‹ Un prétendantChapitre 12 sur 22 · MEL1NE,CANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

MEL1NE,CANS ET COMPAGNIE

1IBBAIBIB, larRIMBIIS HT VOJDBBIB.

La physionomie d'une petite ville a été si souvent décrite , et quelquefois si supérieurement , qu'un écrivain de quelque expérience commettrait , à notre sens, un péché littéraire en essayant de la décrire encore. Certaines idées, pareilles à certaines femmes , n'ont de prix que pendant leur jeunesse : une fois arrivées à l'état de décrépitude , c'est-à-dire de lieu commun , ce sont des chiffres morts qui ne doivent plus compter que comme appoint , et ce qu'on a de mieux à faire , c'est de les abandonner aux débutants qui ont encore

besoin de rompre leur style aux difficultés du genre descriptif.

Nous laisserons donc à l'imagination de nos lecteurs le soin de suppléer à notre silence , et de se représenter , du pignon des toits au pavé des rues , la petite ville dans laquelle doivent se passer les principaux événements de l'humble drame dont l'exposition va commencer. Pour ne pas gêner nos suppléants dans les évolutions de leurs pensées, nous tairons même le lieu de la scène, et, empruntant aux géographies à l'usage de la jeunesse , leur langage aride et antipoétique , nous nous contenterons de dire:

La petite ville de*** renfermait, il y a deux ans , épcrifne à fcquetle Remonte noire rétit, une population <dè six mille âmes , population que nous n'avons aucune raison de érowe notablement augmentée. Il -s'y fait lia petit coimiierce dex^crasTtdepriHleaùxVon y trouve afu&i quelques -fttbwques de bas. 'Enfin «lie possédait , «t possède encore aujourd'hui un tribunal de premftètfe instance fct titae seôspréfefcture.

Une sous»*préfecture et on tribunal ! Voici donc tes deux principales lignes <du tableata. Maintenant permis ati lecteur 'de grouper, tfa-

tour # ce double foyer administratif et judis eiaire, toutes ces passions mesquines, toutes ces ambitions subalterne* , toutes, ces préte»tions. excessives, plantes grimpante* et vivaeea qui ne fleurissent qu'en province, et se cramr ponnent jusqu'à la mort à la muraille , au twnc d'arbre , eu «a mot au centre tel quel * qu'elles oat une fois choisi pour point d'appui.

Le tribunal de la petite ville, de*** était composé, comme presque tous tas tribunaux de première instance , d'un président, (te trois juges , d'un juge suppléant , d'un substitut , et enfin d'un procureur du roi. Ce dernier étant appelé à jouer le principal rôle dans noire récit, nous laisserons aux événements le soin de montrer son caractère dans tout son jour , et nous nous bornerons à constater qu'il est bien l'homme qu'annonce notre titre., l'homme <k eu jus y comme on dit au palais»

Bu reste, en faisant saillir notre berça sur un fond obscur, nous n'avons fait qu'observer rigoureusement les lois de la perspective et suivre les traditions de l'expérience, S'il est permis de comparer un tribunal de province à un tout homogène , à un corps humain dont les différents membres ont tous une destination particulière et concourent ^ ta régularité de

4 Lt FR0GCIBD1 DU 101.

l'ensemble, voici comment nous répartirons les rôles et monterons la machine. Le président sera le masque chargé de distribuer aux parties la condamnation ou l'acquittement, la négation ou l'affirmation, sous la forme d'une oscillation perpendiculaire ou horizontale du sinciput. Ceci admis, les trois juges seront l'estomac qui digère les mémoires à consulter des plaideurs et les dossiers des avoués, les épaules qui supportent l'éloquence des avocats et les procès-verbaux des agents de l'autorité , les bras enfin qui doivent répéter machinalement lés gestes que fait la tête. Quant au juge suppléant, dans notre tableau figuratif il représentera à lui seul les deux jambes , plus heureux en ceci que ce figurant de l'Opéra qui , dans la Caravane y n'avait jamais joué que le rôle de la jambe droite. N'est-ce pas au juge suppléant que reviennent naturellement toutes les expéditions hors la ville, les commissions rogatoires , les descentes de lieux , les arbitrages , les bornages , tout ce qui exige enfin une certaine élasticité dans le jarret et une chaussure à l'épreuve des terres labourées ?

