourtant le plus grand nombre n'avaient pu trouver place dans les villages encombrés de troupes. Ils restaient, — ou bien étaient revenus, — dans la ville, résignés à leur sort. Et chaque jour le bilan était de q-uelques femmes ou enfants tués et d'une dizaine de maisons éventrées ou abattues. Les pronostics optimistes d'un repli austro- bulgare ne semblaient pas sur le point de se réaliser.

Pour préparer les âmes aux conséquences de ce déluge de fer, le Père Lenoir n'avait que quarantehuit heures, et point d'église, aucun lieu de réunion. On était à Pavant-veille de remonter en ligne, et ces deux journées qui, d'après les rigoristes, constituaient le seul moment où l'on avait le droit de donner la communion en viatique, étaient des journées où il était impossible de le faire ! Rien ne causait plus de tristesse à l'aumônier que son impuissance, même après tant de mois d'efforts, à convaincre des confrères timorés. Comment quelqu'un , « disant la messe pour un régiment qui allait se battre, n'osait-il pas donner la sainte communion à ceux qui n'étaient pas à jeun ^» ? il n'arrivait pas à le concevoir.

Remonter aux tranchées... Jamais, pour le 4c colonial, l'expression traditionnelle n'avait été si juste.

* Lettre au Carrnel de X**% i) avril J9i7,

L'altitude en gare de Monastir est de 601 mètres, et l'on devait monter à la cote 1248, non pas tout de suite aux sommets extrêmes, puisque l'on serait d'abord en réserve, mais pourtant sur les flancs élevés de la montagne. Qu'étaient la cote 304 ou celle du Mort-Homme, — si dures par ailleurs, — à côté de ce chiffre?

La relève eut lieu le 27, à la tombée du jour. Toute la soirée, malgré quelques rayons de soleil, le ciel avait été menaçant : « C'est un bain qui chauffe, » disaient les malins. De fait, on venait à peine de partir qu'une averse torrentielle se mit à tomber, fouettant les visages, alourdissant les sacs, transformant les bas- fonds en fondrières, ravinant les sentiers, affolant les mulets... Et, comme conséquence, une nuit noire à ne pas voir celui qu'on touche. On grimpait avec les mains autant qu'avec les pieds ; et lorsqu'il fallait dévaler un talus, l'unique ressource était de s'asseoir et "^1 de glisser ainsi sur la boue. Vraiment, pour une première ^ les tranchées d'Orient ne s'étaient pas mises en frais.

La relève ne se termina pas sans la chute de plusieurs mulets dans les ravins. Et parvenus aux positions, les marsouins mirent encore plus d'une heure pour trouver, à tâtons , l'entrée de leurs abris.

Sur les dix jours passés à la cote 1248, — que le Père Lenoir résumait ainsi : « Là encore, que de désillusions et de rages intérieures ! * » — nous sommes moins renseignés que de coutume. Le torpillage d'un transport les premiers jours d'avril nous a privés, pour cette période, des lettres de nos informateurs habituels. Mais les témoignages oraux abondent. On était au temps de la Passion; ce fut, comme en 1916, bien qu'avec plus de difficultés, « les Pâques au créneau ».

* Au Père Jalabert, 9 avril»

Comme toujours, Faumônier s'ingénie à obtenir des âmes qui lui sont confiées le maximum de rendement. Le 4 avril, d'urgence, il réclame au Père Courbe « un bouquin quelconque, jeune ou vieux, théorique ou pratique, pour apprendre le latin à un nouveau converti ».

Les circonstances extraordinaires de sa conversion, le mois dernier, les plus merveilleuses que j'aie encore rencontrées, et la rapidité, extraordinaire aussi, de sa sanctification, — comme le fait même de sa vocation religieuse dans les sentiments d'amour divin et de zèle apostolique les plus affinés, — me font supposer que Notre- Seigneur ne tardera pas à lui donner le Ciel. Cependant espérons quand même l'autre solution , et suivant son ardent désir, je vais tout de suite le mettre au latin.

Qu'importent de nouvelles fatigues, pourvu que le règne de Dieu soit mieux procuré !

Le Père eût souhaité notamment donner de Téclat aux cérémonies de la Semaine Sainte, si propres à réveiller dans les esprits les souvenirs d'enfance. On fît du mieux possible. Il s'excuse auprès de plusieurs intimes de ne pas leur envoyer, selon son habitude, du buis bénit le dimanche des Rameaux, sa messe ayant eu lieu au fond d'une sape, sans palmes ni feuillage quelconque. Mais le Jeudi Saint, la sape fut transformée en reposoir et un grand nombre de ceux qui se trouvaient en seconde ligne vinrent y faire la traditionnelle « visite des églises ». Le Vendredi Saint, on eut encore, dans la sape, l'office « simple et rapide, mais complet ». Ce fut la clôture de cette période de tranchées.

Depuis dix jours, il apparaissait de plus en plus que les Austru- Bulgares se cramponnaient. Par suite, pousser

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l'attaque au nord de Monastir sans mener parallèlement une action vigoureuse à gauche et à droite, était une tentative vaine et dangereuse. Plus on progressait au centre, — les ailes ne bougeant pas, — plus les vaillants de 1248 étaient encerclés par le bombardement. Ils recevaient à la fois du nord les loO de Kukuretchani, de l'ouest ceux de Magarévo, et les obus de l'artillerie longue de l'autre rive de la Tcherna ; si bien que les pauvres fantassins se perdaient en protestations contre les artilleurs français qui, prétendaientils, leur tiraient dans le dos.

La 16e division coloniale, dont la valeur était connue, fut donc destinée à une mission plus délicate. Au lieu de continuer devant Monastir, elle irait prêter main forte à l'est aux Italiens et aux Russes, dont L'ardeur mollissait et qui ne pouvaient, en tout cas, conduire seuls l'offensive que l'on projetait à l'aile droite. Les marsouins reçurent l'ordre de passer la Tcherna au plus tôt.

Il fallait pour cela redescendre vers le sud. Sur une largeur d'au moins cinq kilomètres, — que doublait par, endroits la fonte des neiges, — le lit de la rivière entre Monastir et Kénali n'était qu'un vaste marécage infranchissable. Le 19 novembre dernier, des cavaliers serbes l'avaient bien, il est vrai, traversé à la nage. Mais cette prouesse, qu'expliquait l'amour-propre national, jaloux de ne pas laisser les Français seuls entrer dans la première ville serbe délivrée, aurait été, en d'autres circonstances, une folie. Les régiments devaient franchir la Tcherna en son point méridional extrême, à Brod, là où les montagnes commencent à l'endiguer, avant de la rejeter définitivement au nord.

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