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CHAPITRE XXIX

CÉGEL

JOIES EUCHARISTIQUES. SUPRÊMES BECOMM AN DATIONS

(7-15 Avril 1917)

Ceux qui avaient passé en marches les fêtes de Noël allaient donc avoir la même malchance pour Pâques. Le Père Lenoir décida de faire l'impossible pour ne pas les laisser ce jour-là sans office.

Dès le Samedi Saint, il prit les devants avec la petite équipe de sapeurs, désignée pour aménager le campement de Sakoulévo. Le régiment devait y arriver le lendemain dans la matinée. Le dimanche, en l'attendant, Taumônier apprend que l'autre régiment de la brigade, le 8e, était dans les environs; et, tout naturellement, par suite de la réglementation étrange qui attachait les aumôniers aux G. B. D., il allait, le jour de Pâques, se trouver sans messe. A la grande joie de ceux qui n'avaient plus revu le Père depuis Biaches, le colonel Savy le fait inviter ; le temps de monter un autel et de prévenir les hommes, ce ne fut pas long. A son habitude , l'aumônier proposa la sainte communion, même à ceux qui n'étaient pas à jeun.

Bien lui en prit d'avoir eu cette initiative. Car, le seul prêtre-soldat du régiment, le vaillant abbé Pennavayre, ayant été blessé à la cote 1248*, il n'y eut plus

* Disciple et imitateur du Père Lenoir dans son de^vouement aux marsouins, l'abbé Pennavayre fut tué quelques mois plus tard,

pour les marsouins du 8e colonial, avant l'attaque du 9 mai, une seule occasion d'assister à la messe ni de faire leurs Pâques. Un jeune Jésuite, qui avait eu la joie inespérée de cette fête pascale, Gabriel Régis, écrivait ttois semaines plus tard à l'un de ses supérieurs :

Je souffre actuellement, moralement, comme je n'ai jamais souffert depuis le début de la guerre... Tempêtes du cœur et isolement de Fâme. Absence complète de secours religieux, nous sommes sans aumônier. J'ai pu, en faisant du chemin, voir une ou deux fois le Père Lenoir, mais, la plupart du temps, impossible de quitter mon poste, et cependant je sens un besoin intense de Notre -Seigneur, au milieu de la tourmente des pensées...

Quelques jours après, il sollicitait par écrit de son capitaine la faveur de « conduire la vague d'éclaireurs d'attaque », à la place d'un sergent, père de famille, qui venait d'être désigné : héroïque demande, qui lui valait le ciel quelques heures avant le Père Lenoir*.

Mais en s'occupant ainsi du 8* colonial, l'aumônier avait manqué à la sorte d'engagement qu'il avait pris au départ de Sommereux, de ne pas s'occuper des régiments autres que le 4e. Sans lui reprocher nettement ce fait, — ce qui eût été par trop odieux, — certains en profitèrent pour laisser entendre que le Père Lenoir était encombrant, qu'il faisait du zèle, et qu'il gagnerait à rester chez lui. Ce furent ces plaintes, semble- t-il, qui, amplifiées par des caquetages de formations sanitaires, attirèrent l'attention de Salonique sur la situation réglementairement irrégulière du Père Lenoir. Une niutation s'ensuivit, qui aurait, le 10 mai,

* Gabriel RégiSf notice, chez Beauchesne, cf. pp. 110-115,

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envoyé dans un G. B. D. l'aumônier du 4^ colonial, si la mort ne lui avait épargné ce brisement de cœur.

Lorsque , très tard dans la matinée de Pâques , le Père Lenoir vit arriver à Sakoulévo le 4e, — son 4^! — il n'était plus possible de dire une seconde messe. Par crainte des avions, les attroupements furent interdits durant tout le cours de la journée. Or, on devait franchir la Tcherna durant la nuit, et, d'après les ordres en voie d'exécution, d'après la hâte que Ton mettait à doubler les étapes, le Père pensait qu'il n'aurait pas, avant le combat, d'autre occasion de procurer le viatique à ses hommes. Motif suffisant pour renouveler, à la tombée du jour, ce qu'il avait déjà fait en 1915 devant la Alain de Massiges : dire une messe, comme il Técrit lui-même, ad conficienduni viaticum.