Que manque-t-il maintenant à notre création pour être complète, à notre bonhomme pour se mouvoir et respirer, pour penser et pour agir,

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pour voir et pour entendre, pour vivre , pour être ? Il lui manque une petite portion de cet élément indéfinissable , fluide selon les uns , matière selon les autres , que ceux-ci appellent âme et ceux-là cervelle. Eh bien ! l'âme de ce corps passif et somnolent qu'on nomme un tribunal de province , c'est le procureur du roi ; c'est lui qui imprime une impulsion à la machine, lui qui distribue aux poumons l'air, aux vaisseaux le sang dont ils ont besoin ; lui qui dit à la tête : Remue ! aux jambes : Marchez ! à l'estomac : Digère ! Lui seul représente la vie, la jeunesse , l'avenir ; lui seul , entre tous les membres du tribunal , a autre chose qu'un code sous la mamelle gauche , et autre chose qu'un pendule dans la tête. Lui, c'est le jeune officier belliqueux et plein d'ardeur, qui , en voyant un vétéran blanchi sous le harnois , marcher l'œil terne et les épaules voûtées , détourne dédaigneusement la tête en murmurant : Ganache !

Le tribunal de la ville de*** ressemblait parfaitement au spécimen que nous venons d'esquisser ; aussi comme f application d'une théorie générale à un fait particulier entraîne toujours de longs développements , nous garderons-nous de nous arrêter aux nuances spé-

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ciates , et , sous femtt* réserve* quç de di^H , noua entama brusquement en matière.

Aux deux extrémités de la ville, dans deux maisons à peu près semblables , au moins à l'extérieur, à la même heure, au môme instant, deux individus du sexe masculin , maïs d'âge différent, se jetaient précipitamment à bas de leur lit, s'aventuraient sur les carreaux nus d'un véritable plancher de province, humide et froid, allaient considérer à travers les rideaux des croisées les premiers rayons du soleil qui doraient les toits voisins , et avec une précision mathématique, une concordance rigoureusement exacte; commençaient simultanément, à une minute près, les apprêts d'une toilette matinale, comme si une chaîne électrique , traversant la ville d'un bout à l'autre, eût imprimé en même temps à leur volonté la même direction , la même impulsion à leurs mouvements , et au moyen d'un courant rapide comme l'éejair, fait mouvoir en eux les mêmes ressorts.

Le premier des deux était un homme âgé de cinquante à soixante ans : sa tête avait l'aspect générale d'une tête de dogue : elle était ronde, et la pelure de cheveux ras qui la couvrait lui donnait un air de confraternité avec cette mirifique boule de Sancho Pança que Cervantes

Il FftOCUttVt MI *Q|« 7

a immortalisée et que Décampa , après Cervantes , a décrite au pweeaa ; se* yeux petit* , renfoncés, mais fins, vifs et mobiles comme ceux d'une souris, avaient cette expression particulière aux gens qui ont l'habitude des marchés , et pour lesquels une bonne claque d'une main dans l'autre équivaut & un contrat de vente par-devant notaire. Ses jambe* étaient trop peu longues et arquées en forme de fer à cheval , comme sont les jambes des maquignons , des fermiers , des marchands de bœufs, de tous ceux enfin qui enfourchent continuellement le bidet d'allure, trottent, la nuit, dans des sentiers glissants , et sont obligés , pour ne pas vider à chaque instant les arçons, de se cramponner aux flancs de leur monturç. Au demeurant, l'individu dont nous parlons avait un de ces galbes qui provoquent le sourire, mais non le mépris, et peut-être un amateur de caricature se fut-il plu 4 le voir; dans le simple appareil d'un rentier de province au saut du lit , exposant bravement aux rayons naissants du soleil un abdomen volumineux et deux mollets velus , sillonnés par des muscles saillants. Bu reste , quoique seul , il ne restait pas muet , et à chacun de ses mouvements il accolait lui-même une annotation.

Ainsi , en se jetant hors du lit , et .en laissant tomber ses deux talons sur le carreau, il s'écria du ton d'un homme qui vient de finir un marché :

— Tope ! ça y est.

Après avoir écarté les rideaux de la croisée et jeté un coup d'oeil au dehors , il grommela avec une satisfaction incontestable :

— Voilà le soleil qui me fait la risette! c'est bon signe.

