CHAPITRE HUITIÈME
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Au bout de quelques instants un jeune homme de vingt-cinq ans s'inclinait devant lady Mitliden d'un air modeste, mais qui ne manquait pas d'assurance. Il portait le costume des prêtres irlandais, le chapeau rond,
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la perruque ornée d'une large tonsure, l'habit noir à la française , ouvert par devant et laissant voir les plis du jabot , la culotte de soie rattachée au-dessous du genou à l'aide d'une boucle d'acier bruni , les bas de laine et les souliers à boucles d'argent. La figure de ce jeune homme était belle, et malgré la légère altération causée par la fatigue, ses traits conservaient un grand air. Gomme Tom, il avait le nez bien dessiné, les yeux du plus beau bleu, la bouche petite, l'ovale du visage parfaitement correct. La ressemblance eût été plus remarquable encore , si au lieu de la perruque qui s'aplatissait jusque sur ses yeux , il eût laissé flotter en liberté les magnifiques cheveux blonds dont quelques mèches rebelles voltigeaient autour de son front. Le jeune ecclésiastique avait en outre la beauté morale qui manquait à la physionomie de Tom ; ses yeux étaient vifs, brillants , intelligents, et
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la finesse des lèvres accusait , même quand elles étaient en repos, la grâce du sourire. L'expression générale de cette physionomie était plutôt gaie que triste , et cependant en l'examinant avec attention, on y remarquait ce je ne sais quoi mélancolique qui émeut le cœur et fait rêver l'imagination.
Le nouveau venu jeta un regard de complaisance sur l'excellent souper que Tom savourait , et dit à lady Mitliden d'une voix dont le timbre harmonieux était parfaitement en accord avec les grâces de sa figure:
— Je vous avoue, madame, que je suis très-fatigué et très-affamé ; je vous demanderai donc la permission de me reposer et de me fortifier en même temps.
En disant cela, et présumant que sa demande ne pouvait manquer d'être accueillie, le jeune ecclésiastique avait pris une chaise et s'apprêtait à s'asseoir vis-à-vis de
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Tom, lorsque lady Mitliden lui posa vivement la main sur l'épaule, et lui dit avec une vivacité mêlée de colère :
— Que faîtes -vous donc, monsieur Tabbé ?
Le jeune homme regarda alternativement d'un air étonné lady Mitliden en courroux et Tom , qui se carrait silencieusement dans son orgueil ; puis il laissa retomber la chaise qu'il tenait et dit humblement à lady Mitliden dans un langage qui trahissait une certaine affectation :
— Si j'ai causé un scandale, madame, je suis tout prêt à m'en confesser et à vous demander l'absolution de mes fautes. Mais je suis sûr que monsieur ne demanderait pas mieux que de m'admettre à sa table.
— Silence , monsieur l'abbé , répliqua lady Mitliden , n'aggravez pas vos torts. Vous vous assoirez à votre tour à cette table, mais quand son... (elle allait dire son
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altesse, mais elle reprit par prudence) quand monsieur l'aura quittée. Vous eussiez dû penser, monsieur l'abbé, que là où les femmes se tiennent debout, les hommes ne doivent pas s'asseoir.
Cette fois, l'Irlandais examina plus attentivement Tom qu'il ne l'avait fait jusqu'ici ; il cherchait le mot d'une énigme et se demandait quel pouvait être le personnage à la table duquel il était défendu de s'asseoir.
— Ma chère dame, dit Tom à lady Mitliden, je me reprocherais de mettre plus longtemps votre dévouement à l'épreuve. Je désire et au besoin j'exige que vous preniez du repos ; asseyez-vous , ma gracieuse hôtesse.
— Mais qui vous servira? demanda la vieille dame.
— Parbleu ! monsieur l'abbé , dit Tom cavalièrement.
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Le jeune prêtre recula d'un pas , et une vive rougeur couvrit sa figure.
— Moi, murmura-t-il. Mais ce mouvement de la fierté blessée n'eut que la durée d'un éclair ; presque aussitôt ses traits re-^ prirent leur sérénité.
— Il y a certains emplois modestes en apparence que les plus élevés d'entre les hommes ne rougiraient pas de solliciter , dit lady Mitliden d'un ton sentencieux.