Dans le bivouac d'Hasan-Oba, au nord de Sakoulévo, sur la partie haute d'une prairie en pente douce, tandis que le soleil couché dorait encore quelques sommets neigeux très loin , les marsouins , malgré la marche de la matinée et le départ de minuit en perspective, accoururent nombreux. Entourant l'autel, en forme de déambulatoire, les banderoles tricolores qui, depuis « la sainte Jeanne d'Arc » de Hans, avaient claqué au vent pour tant de fêtes , réveillaient au fond des cœurs bien des émotions. Mais, dans le calme très doux de cette nuit orientale, rien ne fut impressionnant comme le discours de l'aumônier :

En ce jour de Pâques finissant, là-bas chez vous, les cloches ont recommencé de sonner à toutes volées, comme ce matin. Comme ce matin, vos mères, vos femmes, vos fiancées, dans leur parure des plus [grands jours, sont retournées à réalise, prier pour vous ; et, bien que les hommes soient à la g-uerre, même dans les yeux où la mort a mis le plus de larmes, il y a en ce moment un peu àe joie, il y a de Tespoir, parce que c'est Pâques, la résurrection de Notre -Seigneur Jésus-Christ...

Après avoir raconté la journée de la première Pâque chrétienne, et rappelé le mot du Sauveur aux disciples d'Emmaûs : « Ne saviez-vous donc pas que le Christ devait soud'rir avant d'entrer dans sa gloire? » il continuait ainsi :

La leçon de ce jour est que par la soa/france et la morl on arrive à la vie. C'est une leçon d'espérance.

Par la souflPrance, une sorte de mort dans le sol, le j^rain de blé g"erme et fructifie.

Par la soulîrance, les âmes se virilisent...

Par la souffrance aussi parfois les peuples se relèvent. Pâques de 1917 est Taurore de la résurrection delà France... Ils la croyaient morte. Dans un trou de huit cents kilomètres de long", ils lui avaient creusé sa tombe, qu'ils avaient scellée de fils de fer et gardée par des mitrailleuses. Non pas trois jours, mais trois ans, elle est restée là, sa vie semblant s'épuiser g-outte à goutte par toutes ses blessures. Et nous-mêmes peut-être, — sans douter d'elle pourtant, — ne pensions-nous pas, à certaines heures noires, que la pierre du sépulcre était trop lourde pour être jamais soulevée? ... Or, voici qu'enfin l'heure a sonné où, vivante, glorieuse, la France là-bas sort de ces tranchées de mort. Depuis trois semaines , aux bords de l'Aisne et de l'Oise, elle en sort peu à peu, villag-e par villag-e, les journaux nous l'apprennent... La résurrection s'étend de proche en proche, et bientôt, sur nos g-ardiens terrassés, nous chanterons l'alleluia de notre complète résurrection..

Pourf«[uoi? Parce que vous, vous avez souffert.

Si la France sort vivante et glorieuse de ces tranchées de la Somme et de la Champagne, c'est parce que, dans ces mêmes tranchées de Somme et de Champagne, vous avez passé des jours et des mois dans la boue, sans dormir, sans manger, risquant la mort à chaque instant;... parce que là-bas, vos camarades, vos frères sont morts pour les empêcher de passer ou pour reconquérir quelques mètres du sol sacré de la patrie. Ah! ces glorieux morts du 4™® colonial, ceux de Jaulnay, de Massiges, de Beauséjour, d'Herbécourt, de Biaches et ceux qui sont tombés ces jours-ci, à

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Eksissou* et devant Monastir, en cette fête de la résurrection nous leur devons un hommage de reconnaissance : car c'est de leur mort que nous vivons...

Le manuscrit, que l'aumônier avait encore, on ne sait comment, trouvé le temps de rédiger, indique même les particularités utilisées le matin pour le 8^ colonial : par exemple, le nom — rendu par lui glorieux — de La Maisonnette"-, au lieu du nom de Biaches.

En terminant, Torateur empruntait la voix des morts pour exhorter les survivants à continuer leur tâche et à réaliser enfin « cette paix qu'ils rêvaient tous dans le soulagement du pays délivré, une vie de famille plus douce auprès des berceaux plus nombreux... » Au reste, pour les soutenir dans les souffrances, nécessaires encore à cette victoire, « la force était là, dans TEucharistie , dans le devoir pascal ».

Bien avant que le sermon fût fini, les dernières teintes du soleil avaient disparu des montagnes. Mais la lune montait dans le ciel clair, et sa lumière, assez discrète pour bannir des. cœurs le respect humain qui paralyse, suffît à guider vers Ta-utel les files de communiants. Sur TefTectif des deux S3uls bataillons présents à Sakoulévo, plus de cinq cents hommes s'approchèrent ainsi, tandis que violonistes et chanteurs lançaient vers les étoiles leurs symphonies et leurs cantiques.

