CHAPITRE XXXI
DEENIÈRES JOURNÉES. — LES PRÉFÉRENXES DE L ESPRIT-SAIMT
(7-9 Mai 1917)
Le 7 mai, un ami du Père Lenoir écrivait : « Depuis trois jours, nous vivons sous la voûte d'acier dont parlent les jouiiialistes de mauvais goût. C'est par milliers que les obus passent au-dessus de nos têtes, et cela fait une jolie musique. Dans ma cag-na, chaque coup se traduit par une secousse, et j'ai l'impression d'être dans un wagon qui passerait perpétuellement sur une plaque tournante. Nous tassons sur la tête des Bocho- Bulgares quelque chose de soigné... »
C'était un tour de force d'avoir pu amener dans ces montagnes un tel nombre de projectiles. Et cependant, ils ne pouvaient avoir la prétention de détruire les abris sous roches, organisés par l'ennemi. Pour cela, il eût fallu plus gros que les loo. Le but de la préparation d'artillerie était simplement de bouleverser les tranchées de première ligne, afin de les rendre inutilisables le jour de l'attaque et de frayer, par avance, aux assaillants, des brèches dans les fils de fer.
Le temps était redevenu splendide, facilitant les observations et les réglages. Mais tandis que le printemps, mettant à profit le bon soleil pour réparer les deuils de l'hiver, élaborait un peu de vie jusque dans
ces vallons sauvages, on éprouvait de la tristesse à considérer ces jeunes hommes vigoureux, dont plusieurs, dans trois jours, seraient étendus morts sur les pentes du Piton Jaune.
Car les exécutants ne se faisaient guère d'illusion. On leur avait bien dit d'abord que Tofiensive principale serait poussée fortement à droite, par les Serbes, et que les Français ne devaient agir qu'en soutien. Mais, assez vite, les affirmations avaient été moins nettes. On devina que l'attaque serbe n'avait pu se monter ; ce qui n'empêchait pas l'ordre d'être maintenu pour les Français... Il n'est pas nécessaire d'avoir vécu au milieu de la troupe des journées semblables, pour deviner les réflexions qui s'échangeaient même parmi les plus braves, même parmi les moins pessimistes, même parmi ceux qui étaient les plus décidés à y laisser leur peau. Sans aucune contradiction, les mêmes qui avaient entonné la Marseillaise dans le cratère de Beauséjour, aujourd'hui en face de ces pentes abruptes dont ils devraient tenter l'escalade sous les feux croisés des mitrailleuses, auraient chanté tout autre chose. « Autant vouloir, dira quelqu'un, monter au pas de charge à la pyramide de Chéops. »
Cet état d'esprit, que seuls ceux qui n'ont pas fait la guerre peuvent confondre avec le défaitisme, il nous serait aisé, d'après de multiples conversations, de le décrire longuement en toute exactitude.
Le Père Lenoir eut la confidence de toutes ces angoisses, et son cœur en était broyé. Avant son calvaire, il trouva là vraiment ses heures d'agonie. Sous peine de dissimuler ce qui fut souvent, dans la tâche militaire des aumôniers, l'aspect le plus douloureux, il était nécessaire de le signaler.
Sans être strâtégiste, comment ne lui serait-il pas apparu qu'une attaque sur un à pic et dans un rentrant n'était pas le comble de la logique, et qu'elle ne pourrait, en mettant les choses au mieux, réussir
sans de grosses pertes ? A moins de s'arracher les yeux, le Père Lenoir ne pouvait pas ne pas voir; à nrioins de s'enlever tout crédit, il ne pouvait nier l'évidence. Pourtant, par obligation professionnelle, il devait au pays de s'employer à calmer les inquiétudes des autres, et à maintenir les cœurs au niveau du redoutable devoir. C'est en de pareils moments surtout qu'apparaît la profonde vérité de la parole de ses chefs : « Le commandement n'eut jamais de plus précieux auxiliaire.» Et quand, après quinze jours d'efforts, à la veille même de l'attaque, l'aumônier affirmera que « jamais le moral n'avait été plus haut* », il sera le seul à ne pas soupçonner à qui surtout en revenait le mérite.
