‹ Un preneur d'âmesChapitre 5 sur 54 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

« Un soir du mois de mai 1917 , raconte M. l'abbé Armand Thiébaud^, alors brancardier à V Armée d'Orient, trois marsouins du 4^ colonial revenaient de la cantine italienne. Pour se consoler des dangers courus V avant-veille, ils avaient bu plus qu'il ne Jallait. Une dispute s'engagea entre eux et quelques hommes de notre formation. Le vin aidant, des menaces furent proférées et des coups allaient être donnés. Je m'interposai en face du plus bruyant des trois coloniaux. Déjà il levait un litre de « cinzano » pour me le briser sur le crâne, lorsque tout à coup son bras tomba, sa colère disparut, ses yeux se remplirent de larmes : « Pardon, monsieur l'abbé I Excusez-moi... Oh! le « Père Lenoir ! notre aumônier ! un saint ! Vous le con- « naissiez? Dire qu'ils l'ont tué! )) Au souvenir de son aumônier, le loup était devenu agneau. Il oublia sa querelle pour faire l'éloge de cet homme qui avait été l'incarnation de la charité et regagna tranquillement le bivouac. »

Le fait se passait dans un coin montagneux de l'extrême Serbie, près du village en ruine qui fut Cégel.

Le souvenir que laissait le Père Lenoir continuait son apostolat. Il le continue encore aujourd'hui.

Sa tombe, entretenue de fleurs et de couronnes, fut longtemps un lieu de pèlerinage, où les coloniaux venaient puiser, le plus souvent à genoux, la force de « tenir ».

* Vicaire d'Olivet f Loiret), lettre du 3 janvier 1918,

L'oubli ne fanera point de si tôt les grâces de cette tombe.

« Nous sommes en ligne, écrit, cinq mois après sa mort, un de ses soldats, et nous pleurons encore notre cher aumônier^. »

Offrant ses condoléances aux parents du Père, un capitaine d'état-major disait : « Si toutes les amitiés, toutes les sympathies, toutes les reconnaissances qu'a laissées parmi nous le Père Lenoir s'exprimaient, c'est par centaines que se compteraient les lettres partant de Serbie et de France à votre adresse. Mais le Père Lenoir n'avait laissé cette adresse qu'à quelques amis^. »

Depuis lors, les témoignages de vénération se sont accumulés , déconcertants. Ils sont venus de partout. Celui qui figure en première page de ce livre est extrait d'une longue lettre qui n'était nullement destinée, quand elle nous fut écrite, à la publicité. Seule son affection pour le Père Lenoir a fait accepter au général Gouraud une brèche à sa réserve habituelle.

Combien d'autres, par correspondance ou de vive voix, ont témoigné de nfiême ! Des généraux, comme le Gouvern,eur militaire actuel de Paris % le chef de la brigade coloniale de Toulon^, l'ancien commandant de l'artillerie de la 4^ armée % des officiers de tous grades, des médecins, des prêtres : on retrouvera leurs jugements au cours de cet ouvrage. Mais plus significative encore est l'admiration des simples soldats : précieuse est celle qui éclate, sous le choc des événements, dans des lettres naïves adressées à leur aumônier^ ,' plus

' Soldat Pierre Villemenot, 7 septembre 1917.

* Commandant (alors capitaine) Mury, 8 juillet 1917.

3 Général Berdoulat.

< Général Pruneau , actuellement comd* la subdivision d'Orléans.

s Général Malcor.

6 Sur les instances de son oncle, le R. P. Vétillart, le Père Lenoir conserva, à partir de novembre 1915, des lettres où se manifestait plus particulièrement l'action de la grâce, et dont il pourrait après la jj:ucrre, lui assurait-on, tirer de belles pages à la gloire de l'Eucharistie

précieuse celle qui, ayant résisté à l'usure, se révèle après plusieurs années, au hasard des circonstances.

Petits cultivateurs du Lot ou de la Loire, Jardiniers de la banlieue de Marseille et de Toulon, coloniaux inconnus rencontrés dans le Métro, prêtres ou séminaristes de vingt diocèses, religieux de toute robe, employés de banque, pharmaciens, typographes, chauffeurs de transatlantique, revendeur de meubles, mécaniciens, concierge, soldats de Varmée du Bhin,... leurs dépositions sont là, dans nos cartons, réclamant chacune un tour de faveur pour échapper à l'obscurité.

Si nombreux sont les documents en notre possession, que nous serions tenté de remercier les personnes qui, en hésitant à nous communiquer ceux qu'elles possèdent, ont bien voulu d'autant diminuer notre travail. Le motif de leur refus, toujours le même, était encore un hommage : «. Ces lettres nous sont trop précieuses, disaientelles j nous aurions si peur de les perdre!* »

Cette richesse documentaire a fait aussi notre tourment. Malgré nos efforts, le volume est devenu gros, bien gros pour une si courte vie. La faute en est aux amis du Père Lenoir. Les coloniaux qui l'ont vu à l'œuvre nous ont i^épété à l'envi : « Impossible de le mettre en valeur sans reconstituer l'histoire du régiment. Supprimer de votre récit les horreurs du cratère de Massiges, du fortin de Beauséjour, des fondrières de Biaches ou les étapes épuisantes de Macédoine, c'est laisser notre aumônier en l'air. Pour faire du vrai, il faudrait le peindre en pleine masse, au milieu d'une fresque semblable à celles qui décorent les colonnades des Invalides, »

' En fait, c'est à ceux qui ont bien voulu nous faire part de leurs richesses que va notre reconnaissance. Leurs noms se trouvent dispersés dans les pages de ce volume. Qu'ils soient ici tous ensemble remerciés.

Apprenant que plus de deux cent cinquante sermons de guerre nous ont été conservés , — rédaction ou canevas, — un officier écrit d'autre part : « Ces discours font partie intégrante de la vie du régiment. Vous ne pouvez vous dispenser de les citer largement. »

« Et n'oubliez pas ses lettres! nous dit-on de vingt cotés. Sa prodigieuse correspondance était pour beaucoup dans le prolongement de son influence. »

Pareillement, qui nous pardonnerait de négliger les récits eucharistiques que le Père a publiés ?

Avec plus de raison encore, ses frères en religion tiennent à ce que soit signalée, autrement qu'en passant, l'intensité de vie intérieure qui alimentait une pareille activité.

Nous avons pourtant fermé Voreille à bien des suggestions. On nous a dit notamment : « Le Père Lenoir fut aussi remarquable professeur — ou, pour mieux dire, éducateur — qu'admirable aumônier. Les anciens élèves de Marneffe n'admettraient pas que vous le taisiez. » Bien volontiers nous proclamerons cette maîtrise. Mais à trop insister sur le professeur, ne risquerions-nous pas d'être obligé de nous répéter ensuite? Sauf l'adaptation nécessaire à la vie des camps, sa méthode pour saisir les âmes et les grandir était toujours la même.

Faut-il une dernière excuse pour l'épaisseur du volume? Nous la prenons des lèvres du colonel Thiry : « Le Père Lenoir était un homme exceptionnel, » Et il ajoutait : « Quand on a rencontré dans sa vie un homme pareil, on est sûr de n'en pas rencontrer un second. »

Exagération?... Peut-être, Du moins elle fixe l'impression produite par notre aumônier et la profondeur de son influence. C'était tout le dessein de cet avant-propos.

En là fête de saint Pierre et saint Paul y 29 juin 1921.

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