Enfin , après avoir ouvert et fermé deux ou trois tiroirs sans y trouver probablement ce qu'il cherchait , et en mettant la main sur un pantalon noir , partie essentielle de la toilette qu'il voulait faire, il murmura avec un accent de mauvaise humeur :

— Quelle scie d'être seul chez soi , de vivre dans son trou comme un ours dans sa tanière! on cherche pendant une heure la chose qu'on a sous la main , et on ne sait jamais le lendemain où on a mis ses effets la veille ! Ah ! du temps d'Ursule ! ajouta-t-il en donnant décidément à sa voix un timbre mélancolique , du temps d'Ursule ce n'était pas comme ça !

Alors il se dirigea vers une armoire pratiquée dans la muraille , en tira une bouteille à moitié pleine sur le ventre de laquelle on lisait

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ces mots : Vieux cognac, et il s'introduisit le goulot de cette bouteille dans la bouche. Quand il eut lapé deux ou trois gorgées du baume consolateur, il dit en passant sa langue à plusieurs reprises sur ses lèvres, en faisant résonner les parois de son gosier :

— Là , voilà qui chasse les brouillards du matin et les souvenirs.

De fait , et comme pour démontrer par la pratique la justesse de sa théorie, il acheva sa toilette sans plus de retardements , et avec une ardeur qui , dans un homme de son âge , accusait certains projets presque juvéniles. Cette toilette se composait , outre le pantalon dont nous avons parlé , d'un beau gilet jaune en poil de chèvre , qui au reflet du soleil , prenait une teinte incandescente , d'une chemise de toile garnie d'un jabot, et d'un habit noir dont la forme accusait une certaine antiquité , quoique le drap semblât tout nouvellement décati. En enfonçant avec peine ses bras dans les manches trop étroites de cet habit superlificoquentieux , le personnage , au lever duquel nous avons l'honneur d'assister, parut éprouver une recrudescence de mauvaise humeur : quand il eut, non sans peine, et après avoir risqué maintes fois de déchirer la soie

d& la doublure, #gagé$e*pftignets de l'étroite impasse &m laquelle Us étaient engagés , il fit faire èk ses d^*s bras un& espèce de moulinet , dans l'intention d'élargir les entournures qui étranglaient ses épaules , et il laissa échapper les exclamations suivantes :

— Je net veux plus qu'on m'impose des lois, moi ! je veux m'habiller à,ma guise, et flotter* si came convient, dans mes habits. Au (ait, s'il «te plaît h moi de porter une robe de mawarocuchi, qui peut s'y opposer ? Qui en. a le droit ? Je veux être libre et je sçrai libre , nqw, $w petit bonhomme !

L'innocent juron qui terminait cette apostrophe était une espèce de refrain que notre personnage ramenait chaque fois que sa volonté so rebiffeit contre une difficulté % c'était son cri de guerre chaque fois qu'il s'apprêtait à une lutta et avait besoin de se donner du cœur au vwtwu

Quand il eut, av. moyen d'une cravate en mousseline brodée aux deux coins , parachevé 3* toilette , et appliqué avec beaucoup de soin sur $a tète un chapeau de soie , il sortit de sa chambre à coucher» descendit au re*-de-chaussée, traversa une. salle à manger longue et large > au milieu de laquelle une petite table »

capsMe de tecevbir tout an jSus de«x couverte, semblait comme perdue, et éétia à «dessin , et pour fa première fois dépens dix ans , de prendre une grosse caiwie qui se dressait derrière m «poêle en Faïence , ouvrît la porte de la *#e, la nefewna dertriè*e lui à double tour, regarda *»eore te de! Mo* qui déroulait audess*s<4e &1éie ses fcorîfcûns resplendissants, étendit avec «ne sorte de solennité 4e bras , commie d«t faite César s'apprêtent à passer le Rtfbfctm , «et jeta d'une voix sonore ce mot :

— Allons !

Oie, le mette mot, prononcé par une bouche différente , rtftewtissark au même instant (dans une autte partie de la ville, le second personnage que nous avons annoncé , après avoir sauté à bas du lit comme *e premier, passé son pantalon, attaché ses bretelles, mis sa cravate , brossé son éhnpeau , avait aussi fermé derrière Itti la porte de sa maison à «double totfr, regardé le ciel , étendu \e bras , «t article d*tfne voix sonore :

— Allons !