La réflexion de la vieille dame fut suivie de cette exclamation que Toin répétait assez fréquemment depuis quelques instants :
— A boire!
L'abbé sourit, prit une bouteille entre ses cinq doigts aristocratiquement effilés , puis il remplit jusqu'aux bords le verre que Tom lui présentait.
Le vin de France continuait à produire ses effets : Tom commençait à s'humaniser et se sentait disposé à se montrer bon prince.
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Aussi, après un moment de silence, il dit à l'inconnu :
— H ne serait pas juste, monsieur l'abbé, de faire attendre plus longtemps votre appétit qui parait pressé; mettez-vous à table, je vous le permets.
Ici lady Mitliden poussa une exclamation de surprise, et comme le respect l'empêchait d'exprimer la douleur que lui causait une pareille violation des lois de l'étiquette, elle prit le parti de sortir pour n'être pas témoin de ce qu'elle regardait comme un scandale.
Lorsque les deux jeunes gens furent restés seuls , l'abbé ne s'occupa d'abord que de combler le vide de son estomac ; mais quand sa première faim fut apaisée , il parut examiner avec une secrète satisfaction le trorphée militaire qui occupait le centre du pourtour de la salle à manger. Le costume que Tom portait fut aussi l'objet d'un exa-
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men sérieux. La conversation s'engagea à la suite de cette double série d'observations. Pour reproduire cette conversation , nous demanderons à nos lecteurs la permission d'employer la forme dramatique et de mettre le nom des interlocuteur^ en avant de chaque réplique.
L'abbé regardant Tarn {à part). — Voilà bien la plus singulière figure de grand personnage que j'aie rencontrée en ma vie ! (Haut.) La décoration de cette salle, le costume que vous portez , tout me dit que je suis ici en pays ami ; mais avant de m'en croire sur, permettez moi, monsieur, de vous adresser une question.
Tom. — Je vous le permets.
L'abbé. — Suis-je encore loin du château d'une excellente dame qu'on nomme lady Mitliden ?
Tom. — Vous y êtes en ce moment même.
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L'abbé. — Cette dame qui vient de sortir était donc...
Ton, l'interrompant. — Lady Mitliden en personne.
L'abbé, à part. — C'est singulier ! (Haut.) Et ne pourriez-vous pas m'apprendre où je pourrais rencontrer un de mes amis , un voyageur comme moi, sir Morray de Broughton?
Tom , avec ètonnement. — Vous connaissez sir Murray ? Eh bien ! celui que vous cherchez était hier ici, et je l'attends.
L'abbé, avec joie. — Vous le connaissez donc aussi?
Tom , raillant. — Un peu !
L'abbé , à part. — En ce cas , je suis sauvé !
Ton , à part. — Cet homme est des miens.
L'abbé , haut. — Maintenant , monsieur , je puis vous avouer que je ne suis pas ce
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que je parais être ; le costume que je porte est un déguisement, et rien n'est plus opposé à la profession de prêtre que la profession que j'exerce.
Tom. — Vous êtes?...
L'abbé, souriant. — Soldat,
Ton. — Et au service de quel pays ?
L'abbé. — De l'Ecosse.
Tom. — Allons donc! Ne savez-vous pas que L'Ecosse n'a pas d'année à elle , et que les Écossais qui portent les armes sont incorporés dans les régiments anglais !
L'abbé. — J'appartiens cependant bien à l'armée écossaise , à celle qui s'organise secrètement, et qui n'attend plus que le signal pour lever l'étendard de l'indépendance : vous comprenez !
Tom , se souvenant — Ah ! oui , oui ! Vous êtes de ceux qui veulent replacer le roi légitime au trône de ses ancêtres ; enfin ; vous tenez pour les Stuarts?
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L'abbé. — Sans doute !
Ton , gracieusement. — C'est bien , mon ami, c'est très-bien ! Voilà qui vous fait honneur ! Et quand l'armée écossaise sera organisée , quel grade espérez-vous y obtenir? serez-vous bien brigadier?
L'abbé, gaiement. — Oh ! mieux que ça!
Toh , se faisant tout à fait bon prince. — Officier, peut-être? lieutenant?
L'abbé. — Mieux que ça !
Tom. — Diable ! vous avez de l'ambition, jeune homme! Mais étes-vous bien sûr de votre capacité?