Ces perspectives, en effet, n'enlevaient point aux coloniaux l'espoir de réussir. Ce serait un coup dur, soit! mais on avancerait. Dans une lettre du 7 mai, un marsouin remerciait ainsi sa mère d'une boîte de friandises : « Les chocolats ont fait ce matin les délices de la popote ; et nous les finirons ce soir, pour n'avoir pas à les transporter... » Merveilleux souci de ne pas s'encombrer... Puis il ajoutait : « J'espère que , sous peu , le communiqué de l'armée d'Orient vous satisfera : nous ferons tout notre possible, avec l'aide du ciel, pour qu'on soit content de nous. »
Au début de la préparation d'artillerie, les Bulgares, non entraînés à recevoir tant de marmites en si peu de temps, n'avaient guère réagi. Mais le 6 mai, quand les premières patrouilles sortirent pour exécuter un simulacre d'attaque et vérifier de près les brèches ouvertes dans les fils de fer, ce fut un beau tapage. Non seule-
* Témoignage du capitaine Monnier, lettre du iO mai 1917,
LE CHAMP DE BLÉ î>07
ment nos détachements furent accueillis par un feu violent d'infanterie et de mitrailleuses, mais sur toute la région du Rocker Intermédiaire se concentra une avalanche d'obus de gros calibre. Et quand, vers le milieu de la journée, du haut du Ravin du Colonel, nos bombardes de 240 entrèrent en action, le ravin fut soumis à un terrible tir de représailles par 150 et 210. Malgré les recommandations réitérées de ne pas rester dehors, quelques hommes furent surpris, plusieurs blessés. L'adjudant Bonot, de la 6e compagnie, fut tué, le médecin chef du régiment, le docteur Mercier, blessé mortellement. « Eh bien! pendant toute cette soirée, nous a raconté le lieutenant Bédier, j'ai vu le Père Lenoir circuler seul dans le ravin , sous le bombardement, tranquille, comme vous circuleriez dans votre chambre. Pas un brancardier ne l'aurait fait, et cependant, je vous assure, nos brancardiers étaient courageux. » Hugon, qui raconte le môme fait, ajoute : « Il voulait être tout près, pour voir s'il n'y aurait pas d'autres blessés. » Après une pareille soirée, il n'en repartit pas moins, comme d'ordinaire, pour sa « promenade nocturne ».
Primitivement fixée au 8, l'attaque avait été remise au lendemain, pour permettre aux artilleurs d'achever leur travail. Durant ces deux vigiles, qui préludaient pour lui au sacrifice, le Père Lenoir, trouvant que les nuits ne suffisaient plus à son apostolat, passa encore dans les lignes une partie de ses journées. Où prenaitil le temps de dormir?
Le récit de Joseph Hugon est ici plus précieux que jamais. Aucun lecteur ne nous reprochera de le reproduire intégralement :
Enfin nous arrivons aux deux derniers jours. Le matin (7 mai) en disant sa messe il fléchit sur ses jambes, delà fati^j-ue. On voyait qu'il sommeillait. 11 se ressaisit et reprend. Il liait
et se repose, et vers les 9 heures on le demande pour deux enterrements. Il se lève et puis il ne s'est pas recouché. Et ce jour- là comme il y avait un semblant d'attaque (les patrouilles, comme la veille), l'après-midi il partit aux tranchées. En revenant il me dit : « Je ne sais pas comment nous ne sommes pas en bouillie. Où nous étions, nous avons eu une pluie d'obus. Enfin, il n'y a pas eu d'accident. » Il dîne et repart aux tranchées, car l'attaque était retardée de 24 heures. Je lui dis : « Mais reposez -vous un peu. » Il me dit : « Il faut bien que je voie les hommes. » Le lendemain (8 mai) toute la matinée, après sa messe, il s'est occupé de sa correspondance. Il déjeune à 11 heures et de suite après le voilà reparti aux tranchées. Il revient pour dîner. Il se fait donner un petit déjeuner froid, il prend la valeur d'un quart de pinard et un petit bout de pain. Il met le tout dans la poche de la capote et il me dit : « Si ça sert pas pour moi, ça servira pour les camarades. » Mais jamais je ne pensais à ce malheur. Car je savais son bon cœur et je croyais qu'il disait qu'il donnera ça à quelqu'un qui a faim. Il prend aussi un bidon de taco* pour les hommes.