Si bien qae , partis ensemble et po*ssés également par là toise, les deux étions! dorent se rencontrer dans l'air, et , pour nous servir k*e Fe*pres$«»i'd*ttn écrivain allemand ,

se souhaiter le bonjour entre deux nuages. Le second personnage , qui se faisait ainsi , par hasard , le double du premier, était un homme de trente à trente-deux ans. Il portait des lunettes , avait le front chauve , et toute sa personne accusait la fatigue prématurée des gens qui sont fréquemment en contact avec les intérêts et les passions des hommes. Son costume paraissait plus soigné qu'à l'ordinaire; son habit noir avait l'empreinte indélébile de ce qu'on nomme en province l'habit de cérémonie et gardait la trace des plis contractés dans le tiroir de la commode. Son pantalon , tendu au moyen de deux sous-pieds en cuir, s'arrondissait sur une botte dont le cirage brillait à l'égal du vernis; il avait enfin un chapeau de castor , un gilet de piqué blatac , et une chemise plissée à gros plis , chose remarquable à une époque où la province conservait obstinément les petits tuyaux, et luttait encore avec acharnement contre l'invasion du mauvais goût parisien. En province , où il faut cent fois plus de courage pour adopter une mode nouvelle que pour hasarder une opinion paradoxale, certains détails de toilette sont autrement significatifs qu'à Paris. En conséquence, il est permis de penser que le person-

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nage dont nous indiquons le costume était quelque peu un esprit fort.

Ce matin-là, pourtant, il fit une infidélité à ses habitudes ; au lieu de traverser, la grande me , comme il avait coutume de le faire , et de passer tête levée entre la double haie de cancans qui , sous forme de maisons, bordent les rues des petites villes , il prit un sentier détourné et marcha d'abord lentement, puis un peu plus vite à mesure que les préoccupations qui échauffaient son cerveau imprimaient plus de vivacité à ses mouvements et à ses pensées. 0r9 pendant qu'il côtoyait la ville d'un côté , l'autre personnage que nous avons vu se mettre en route la côtoyait d'un côté opposé. Lui aussi il alla d'abord lentement , puiâ un peu plus vite ; lui aussi il obéissait en marchant à une impulsion intérieure. En voyant ces deux hommes s'avancer d'un pas égal et dans le même sens par des chemins différents, on eût dit deux nuages chassés par une bonne brise . en.sens contraire, et qui doivent se rencontrer à un point donné de l'horizon.

La justesse de notre comparaison ne tarda pas du reste à être démontrée par le fait. Les deux provinciaux arrivèrent ensemble à la naissance d'un chemin vicinal qui figurait

If Ut VROCUKEVm DU BOt.

parfaitement le poivt centrai des deux comtes qu'ils avaient décrites., etti, après avoir hëK se heurter, tant t*t ee moment leurs f*» fêtaient pressés «ft leur préoccupation grande,, ils signalèrent leur jonction par ces mets, articulés «des deux parts avec *m nHomiennt mêlé de contrariété :

— Le père Lerat !

•— M. Rïohonwne 1

A eût été difficile «de derriner de prime -abord la cause du mouvement de mauvaise humeur qu'ils avaient laissé éclater, «et qu'ils s'efforcèrent d-aflleuTS de réprimer presque .aussitôt.

— Je ne m'attendais guère -à venus irmiêontrer,, dit le père Lerat >le premier *n exatm- •nani la toilette de son «atertocnteuravec curiosité, depuis quand les avocats se *èven*4fc aussi matin que les pierrots , et portent-ils u saut du 4tt une toilette de marié ? car wws êtes -fièrement cossu , M. ftiohomme !

— Vous me permettrez de tous retourner wtre observation, père Lerat, dit Parvocat en inspectant à son tour l'ancien marchand 4V vaine depuis la tête jusqu'aux pieds* Habit noir, cravate brodée , barbe fratche, tous êtes véritablement étourdissant. Et pourrait-an vous demander, ajouta l'avocat en essayant de

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dissimuler par ua sourire l'indiscrétion flagrante de sa question , pourra&on vous- devancier de quel côté vet» dirigez, vos pas dans un pareil équipage ?

— Tout droit devant moi , dit le père le rat «i indiquant du doigt le cheuùn qui se déroulait à travers la plaine ; et vous», M. Riekovune ?