L'abbé. — De ma capacité, non ; mais de mon courage et de ma loyauté, oui.
Toh. — C'est quelque chose. Allons, n'en parlons plus. Vous voulez être et vous serez capitaine.
L'abbé. — Mieux que ça!
Ici il se fait un moment de silence. La figure de Tom se rembrunit et exprime de
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plus en plus la défiance. Au bout d'un moment la conversation se renoue de la manière suivante :
Ton, les yeux fixés sur l'abbé. — (A part.) Ce jeune drôle a un aplomb! Je suis curieux de savoir jusqu'où son outrecuidance peut aller. (Haut,) Puisque le grade de capitaine ne suffit pas à votre ambition , vous espérez donc être colonel ?
L'abbé. — Mieux que ça.
Tom. — Encore ! Général, peut-être?
L'abbé. — Mieux que ça.
Toh. — Ah! par exemple!... voilà qui est trop fort, et il m'est avis que pour afficher des prétentions si hautes , vous avez bien peu de barbe au menton !... Yoyons , que prétendez-vous être? Répondez.
L'Abbé. — Vous ne devinez pas?
Tom. — Non, parbleu ! Je ne devine pas. Nouveau silence. L'abbé à son tour paraît embarrassé , et semble craindre de s'être
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intprudemment avancé. Il reprend enfin avec
vlt et dignité : — Vous me permettrez, monsieur, de ne rien ajouter. Puisque vous ne comprenez pas à demi-mot, j'attendrai pour parler que sir Murray de Broughton soit de retour.
Le ton de résolution de l'abbé avait imposé à Tom , qui n'osa pas réitérer sa question. De son côté l'abbé paraissait bien décidé à se taire. Cependant la curiosité de ce dernier n'était pas satisfaite , il flairait une énigme et désirait en connaître le mot. Il reprit donc le premier, après avoir examiné pendant quelque temps les armes des Stuarts gravées au fond de son assiette d'argent.
L'abbé. — Je serais désespéré, monsieur, de vous laisser de moi une opinion défavorable. Après tout , vous m'avez admis à votre table , et je vous dois de la reconnaissance. Si vqus le voulez bien, nous oublierons de part et d'autre nos sujets de mauvaise
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humeur* et nous recommencerons à causer comme deux bons amis.
Tom, avec l'accent de la vanité blessée. — Oh ! amiç ! monsieur !
L'abbé. — Soyez tranquille, monsieur , l'amitié d'un homme tel que moi ne peut pas déshonorer, que je sache, un homme même tel que vous.
Ton, à part. — Ce que dit ce petit abbé est passablement impertinent !
L'abbé. — Êtes- vous aussi soldat, monsieur !
Tom. — Oui, monsieur.
L'abbé. — Au service de quel pays ?
Tom. — De l'Ecosse et dans la même armée que vous.
L'abbé, reprenant sa bonne humeur. — Vous êtes des nôtres ?
Tom , se redressant fièrement. — J'ai des miens, monsieur, mais je ne suis des des nôtres de personne.
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L'abbé , étonné. — {A part.) Cet homme est un fou, ou l'orgueil proverbial des Écossais est encore plus grand qu'on ne le croit. [Haut y en imitant le ton hautain que Tom a pris précédemment) Et quel grade espérezvous avoir dans l'armée écossaise? Serezvous bien brigadier?
Tom. — Mieux que ça !
L'abbé. — Lieutenant?
Toit. — Mieux que ça !
L'abbé. — Capitaine peut-être?
Tom. — Mieux que ça !
L'abbé , ironiquement. — Vous serez donc colonel?
Tom. — Mieux que ça !
L'abbé. —Général?
Tom. — Mieux que ça !
L'Abbé, moitié sérieux, moitié riant. — Oh, alors ! vous êtes donc le prétendant luimême?
Tom n'eut pas le temps de répondre à
cette question : on entendit du dehors le pas de chevaux et le bruit de sabres traînants sur le sol. L'intendant de lady Mitliden entra dans la salle à manger , qu'il traversa rapidement pour aller retrouver sa maîtresse. Il était pâle , tremblant , effaré. Bientôt après lady Mitliden reparut à son tour ; elle était aussi pâle , aussi agitée que son intendant.