Enfin il est occupé par les soldats qui viennent le voir dans la chapelle jusqu'à 10 heures du soir, puis il me donne quelques exphcations sur ses affaires en cas de malheur. Enfin, une fois toutes ces affaires en ordre, il prend le Saint Sacrement sur lui, il fait une prière, prend sa canne et le bidon de taco, et il me dit : « Bonsoir. » Et je lui dis : « Bonne nuit, n II fait deux pas et se retourne pour me dire : « Je ne sais pas quand je vous reverrai. Merci bien, Joseph, de tout ce que vous avez fait pour moi et la chapelle. Et le bon Dieu vous le rendra. » Voilà ses dernières paroles qu'il me dit et que ça m'a serré le cœur...
NV a-t-il pas quelque part, dans la chanson de geste d'un vieux trouvère, un récit d'adieux semblable à celui-là?
Ce même soir, le lieutenant Monnier avait été bien surpris d'entendre le Père Lenoir lui demander conseil pour son costume du lendemain ; valait-il mieux aller à
1 Eau -de -vie.
l'attaque en soutane ou en capote?... Pourquoi cette question ? aux précédents combats , quand le terrain était en vue et que la soutane risquait d'attirer l'attention sur les groupes, toujours Taumônier s'était mis en capote. Or, jamais terrain n'avait été dominé comme cette fois... Plus tard seulement, l'officier comprit que rintention manifestée par le Père de se mettre en soutane, provenait du désir qu'il aurait eu de consommer son sacrifice dans son uniforme de prêtre , en grande tenue. Mais, pour les mêmes raisons qui en avaient décidé d'autres à renoncer au casoar et aux gants blancs, il s'était privé de cette suprême consolation.
Le 9 mai ramenait l'anniversaire des cérémonies célébrées en 1913 à Hans, en l'honneur de sainte Jeanne d'Arc, « apothéose religieuse du régiment, au dire de nombreux témoins, et jamais égalée depuis ». Une apothéose se préparait, qui rendrait cette date autrement mémorable.
Le 4e colonial avait à sa gauche le 8^, puis des Italiens, à sa droite le 37e, puis des Russes. Son front d'attaque s'étendait, au sud- ouest, 200 mètres au delà du col de Crnicani et remontait, au nord-est, 400 mètres au delà du sommet du Piton Jaune : ce qui représentait environ 2 kilomètres 200. 900 mètres séparaient les tranchées françaises des crêtes bulgares, que les compagnies devaient occuper du premier bond, avant de pousser jusqu'à Mojno Morihovo. On ne pouvait espérer franchir pareil espace d'un seul élan. Chargé de grenades et de fusils-mitrailleurs, l'assaillant ne serait arrivé aux cimes qu'à bout de souffle et sans force.
Aussi devait-on, durant la nuit précédant l'assaut, aménager sommairement, le plus en avant possible,
510 LOUIS LENOm S. J.
des parallèles de départ. Le 2e bataillon, qui attaquait à gauche, parvint à creuser deux lignes d'alvéoles, dont une à moins de 400 mètres des fils de fer bulgares. Au ier bataillon, à droite, la pelle-bêche n'arrivant pas sans bruit à mordre le sol, le capitaine Humbert utilisa, pour placer la l^e compagnie, des alvéoles serbes préexistantes; plus au nord, le capitaine Legros, de la 3e compagnie, avait reconnu des ravineaux défilés aux vues et le haut d'un thalweg en angle mort, qui suffirent à ranger ses hommes. La 7e compagnie à gauche, un peloton de la 2e à droite, et tout le 3e bataillon étaient en réserve.