— Moi aussi» dit l'avocat.

— Àve&vous l'intention de pousser jusqu'au Gredeu* > H* Riebomroe ?

— Peut-être ; et voua* père Lerat ?

— Peut-être aussi , dit à son tour le père Lerat.

.Quand deux individus , qui se connaissent* se remontrent bors de la ville qu'ils habitent, et accusent à peu près la même destination , l'usage ordinaire est qu'ils, s'aceouplent et marchent de conserve sous peine de laisser croire qu'Us sont en délieatesse. Or, H. Richomme et le père Lerat se connaissaient d'autant mieux , que celui-ci était un des «meilleurs clients de echû-là. Pourtant en cette occasion l'usage ordinaire reçut un démenti» l'avocat et le marchand d'avoine gardèrent le silence, et pendant un instant eu put reconnaître , au léger nuage de poussière qui jaillissait sous» leurs pieds ,

16 LB PROCUBBtH DU BOI.

qu'ils se sentaient tous les deux des inquiétudes dans les jambes.

— Je vous proposerais bien de faire route avec vous, dit le père Lerat , en continuante piétiner, mais d'abord mes vieilles jambes auraient peine à suivre' de jeunes jambes comme les vôtres , et je ne voudrais pas vous retarder si vous êtes pressé; ensuite je ne vous dissimulerai pas que l'affaire qui m'appelle aux Gredeux exige que je sois seul. Tenez, je vais tout vous dire : il s'agit d'un lopin de terre que je veux acheter ; ce lopin de terre appartient à un paysan , à un imbécile qui me le vendra pour rien , parce que j'ai l'air bonhomme et qu'on ne se défie pas des botanes gens ; mais s'il me voyait entrer dans le village avec vous , qui passez pour un malin , il me tiendrait la dragée si haute que je ne pourrais I pas la croquer, et mon affaire serait manquée. Les haricotiers de la campagne sont tous les mêmes, M. Richomme, ils se défient des hommes d'affaire , des avoués , des avocats , des gens d'esprit , enfin , comme du diable ; dès qu'ils aperçoivent seulement le bout d'oreille d'un de ces messieurs , c'est fini ; et pour leur arracher une mauvaise perche de terre glaise , il faudrait la couvrir d'or. Vous comprenez,

LE FBOGUMDa OU AOl. 17

M. Richomme ! ajouta le père Lerat en dignant les yeux , quoiqu'il eût le dos tourné au soleil, ne vous gênez pas pour moi; si vous êtes pressé , allez devant , marchez votre pas et laissez-moi marcher le mien , nous n'en serons pas moins bons amis pour cela.

La proposition du père Lerat avait évidemment fait un notable plaisir à l'avocat, car en l'écoutant , sa figure s'était éclàircie presque aussitôt , et sous le verre de ses lunettes une secrète satisfaction brillait dans ses yeux.

— En toute occasion , dit-il , vous savez si je vous suis dévoué et si je tiens à votre compagnie. Mais véritablement, aujourd'hui, vous me rendez service en m'autorisant à vous devancer; je suis impatiemment attendu aux Gredeux , et en réglant mon pas sur le vôtre . je courrais le risque d'arriver trop tard. Puisque vous avez été franc avec moi, je vais l'être avec vous. Il s'agit pour moi d'une affaire importante, d'un bornage à établir par-devant le président du tribunal , et vous concevez que mon client aurait le droit de se plaindre , si l'arbitre qui représente la partie adverse arrivait sur le terrain avant moi.

En achevant de parler, l'avocat enfonça son chapeau sur sa tète , tendit la main à son client

1£ LB nOCCREVB 00 SOI.

et s'éloigna rapidement, tandis que le père Lerat restait immobile et grommelait entre ses dents , arec cette jubilation sans égale d'an trompeur qui s'applaudit du succès de sa ruse:

— Bien ! bien l il arpente le soi comme on lièvre , m'en voilà débarrassé , non d'un petit bonhomme !