Le jeune abbé se leva rapidement /s'approcha d'une croisée et put reconnaître par lui-même la cause de cette alerte. Les mêmes dragons que nous avons déjà vus à l'auberge de la Hache du Lochaber , descendaient de cheval devant la grille du château. Un petit homme vêtu d'une houppelande grise à double collet parlait vivement au chef de la troupe armée. A la vue de cette troupe , le jeune prêtre irlandais se troubla visiblement, comme s'il se fût cru personnellement en danger.
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— Venez, venez, dit lady Mitliden en s'approchant de Tom , il faut vous cacher! Mon intendant se charge de recevoir les dragons, et j'espère que grâce à ma réputation d'excellente hanovrienne , ils m'épargneront la honte et le malheur d'une perquisition.
Tom quitta brusquement la salle à manger, et lady Mitliden qui le suivait allait refermer la porte sur elle , lorsque le jeune prêtre lui prit résolument la main et lui dit :
— Demeurez , de grâce , madame ; vous êtes lady Mitliden, par conséquent , je ne suis pas un étranger pour vous. Je suis celui que vous attendez depuis quinze jours , celui que sir Murray de Broughton a été chargé de vous amener. Vous comprenez , . madame, que je ne puis sans danger me trouver en présence d'une brigade de dragons anglais.
Il serait difficile d'exprimer la stupeur et
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la colère qui se peignirent dans les traits de la vieille dame.
— Monsieur l'abbé, dit-elle avec un profond mépris à son interlocuteur , vous êtes un misérable imposteur ! oui, un imposteur ! continua-t-elle , car vous usurpez un titre qui ne vous appartient pas : celui que vous prétendez être est ici depuis hier.
— Ici! depuis hier! murmura l'abbé, frappé à son tour de stupeur. Alors, je vous demanderai la faveur de le voir.
— Vous l'avez vu.
— C'était donc?...
— Oui, monsieur l'abbé, c'était celui à la table duquel vous avez eu l'insolence de vous asseoir !
Un sourire agita les lèvres du jeune homme ; puis, reprenant un air sérieux que la gravité des circonstances ne justifiait que trop, il répondit à lady Mitliden avec un accent de chaleureuse sincérité :
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— Vous êtes dans l'erreur, madame; vous vous trompez ou on vous trompe. Sur quel témoignage appuyez vous vos convictions ?
— Sur le témoignage de sir M urray de Broughton.
Le jeune abbé pâlit et porta machinale* la main à son front en murmurant : Sir Murray !
— Quant à vous , monsieur , reprit lady Mitliden avec hauteur , vous attendrez ici les dragons anglais , vous les verrez , et ce sera votre punition. Mon château n'est pas fait pour servir d'asile à des vagabonds ou à des coupables.
Le jeune prêtre était tellement accablé , qu'il ne fit pas même un dernier effort pour retenir lady Mitliden. Il resta quelque temps immobile, et le sceau de la fatalité empreint dans sa physionomie, apparut en ce moment plus caractérisé que jamais. Cependant, Fin-
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stinct de sa conservation lui rendit se présence d'esprit : lorsqu'il entendit les sabres des dragons résonner sur les marches de l'escalier, il abaissa sa perruque sur son front et renferma de son mieux les quelques mèches de cheveux blonds qui s'en étaient échappées. Ensuite il alla s'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle , tira de sa poche un bréviaire, l'approcha de ses yeux de façon à masquer le plus possible sa figure et se mit à réciter à demi-voix une oraison en affectant le ton traînant et nasillard du clergé irlandais. Inquiet lui-même et debout près de la fenêtre, l'intendant de lady Mitliden n'avait pas remarqué les divers mouvements de cette bizarre scène.
Lorsque les dragons entrèrent , le brigadier Maxwell en tête , le petit homme vêtu en bourgeois que nous avons signalé, se glissa à leur suite dans la salle.
— Monsieur l'intendant, dit le brigadier
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m vieux serviteur de lad y Mitliden, nous n'avons pas voulu passer devant le château . de votre respectable maîtresse sans lui présenter nos hommages et porter avec elle la santé de notre roi et de son digne neveu le doc de Cumberland. Quant à monsieur, ajouta-t-il en désignant le petit homme vêtu en bourgeois , je vous le présente comme un honorable apothicaire en quête de son élève , qui s'est échappé. Il a fait route avec nous depuis la dernière étape.