« Un peu avant Taurore, écrit Joseph Alaux, qui appartenait à la 2e compagnie, je fus réveillé par le Révérend Père, qui me dit : « Mon cher petit, je viens t'apporter Notre-Seigneur, afin qu'il te donne le courage d'accomplir vaillamment ton devoir de soldat chrétien et qu'il te reçoive directement au ciel s'il veut que tu tombes dans cette attaque. Ne dis rien à tes camarades pour ne pas les décourager; mais on ne réussira pas... Tous sont unanimes à reconnaître que la préparation est insuffisante... Fais tout de même tout ton devoir ; montre que tu es soldat du Christ. Je te dis adieu, car peut-être nous ne nous reverrons qu'au ciel. Je pars rejoindre les compagnies d'attaque; je veux monter avec elles. » Là-dessus, il partit, calme et souriant, vers les premières lignes. »
Le départ fut impressionnant. A l'instant où, sur les montres minutieusement réglées, la grande aiguille atteignit six heures trente, sans aucun signal, d'un même bond, toutes les vagues d'assaut jaillirent de leu^'s trous, et, dans un ordre impeccable, commencèrent à monter dans l'éclatement des obus. Minutes trop
courtes ; car, sitôt que Tartillerie française, pour ne pas tirer sur nos grenadiers-éclaireurs, dut allong^er son tir, libérant du même coup la première ligne ennemie, les Austro-Bulgares sortirent des repaires où ils étaient tapis, et, de partout, crépita le tac-tac des mitrailleuses. Tout de suite, les crêtes apparurent plus fortement organisées qu'on ne l'avait même soupçonné. De hardis marsouins s'approchèrent assez près des tranchées pour voir que des créneaux étaient creusés jusque dans l'épaisseur de la pierre.
Du haut de l'observatoire central , on avait , à perte de vue, sous les yeux, un spectacle tragique. Des croupes dénudées, revêtues de fumées épaisses ; par moments, dans une éclaircie, des vagues humaines escaladant péniblement une pente, puis, contraintes au repli, la dévalant au pas de course, laissant des morts. Les Bulgares avaient la partie belle. Sur la droite, on en vit un groupe de cinq ou six , debout sur leur tranchée, tenir tête aisément à des Russes dix fois plus nombreux, mais épuisés par l'escalade, et les forcer à redescendre.
Bien vite, le 4* colonial, à qui l'on avait confié, au centre de cet amphithéâtre de feu, le poste d'honneur, compta de lourdes pertes. En moins d'un quart d'heure, sur les quatre capitaines des compagnies d'assaut, trois étaient tués.
A droite, la vague avait à peine atteint la crête dominant le sommet du thalweg, qu'elle était fauchée par des feux concentriques, en même temps qu'une pièce de campagne tirant de derrière les Tranchées Bouges la prenait d'écharpe. Le capitaine Legros tombait dès les premiers pas ; le sous-lieutenant Sénesse était mortellement blessé, et les survivants devaient se blottir, tant bien que mal, dans les plis du terrain, sans pouvoir ni avancer ni reculer. La compagnie Humbert eut le même sort : progression énergique tout de suite entravée, et perte de son capitaine.
Néanmoins, juste au sud de la cote 1055, deux sections audacieuses commandées par les sous- lieutenants Jacquez (de la l'® compagnie) et Montfolet (de la 2e) parvinrent jusqu'à de& sortes de cromlechs solidement plantés dans le sol ; et, relativement à l'abri derrière ces boucliers, ravitaillés par de hardis coureurs de la IQe compagnie, qui leur passaient des boîtes de munitions à bout de câbles, harcelèrent toute la journée Tennemi à coups de fusil et de grenades V B. En détournant ainsi, crânement, l'attention sur eux, ils sauvèrent la vie à nombre de leurs camarades accrochés auic pentes...
Au bataillon de gauche, pour qui l'escalade était moins rude, une bonne partie de la 5^ compagnie atteignit aussi des escarpements rocheux où elle batailla rageusement. Le sous-lieutenant R-agot entraîna même quelques grenadiers jusqu'aux brèches des réseaux bulgares, mais s'y fît tuer au milieu de sa section, A la 6^ compagnie, le sous-lieutenant Mougin tombait, dans tes mêmes conditions, à quelques mètres des fils de fer ; quant au capitaine Maestracci , il avait imprimé à sa troupe un tel élan, si loin de nos lignes, que, porté disparu au soir éa combat, on ne put ramener son corps que plusieurs mois plus tard. Mais pour l'ensemble de ces deux compagnies, qui marchaient sur un glacis sans aucun défilement, ce fut, dès le départ, l'arrêt brutal. La 6^ surtout, qui marquait l'extrême gauche du régiment, prise de front et de flanc et même à revers par le bastion extrême du Piton Rocheax, fut littéralement environnée par un cercle de mitrailleuses. Et c'est là, tout d'abord, qu'il y eut les pertes les plus fortes
Est-ce parce que le Père Lenoir, avec sa parfaite connaissance du secteur d'attaque, avait prévu qu'il y
aurait de ce côté plus de travail, ou bien avait-il voulu, vers la fin de la nuit, aller une dernière fois au 8^ colonial, à Touest, nourrir de la Sainte Eucharistie son jeune confrère Gabriel Régis? Toujours est-il qu'au déclanchement de Tattaque, il était là, et qu'il se dépensa plusieurs heures parmi les mourants du 2^ bataillon.