Malheureusement la joie du marchand d'avoine ne fut pas de longue durée. Il y a dans le monde une foule d'esprits paresseux qui font à chaque instant des sottises, et ne reconnaissent jamais ces sottises qu'immédiatement après les avoir faites. Pour le moment le père Lerat était probablement au nombre de ces espritslà , car tout à coup il appliqua avec violence la paume de sa main sur son front et s'écria :

— Eh bien ! je suis un oison ! un enfant de quinze jours a plus d'esprit que moi. J'ai eu tort de laisser partir M. Richomme. L'affaire dans laquelle je vais m'embarquer est difficile, et il est presque impossible qu'un imbécile comme moi , un homme sans éducation , et qui n'a jamais parlé en sa vie qu'à des chevaux ou à des fermiers , puisse s'en tirer avec honneur, M. Richomme aurait pu m'étre utile !

Et le père Lerat lança un regard douloureux

Il PftQCUBWft 119 «<*. 19

à la poursuite de l'avocat, qui continuait & fuir aa grand pas de marche,

— Ohé cria-t-il alors après un intervalle assea court, et en arrondissant ses deux mains de ehaque côté de sa bouche, ohé S 11. Richomme, arrêtez-vous , j'ai à vous parler, arrêtez-vous j

En entendant cet appel , l'avocat s'arrêta , non sans pester d'impatience , et se retourna vers sou client,

— Venea çà , M. Richomme , reprit le père Lerat, je vous payerai le dérangement que je voua cause aussi cher qu'il vous plaira.

Malgré le poids qu'une pareille promesse pouvait avoir, l'avocat semblait hésiter encore. A la fin, cependant, la crainte de mécontenter son client l'emporta sur les raisons secrètes qui motivaient sa résistance , il revint sur ses pas, la tâte basse comme un chien de chasse lancé à fond de train sur la piste d'un lièvre , et que son maître rappelle à grands coups de sifflet» Quand il arriva auprès du père Lerat , ses sourcils étaient froncés , ses lèvres plissées, ses oreilles tendues, les muscles de sa face violemment contractés , tous ses traits enfin exprimaient cette foudroyante apostrophe :

— Que le diable t'emporte, vieux bonhomme

fantasque ! Ne m'as-tu laissé partir que pour me rappeler , me remettre en laisse, et me traîner à tes côtés !

Échauffé par l'idée nouvelle qui germait dans son cerveau , le père Lerat ne remarqua pas les symptômes de mécontentement qui éclataient dans la physionomie de l'avocat, et prenant brusquement la parole :

— M. Richomme , dit-il , je vous ai menti , je ne vais pas aux Gredeux pour y faire une acquisition ; mais vous m'excuserez , il y a des choses qu'un homme de mon âge n'ose confier à personne , dans la crainte qu'on ne le bafoue. Pourtant j'aurais dû penser qu'avec vous je puis être tranquille , vous n'êtes pas moqueur , vous , vous êtes un bon enfant , et vous obligeriez quelqu'un, même sans être payé pour cela (le bonhomme, en disant ces derniers mots , passa la langue sur ses lèvres , comme pour sentir le goût de la grosse douceur qu'il venait d'adresser à l'avocat) ; aussi je vais vous dire la vérité, je veux me marier, H. Richomme; la vérité, la voilà.

A la déclaration du père Lerat , l'avocat ne put réprimer un geste convulsif , il se sentit pris dans un traquenard; le début du bonhomme lui promettait une avalanche de confidences , il y en aurait pour deux heures au moins ; et lui qui était si pressé d'arriver aux Gredeux! Que faire? S'il brûlait la politesse au père Lerat, ne perdrait-il pas sa clientèle? Ainsi acculé, et las de chercher vainement un moyen dilatoire, le pauvre avocat finit par s'imposer la résignation du désespoir, et, croisant les bras , il laissa tomber sur l'abdomen

de son interlocuteur un regard qui signifiait :

— Peut-on songer à se marier avec un ventre comme celui-là !

— Oui , je veux me marier , reprit le père Lerat avec vivacité. Vous avez connu Ursule , monsieur Richomme , mon ancienne gouvernante, une brave fille du bon Dieu ; j'étais attaché à elle, j'étais accoutumé à l'entendre tourner autour de moi ! Eh bien ! depuis que je ne l'ai plus , ma maison est un désert pour moi, monsieur Richomme , j'ai froid dedans , même en été, même au coin du feu en hiver. Mes habits moisissent et dessèchent , ils sont vieux avant que je ne les aie portés; mes meubles gémissent, c'est à la lettre, ils gémissent ; et lorsque j'ouvre les tiroirs de ma commode , il me semble que je les entends soupirer comme de pauvres corps qui redemandent leur âme; c'est qu'Ursule était Pâme de mes habits, de mes meubles , de ma maison tout entière ; qwand elle était là , me» habits avaient toujours un air de fête, il» connaissaient leur place et se tenaient tranquilles au portemanteau ; mes meubles chantaient} joyeusement quand on les teuch&it ; tout allait bien. Maintenant , au contraire , tout va mal ; les serrures ne tiennent plus , les clefs se rouillent ; et moi-même , le