— Ma maîtresse est absente , dit l'intendant en apportant sur la table deux bouteilles cachetées, mais son vin est toujours à la disposition des braves défenseurs de l'ordre et de la constitution.
— Savez-vous, reprit le brigadier en essuyant la sueur qui coulait de son front, que depuis quelque temps notre métier devient bien rude? Nous passons toutes nos journées à galoper dans votre pays de mon-
tagnes sans prendre un seul instant de repos. Il est vrai que le moment est critique : on prétend qu'une frégate française a débarqué ces jours-ci des personnages, trèssuspects, et il nous est enjoint de faire les perquisitions les plus minutieuses dans tous les châteaux qui bordent la côte.
L'intendant ne put réprimer un mouvement d'effroi en entendant le brigadier parler de perquisition.
— Buvez donc ! brigadier , interrompit-il.
— Quant au château de lady Mitliden , c'est différent, reprit celui-ci ; toute la cavalerie anglaise le connaît , et on ne se permettrait pas d'y ouvrir seulement une porte.
En ce moment le regard du brigadier tomba sur le jeune prêtre irlandais, qui continuait à remuer les lèvres comme s'il eût récité des prières , mais qui en réalité prenait le plus vif intérêt à la conversation.
VU PHtTMDANT. SOS
— Quel est cçt inconnu? demanda Maxwell à haute voix.
En entendant cette question, l'abbé rapprocha encore plus son bréviaire de sa figure et se mit à marmotter distinctement : Orermis* Vere dignum et justum est, œquum etsalutare...
— Apprenez-moi donc quel est ce baragouineur ! demanda une seconde fois le brigadier à l'intendant.
— Son baragouin ne vous l'apprend-il pas de reste? répondit l'intendant naturel* lement et sans malice , c'est un diseur de patenôtres, un de ces pauvres diables de prêtres irlandais qui s'en viennent manger leur pain sec à la fumée de nos cuisines écossaises.
— Nos tibi semper et ubique grattas agere, continua l'abbé en élevant la voix comme s'il eût été saisi d'un redoublement de ferveur.
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— Depuis quand ce jet\ne homme est-il ici ? reprit le brigadier.
— Depuis une heure environ, dit l'intendant. 11 était fatigué et affamé, et lady Mit* liden ma maîtresse n'a pas pu se dispenser de lui offrir un verre de vin et un morceau de pudding.
Le brigadier Maxwell parut se recueillir un instant, après quoi il s'adressa directement au prêtre irlandais , et lui dit :
— Jeune homme, d'où venez- vous? où allez-vous? comment vous nommez- vous?
Sans lever la tête , l'Irlandais psalmodia : Domine Pater omnipotem, per Christum Dominant nostrum...
— Psalmodier n'est pas répondre, répliqua le brigadier. Avancez ici, monsieur l'abbé, et montrez -nous vos papiers de route.
Si on avait pu voir en face la figure du faux abbé, on aurait remarqué qu'en cemo-
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ment il élevait son regard comme pour solliciter l'assistance du ciel. Tout à coup le contact d'une main sèche, mais robuste encore, qui venait de s'abattre sur son épaule, le fit tressaillir jusqu'au fond du cœur. Cette main était celle de master Cromby. Le malin apothicaire s'étant approché à pas de loup avait insinué un coup d'œil entre le bréviaire et le visage de l'inconnu , et en ce moment il jugeait à propos d'annoncer sa présence.
— Je vous retrouve donc enfin, monsieur Tom ! dit master Cromby sans dissimuler sa joie. Mais pourquoi diable étes-vous déguisé de la sorte? Voyons , répondez-moi et n'ayez pas peur. Vos affaires sont parfaitement en règle; le flacon que vous avez donné hier à la vieille Marthe ne contenait que du pro- 1 oxyde d'oxygène. Or, il est reconnu que le protoxyde d'oxygène n'a jamais empoisonné personne. Ainsi , vous pouvez lever la télé
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maintenant et regarder la force armée es face.
L'Irlandais comprit probablement qu'il était l'objet d'une méprise et que cette méprise pouvait le sauver. Il ne répondit pas de peur que le son de sa voix ne dénonçât trop tôt la vérité. Comme master Gromby insistait, il exprima seulement par un geste sa volonté négative.