Du haut des observatoires, on vit longtemps une petite tache bleue , un agent de liaison sans doute , qui courait de groupe en groupe, se blottissait un instant auprès d'autres taches de même couleur sans mouvement, semblant mort lui aussi, puis qui se relevait inlassable, courait encore, s'aplatissait, rampait et repartait, paraissant se moquer des balles... Agent de liaison, en elFet, messager divin, qui se hâtait d'achever son œuvre; car, déjà, les anges apprêtaient sa récompense...
Un peu avant 2 heures, le Père Lenoir arrivait à l'extrême droite du secteur d'attaque, dans le thalweg d'où la l'*e compagnie, à 6 heures 30, était partie. « Sa physionomie, écrit Joseph Alaux, révélait la tristesse et la désolation. M'ayant aperçu, il vint s'asseoir à mes côtés. « J'arrive, me dit-il, du 2^ batail- (( Ion. Mais c'est affreux ; tout près des lignes ennemies « gisent des blessés qu'on ne peut secourir et qui sont « voués à une journée d'horribles souffrances. D'autres « sont là -haut, derrière les quelques rochers isolés... « Deux fois je suis descendu et remonté avec des bidons (( pour porter à boire à ceux qui me le réclamaient. « Maintenant il faut que j'aille vers les l^e et 3c compa- « gnies... »
11 savait que le sous-lieutenant Sénesse était blessé et voulut le voir. On lui indiqua la direction, au nord^
« Et la section Gréau? demanda-t-il ensuite.
* Blesse à plusieurs reprises, en dernier lieu par un canon -revolver, le sous -lieutenant Sénesse était déjà mort probablement. Mais, du ravineau où se tenait cette conversation, on ne pouvait l'apei-cevoir. (Témoignage du soldat Vie, ordonnance de l'oflicier, qui resta auprès de son corps jusqu'à la nuit.^
f)14 LOUIS LENOIR S. J.
— Là-haut, sur les pentes, répondit un soldat. Mais n'y allez pas : vous êtes un homme mort. »
L'adjudant-chef Masson joignit ses instances à celles du marsouin : le terrain qu'il faudrait traverser était absolument découvert, constamment battu.
« Alors, vous croyez que pour moi aussi?... » interrogea l'aumônier avec son sourire habituel. Tant de fois, depuis le matin, il avait déjà échappé à la mort!...
Cependant le Père semble abandonner son projet et descend à une source. On espère l'avoir décidé. Mais après avoir écouté les hommes, il est allé simplement, à l'écart, prêter l'oreille à la voix plus intime qu'il a coutume de consulter. Quelques jours auparavant, il écrivait à l'un de ses amis : « Demandez au bon Maître de m'envoyer son Esprit-Saint, avec sa lumière pour m^ nnontrer la meilleure utilisation des circonstances, et sa force pour réaliser généreusement ses moindres préférences V,,, » Maintenant il se recueille pour s'assurer de Ja préférence du divin Esprit.
Parmi ceux qui sont là-haut, blesses, il en est un — le Père Lenoir en avait soulfert pl^ls que tout autre — dont les sentiments antireligieux sont connus, Vwn. des très rares du régiment qui ait parfois contrecarré les .oUiees du dimanche. Son âme n'est-elle pas dans une indigence spéciale et n'y a-t-il pas des brebis perdues pour qui le bon pasteur donne sa vie?... Dès lors la résolution du prêtre est arrêtée, définitive.