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soir, quand je n'entends pins Ursule bougonner À mes oreilles , j'ai peur «d'être devenu «sourd. Vous voyez bien , monsieur Richenme , qu'une (oreille position n9«est pas tenabte ; si cela continuait . je maigrirais , j'en suis sûr. Vous me direz que je pourrais Aire revêtir Ursule, mais cela n'est pas possible. Vous ne connaissez pas Ursule, monsieur Ricbomme, ette est -fière comme Artaban ; je l'ai chassée., «Ile ne me pardonnera jamais , et elle ta raison cette fille:; d'ailleurs elle est placée à dix lieues d'ici, dhez un vieux garçon comme moi qui lui a assuré du bien par son testament, elle '0e peut pas jeter son bonhenr à ses pieds, ce serait plus 'que je ne mérite. Dans cette position-là, quel parti puis-je prendre? Pour éloigner l'avenir qui m'effraye et les catastrophes que je prévois, il ne me reste diantre ressource quelle mariage, j'ai compriscela , et voilà pourquoi je veux «me marier.

— £t que dit votre neveu de vos projets ? intesnsmpit l'avocat, qwi , pendant la longue tirade du père Lerat , avait étouffé plus d'une fois un soupir plaintif.

Cette objection, au lieu d'arrêter l'élan du père Lerat , lui tit l'effet d'un coup d'éperon.

— Mon neveu 1 mon neveu! s'écria-t-il en

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écarquillant ses petits yeux d'un' air véritablement farouche, mais c'est à cause démon neveu surtout que je vteux me marier ; en me mariant j'échappe à sa tutelle , je brise mes menottes , je redeviens libre et je me venge : oui, je me venge, et vous allez juger si mon désir de vengeance est légitime. Quand mon neveu fat nommé substitut du procureur du roi à Mantes, il vint me trouver et passa quinze jours avec moi. Pendant ces quinze jours il se montra d'une prévenance et d'une amabilité parfaite ; il m'appelait son bon oncle, son petit oncle , c'était charmant. Vous entendez bien que je le voyais venir , mais je me disais : Laissons-le aller ; j'ai fait quelques économies ; eh bien , si mon neveu continue à être gentil . on pourra faire quelque chose pour lui. Or, pendant que le gars m'assiégeait en personne, ses parents me livraient bataille par la petite poste ; à chaque instant je recevais des lettres de sa mère , qui est ma sœur ; et dans ces lettres elle me chantait toujours la même chanson. « Mon fils , m'écrivait-elle, est dans une « belle position , et je regrette de n'être pas « assez riche pour l'aider à tenir convenable- « ment son rang. Mais vous savez que nous « avons beaucoup d'enfants , et que c'est à

Ll PIOCUtEDI DU ROI. 25

« grand' peine si au bout de Tannée nous « joignons les deux bouts ensemble. Dans « cette conjoncture, mon cher frère, j'ai compté « sur vous , sur votre générosité , dont vous « m'avez donné tant de preuves ; vous me sup- « pléerez auprès de mon fils , vous ferez pour « lui ce que son père ne peut pas faire. N'étes- « vous pas d'ailleurs aussi intéressé que nous « à l'avancement du cher garçon? Est-ce que « la considération qu'il ne manquera pas d'ac- « quérir ne rejaillira pas sur toute la famille? « Est-ce que vous ne serez pas flatté de dire : « J'ai un neveu magistrat , un neveu qui sera « peut-être député un jour , et voudriez-vous « qu'un jeune homme de talent qui sera l'hon- « neur de notre nom , ne put pas faire une fi- « gure honorable ? » Voilà ce que m'écrivait ma sœur, et cela si souvent, avec tant d'onction et de chaleur que je finis par me laisser attendrir ; et je déclarai à mon neveu que je lui constituerais une pension annuelle de deux mille livres pour payer ses frais de représentation. C'était une belle action que je faisais là, n'est-ce pas, monsieur Richomme? Vous allez voir comment j'en ai été récompensé ! Tant que nous vécûmes à Hantes , mon neveu et moi , les choses n'allèrent pas trop mal ; mon-