Ayant passé la Tcherna en pleine nuit, les coloniaux ne se rendirent pas compte de la sauvagerie du pays où ils entraient. Mais quand, après quelques heures de sommeil, le jour venu, ils regardèrent autour d'eux, la

^ Lors d'un bombardement par avion sur le 2« bataillon, le 1«'' avril ' Voir plus haut, ch. xx, p. 361.

stupeur fut grande. On eût difficilement imaginé contraste plus accusé entre la plaine riante de Monastir et cette région désolée.

Le bivouac de Gégel ne fit qu^accentuer cette impression. Gégel est moins un hameau ruiné qu'un nom géographique pour désigner une sorte de paysage lunaire, chaotique, un vrai désert. A peine ici ou là quelques vestiges de murs en terre battue, qui, au temps de leur splendeur, avaient dû s'appeler tanières plutôt que maisons. Tout autour, la perfection de Taridité, des cailloux et de la poussière. « Vous n'en aurez pas de meilleure idée, a écrit un officier*, qu'en vous représentant les causses de la région du Tarn, avec cette différence que, dans le voisinage de Gégel, il n'y a pas un arbre , pas un buisson , pas un brin de verdure dans un rayon de dix kilomètres. »

G'était à se demander si l'on n'était pas le jouet d'un mauvais rêve... Hier encore la nature était si belle, avec ses bourgeons qui éclataient pleins de sève au bout des branches de mûriers ! Serait-ce le privilège de la rivière Noire, — la plupart des marsouins connaissaient déjà cette signification du mot Tcherna, — d'étouffer entre ses deux bras, dans la fameuse boucle, tout germe de vie?

Pour tuer le cafard, on avait bien, il est vrai, l'animation du camp, où « la salade des peuples » était plus complète que jamais. En plus des contingents habituels, à côté des Indo-Ghinois et des Malgaches, des Marocains et des Sénégalais , on y rencontrait des Italiens, des Serbes et des Russes. Il ne manquait que les Britanniques. Malgré cela, et bien que l'installation dans un ravin sauvage du nord de Gégel fût excellente, l'impression première fut sans charmes.

Plus que jamais, le Père Lenoir se dépensa pour répandre un peu de joie.

^ M. Joieph Gautheria.

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Manger, fumer, lire, écrivait-il à cette époque au Père Courbe, voilà les trois besoins perpétuels et perpétuellement inassouvis de nos hommes. Les satisfaire un peu, c'est leur plaire beaucoup; et Notre -Seigneur y gagne, vous le devinez bien : nous ne sommes pas de purs esprits... Je fais venir de France quelques petites choses : Sed quid hœc inler tantos^?

Et, remerciant son correspondant d'un colis de lectures récemment envoyé, il se déclarait disposé à mettre, en livres du même genre, « cent ou deux cents francs de sa solde par mois ».

Mais sa grande préoccupation fut de faciliter aux retardataires, spécialement pour le bataillon absent de Sakoulévo le dimanche précédent, l'accomplissement du devoir pascal. « Tout le jour, note- 1- il le 16 avril, depuis notre arrêt ici, confessions et communions sous ma tente , dressée au bord du ravin. » Et ce souci primait tellement le reste, qu'il lui sacrifiait même les joies les plus légitimes de l'amitié.

Un de ses anciens compagnons d'études théologiques eut l'occasion de s'en édifier. Lieutenant d'artillerie dans une batterie voisine, il venait d'être blessé, et attendait à son échelon, dans les environs de Cégel, d'être évacué sur Salonique. Le Père Lenoir l'apprit. La blessure de son confrère était un motif qui autorisait une petite gourmandise d'amitié. Il se rendit auprès de lui vers 11 heures, au moment où, les hommes mangeant la soupe, sa tente était moins assiégée. On évoqua les souvenirs d'exil, de Jersey et d'Ore Place... Une demi-heure passa comme un charme, et volontiers le Père Lenoir l'eût prolongée. Le lieutenant qui aimait aussi les douces causeries, — il était de Marseille, — essaya bien de le retenir; mais ce fut en vain : il ne fallait pas qu'un marsouin pût dire : « J'ai fa-illi attendre. » A midi 30, l'aumônier devait avoir déjeuné et se trouver au poste, fidèle à la

1 Mais qu'est-ce qus cela pour un si grand nombre?

consigne qu'il s'était imposée publiquement en inscrivant sur les panneaux de sa tente les heures où ion était sûr de l'y rencontrer. « Vous comprenez, dit- il avec un sourire en prenant congé, les marsouins, ce n'est pas comme nous en théologie ; s'ils ne trouvent pas leur Père spirituel une fois, ils risquent de ne plus revenir. »

Exactitude minutieuse. C'est de mille riens semblables qu'était faite la méthode qui permettait au Père Lenoir de multiplier son temps, de faire son oraison et ses examens de conscience, d'écrire ses sermons, de visiter les malades, de confesser, de diriger, de consoler, et de mener de front une si prodigieuse correspondance.