Quand il revient de la source, ayant rempli son bidon d'eau fraîche, sur son visage très calme on lit la décision prise. Le sous -lieutenant Gros le supplie encore de ne pas tenter l'impossible. C'est en vain. Il avait dit : « Pour faire du 4^ colonial un régiment de saints je donnerais ma vie. Je la donnerais pour un seul. » Le moment lui semblait venu de tenir parole.
Il remet à l'officier présent sa canne et le bidon
1 Au P. Courbe, 23 avril.
d'eau -de -vie qui l'embarrassent; et il part. Au sommet du thalweg-, sur le point d'entrer dans la zone découverte, le voilà qui s'agenouille et se glisse, moitié rampant, dans un champ de blé vert.
C'est alors que des pentes du Piton Jaune l'aspirant Gréau l'aperçut. « Sans nouvelle de ma compagnie, puisque la deuxième vague avait dû s'arrêter bien en arrière de la section, je guettais anxieusement un agent de liaison m'apportant des ordres. Vers 2 heures de l'après-midi, je vis pointer un casque dans les blés à une soixantaine de mètres de ma ligne. Le couvrecasque ressortait très distinctement parmi les épis verts. Aussi, immédiatement, une mitrailleuse crépita, fauchant les herbes autour de l'imprudent. L'homme se recula , sans avoir été touché , pour reparaître deux minutes plus tard, quelques mètres à gauche. Cette fois, la mitrailleuse qui était déjà' pointée, le serra de près dès les premiers coups. Au quatrième ou cinquième, je vis celui que je supposais un agent de liaison tomber sur le côLé gauche, et rester immobile les mains croisées sur la poitrine, en même temps que sa tête s'inclinait lentement, comme dans un geste d'ardente prière. Cette scène est restée profondément gravée dans ma mémoire; j'en garantis l'authenticité, d'autant qu'elle s'est passée dans un moment d'accalmie où j'avais tout le loisir d'observer... Avec mes jumelles je cherchai à reconnaître celui qui venait de tomber, mais je ne pus y parvenir ^.. »
D'en bas, on eut le même spectacle. Il sembla seulement que la première rafale de mitrailleuse avait blessé le Père à l'épaule et qu'il s'était arrêté un instant pour éponger sa plaie. Mais qu'importe ! le sacrifice était consommé.
* Extrait d'un rapport du lieutenant Gréau (alors aspirant), du 27 mai 1917, confirmé et complété par une longue lettre du 9 novembre 1920.
518 LOUIS LENOIK S. J.
Une chose parut merveilleuse : c'est que, pour cet achèvement, Dieu eût voulu, dans ce coin des montagnes désolées, la présence symbolique de quelques épis. Le bon ouvrier s'était étendu, la face sur le sillon, dans la moisson verte, Tapôtre de la communion parmi les blés eucharistiques...
C'était, depuis le commencement de la guerre, y compris le Père Gabriel Régis , tué le matin même danâ les tranchées conquises du Piton Rocheux'^, le cent trente et unième Jésuite qui mourait pour la France^.
* Que les coloniaux, à qui ce livre est dédié, nous pardonnent dt rapprocher le souvenir de ces deux religieux qui furent unis dans la mort. Le P. Lenoii" eût aimé à partager ainsi sa gloire. Au reste, Régis était un vrai marsouin. Qu'on en juge par le texte de sa dernière citation à l'ordre de Tarmée : « Rkgis (Gabriel) , sous-officier d'élite, superbe d'allant et d'esprit de sacrifice. Deux fois volontaire pour conduire les patrouilles chargées de vérifier les destructions. A l'assaut du 9 mai, réclame l'honneur de commander les grenadiers précédant la première vague, entraîne son groupe sous un barrage violent de mitrailleuses et d'artillerie, entre le premier dans la tran chée allemande, enlève ses hommes à l'attaque de la deuxième tran» cliée. Arrêté par une mitrailleuse, tente de la neutraliser lui-mêma à coups de grenades, tombe mortellement frappé, appelle son capitaine et lui indique l'emplacement de la mitrailleuse avant de mourir. » Signé : Grossetti.
'^ Il devait y en avoir encore 34 ; en tout 165 sur 855 mobilisés.