— Vous êtes timide, mon garçon, dit master Gromby, traduisant la pantomime de son élève présumé, vous n'osez pas vous expliquer devant tant de monde et vous désirez attendre que nous soyons seuls. Que votre volonté soit faite ! Je ne cours pas après vous pour vous contrarier.
Cette scène de reconnaissance avait dissipé tous les soupçons du brigadier; il s'adressa à master Cromby et lui dit :
— Mon cher monsieur, puisque vous avez retrouvé celui que vous cherchez, fai-
lift HlftTEltDANT. 300
tes-nous l'honneur de vider an verre de vin avec nous à la santé de Sa Majesté George II, après quoi nous vous laisserons.
— Oui, oui , dit master Cromby en vidant son verre, et que saint George, patron de la vieille Angleterre, envoie au diable tous les prétendants !
Le brigadier se retira avec ses hommes , accompagné jusqu'à la grille du château par l'intendant de lady Nitliden. Resté seul avec master Cromby, le jeune prêtre irlandais s'avança vivement vers celui-ci et lui dit avec un accent qui trahissait encore un reste d'émotion :
— Si votre méprise a été volontaire , je vous en remercie ; si elle a été involontaire, je vous remercie encore , car dansJesdeux cas vous m'avez sauvé.
Au son de cette voix doucement vibrante et qui empruntait à un reste d'altération je ne sais quel charme mélancolique , mus-
910 ril FRÉTfiNBANT.
ter Cromby avait reconnu son erreur.
— Qui étes-vous donc? demanda-t-il à l'abbé.
— La prudence me conseillerait de ne pas vous répondre, dît celui-ci, mais j'aime mieux être imprudent qu'ingrat. D'ailleurs, à quelque opinion que vous apparteniez, je crois que vous êtes un honnête homme et que vous ne trahirez pas ma confiance.
En parlant ainsi , l'abbé tira de sa poche un petit carnet, en détacha une feuille de papier, et écrivit au crayon sur cette feuille volante les mots suivants :
« Je reconnais devoir au porteur de ce billet la somme de cent guinées, que je lui payerai si la Providence seconde mes desseins et me donne les moyens d'acquitter mes dettes.
« Charles-Edouard , Prime régent d'Ecosse. «
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Après avoir lu ce billet, master Cromby s'inclina respectueusement; mais se relevant aussitôt, et s'adressant au fils de Jacques III:
— Prince, lui dit-il, vous avez eu raison de mettre votre confiance en moi ; tout whig sincère que je suis , je ne la trahirai pas. Hais permettez-moi de vous dire la vérité. Celui qui vous a conseillé de venir en Ecosse vous a donné un mauvais conseil. Quant à moi , si j'avais l'honneur d'être l'ami de votre altesse royale , au lieu de la bercer d'illusions folles et d'espérances imaginaires, je lui dirais avec respect, avec fermeté:
« Quittez l'Ecosse ! prince , renoncez à un projet qui fera couler du sang, des larmes et ne changera rien de ce qui est , n'amènera rien de ce que vous désirez. Pensez encore à l'Ecosse , mais comme à une mère que vous ne devez plus revoir. Tâchez d'où-
212 Bit PRETENDANT.
blier que vous étiez né pour être roi, et s'il se trouve encore des courtisans pour vous répéter que FÉcosse vous attend, qu'elle vous désire, qu'elle vous appelle, répondezleur, non pas sans amertume, mais sans arrière-pensée : « Messieurs , le sort d'une « grande nation comme la nation anglaise « ne peut pas dépendre des caprices d'un « seul homme. L'Angleterre s'est donné un « gouvernement, elle le gardera, et si « jamais elle l'abandonne , ce ne sera pas « seulement pour substituer un nom à « la place d'un autre en tête du contrat « social. »
Pendant quemaster Gromby parlait, Charles-Edouard avait témoigné plusieurs fois son émotion. Il l'interrompit à la fin et lui dit avec un mélange de fierté et de tristesse :
— Assez, monsieur, assez !
Masler Cromby déchira alors le tilre de
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créance que le prince lui avait remis, el il
— Je vous ai sauvé, mais vous m'avez permis de dire la vérité : nous sommes
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