Au reste, cette entrevue se passait le samedi, veille de Quasimodo. Et pour compléter l'œuvre pascale de Sakoulévo, il devait, ce soir-là, confesser plus encore que d'habitude.

Le lendemain, 15 avril, lorsqu'il prit la parole sur la crête qui domine le bivouac de Cégel, plusieurs eurent le pressentiment qu'ils entendaient leur aumônier pour la dernière fois.

Ce dimanche de Quasimodo, rappela-t-il tout d'abord, avait dans l'ancienne liturgie une souveraine importance. Pendant le carême avait eu lieu Finstruction des catéchumènes, le Samedi Saint et le jour de Pâques leur baptême et leur première communion. Durant toute une semaine, les néophytes avaient conservé la tunique blanche, pour attester leur volonté de renaître à une vie nouvelle. En ce premier dimanche après Pâques, se terminait leur instruction. L'évéque leur adressait ses derniers conseils : « La préparation est finie, disait-il, mais la bataille commence... Car la vie chrétienne est un combat perpétuel... »

Et Paumônier reprenait le même thème.

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En cette Quasimodo de 1917, vous avez fait vos Pâques, ou vous allez les l'aire... Ne croyez pas que vos devoirs de chrétiens soient finis par là..., ils recommancent seulement. Pour conserver la vie chrétienne retrouvée ou alYermie , la bataille intérieure est nécessaire... Et cela, malgré l'orgueil et la sensualité, malgré la souffrance qui aigrit, qui rend égoïste, qui fait mal juger les chefs,... malgré les séductions du dehors, les faux honneurs, les plaisirs défendus,... malgré les camarades qui raillent, et le respect humain,... malgré les tentations du démon qui veut perdre votre âme etTentraînor en enfer.

Puis, montrant le nord, il ajoutait :

Une autre bataille aussi s'apprête. Finie la longue préparalion. Bientôt la canonnade et les baïonnettes. Là aussi, vous devez être victorieux... Il y a deux ans, le 23 avril, quand au Fortin de Beauséjour la mine allemande fît explosion, ce fut la gloire de la 8« compagnie d'avoir sauté dans le cratère fumant, pour en couronner les bords, au chant de la Marseillaise... La plupart de ceux qui réalisèrent ce prodige me disaient ensuite : a Jamais je n'y étais allé avec tant de cœur, parce que j'avais fait mes Pâques, et qu'ayant le bon Dieu avec moi, je me sentais plus fort que tout. »

Comme eux, vous ferez vos Pâques. Je vous le demande, — au nom de Dieu d'abord, dont c'est le précepte formel en ces fêtes de Pâques; — au nom de la France aussi, car la communion vous rendra plus forts pour mieux là servir; — enfin au nom de vos mères, dont c'est le vœu le plus ardent, car elles savent que c'est nécessaire pour sauver votre âme et pour votre vrai bonheur.

Telle fut la supplication dernière que le 4e colonial recueillit des lèvres de son aumônier : « Dieu, — la France, — vos mères, » trois amours auxquels il en avait continuellement appelé dans les moments difficiles pour remonter les cœurs.

Des avions ennemis passaient en ce moment sur

l'assistance. Personne ne parut s'en émouvoir. A la suite de son vibrant appel, le Père vit encore cinq cents de ses marsouins s'approcher de la sainte table. « Au total, écrivait -il le lendemain, un peu plus de mille ont fait leurs Pâques. » C'était un chiffre. Pourtant, loin d'y trouver un motif de repos, le vaillant preneur d'hommes jetait plus avant ses regards :

Pour ceux-là remercions beaucoup Notre -Seigneur. Mais les deux mille autres!... Les jours qui viennent vont être sans doute très propices à la pêche k la ligne des réfractaires, dans les trous de rochers où ils s^abriteront des balles bulgares ; que vos prières y achèvent l'œuvre qu'elles ont commencée M

Pour prêcher et convertir, il ne restait plus au Père Lenoir que ses actes. Gomme son maître Jésus -Christ, c'est par là qu'il avait commencé. Et c'est aussi par là qu'il devait achever sa tâche.

* Au Carmel d-e X***, 16 avril 1917.

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