26 le Piociutsum nu roi.

sieur le substitut faisait de temps en temps des observations aigres-douces à sen onde , voilà tout. Je passais là-dessus et je payais exactement Ma redevance, moyennant quoi j'avais le droit -de foire à peu près oe que bon ine seraétait. Mais depuis que mon neveu a été nommé procureur du roi, depuis que j'ai quitté Mantes, pwr venir avec lui habiter sa nouvelle résidence , parce qu'il avait besoin de moi pour payer les dépenses nécessitées par son déplacement , oh ! monsieur Richomme , depuis ce moment-là je suis esclave , pis que cela , martyr, et mon neveu est le bovrreau de son onde. Eu deux ans , vous ne pouvez pas vous •imaginer ce qu'il m'a fait avaler de couleuvres. D'abord , il m'a forcé de renvoyer Ursule , en me disant qu'elle n'était pas assez vieille, qae jtëta» encore jeune, qu'on jasait dans la ville, 4pie les propos qui se tenaient sur mon compte pourraient nuire à sa considération personnelle, et que l'oncle d'un procureur eu roi m devait pas même être soupçonné. Ensuite , il m'a défendu d'aller au café , en alléguant que les «braillards de l'apposition , oomme il dit, s'y réunissaient , et que Vomie d'un procureur du roi ne devait jamais être en contact avec des ennemis du gouvernement. Depuis trente-cinq

Ut NtOGURIOR MT SOI. 9?

ans , je fumais tous les jours ; monsieur non neveu n'a enjoint de ne plus faner, attendu que Vomie d'un procureur du roi ne devait pas avoir les goûts de la canaille ; et sur ce , de sa main de magistrat r il a jeté ma blague par la fenêtre , et m'a cassé toutes mes pipes. Que vousdira*-je , enfin ? je ne pense pins , je ne parle plus , je ne vis plus ; c'est monsieur mon neveu qui parie , qui pense e* qui agit pour fltoi ; je sois son polichinelle , il m'impose aes volontés, me dicte ses lois , et je n'ai le droit de remuer qu'après qu'il a tiré la ficeUe. Groiriez-vousr monsieur Richomme, que je n'ai pas seulement la permission de n'habiller à ma guise? Non , c'est mon neveu qui commande nws habits, et il me forée à porter des habits qui me gênent, qui me font souffrir , sous prétexte que Yonde tfun procureur du roi ne peut pas être habillé comme un marchand de foin. Vous ne croyez pas cela, monsieur Richomme, cela vous parait invraisemblable, et pourtant cela est , regardez.

Ici le père Lerat répéta le mouvement de mouline! qu'il avait déjà lait précédemment dans sa chambre, pour élargir les entournures de son habit , puis il reprit avec un redoublement d'indignation :

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— Et vous croyez que cela peut durer ainsi, vous croyez que je me laisserai plus longtemps flageller et retourner sur le gril? Je suis Yoncle d'un procureur du roi ! la belle avance ! et quel honneur m'en revient-il, s'il vous plait? Passe encore si je portais le même nom que mon neveu ; alors tout le monde saurait que je suis de sa famille ; mais qui diable ! peut se douter qu'un homme qui se nomme Lerat est le propre frère de la mère d'un procureur dû roi, qui se nomme Edgard Dubief l ? En vérité, j'étais donc fou, j'avais donc la berlue pour me laisser mener à la lisière comme un enfant ! Oh ! c'est trop souffrir , monsieur Bichomme : c'est trop ! beaucoup trop ! A dater d'aujourd'hui , c'est fini, je reprends ma liberté , je redeviens homme ; je veux aller au café, je veux fumer ; je veux porter des habits trop larges , dussé-je avoir l'air d'un maquignon ; et si mousieur mon neveu vient me faire les gros yeux et me montrer les dents, je lui répondrai: « Mon cher ami, je vais me marier ; j'aurai des « enfants, j'en aurai, entendez-vous! et je « ne rendrai désormais de comptes qu'à ma

» Voir les Mémoires d'un Orphelin, 1 vol. in-l&, édition Meline, Cans et C*.

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