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u femme. Quant à vous , si vous faites le mék chant, je vous retire immédiatement la pen- « sion qui vous alimente depuis quatre ans ; « comptez là-dessus et fichez-moi la paix. » Voilà mon idée, monsieur Richomme, la voilà tout entière, et j'espère que si cela est en votre pouvoir, vous ne demanderez pas mieux que de m'aider à briser une chaîne honteuse.
Le père Lerat avait épuisé en parlant toute la gamme des sons, depuis le soupir de l'élégie plaintive , quand il racontait les ennuis de sa solitude et de son veuvage, jusqu'à l'accent de la colère la plus intense, quand il exprimait les souffrances de son esclavage et semblait littéralement mordre sa muselière. A la fin de la tirade que nous venons de sténographier , il passa à plusieurs reprises sur son visage un mouchoir de coton à carreaux , pour éponger les gouttes de sueur qui suintaient le long de ses joues. L'irritation dubonhomme, sa respiration tumultueuse et poussive , et enfin les mouvements précipités de son abdomen qui soulevait révolutionnairement l'extrémité de son gilet , tout cela contrastait avec l'immobilité désespérante et le sang-froid glacial de l'avocat.
— Tout ce que vous venez de me dire , objecta celui-ci , après un instant de silence , ne
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m'explique pas pourquoi vous m'avez rappelé, et pourquoi vous m'empêche» encore de continuer ma route.
— Pourquoi? Vous allez le savoir, monsieur Richomme, dit le père Lerat. Ordinairement, quand un garçon exprime l'intention arrêtée de se marier , c'est qu'il a une femme en rue : j'en ai une. Ce matin, je me suis habillé, et j'ai fermé la porte de ma maison , avee la résolution bien prise d'aUer tout droit chez elle, de lui exposer franchement ma situation, et d'aborder , sans autre forme de procès, la question matrimoniale ; mais tout à l'heure , en tous voyant filer devant moi comme une flèche, j'ai réfléchi , la peur m'a pris ; je me suis convaincu que je n'aurais jamais le courage de faire moi-même une déclaration d'amour , et que d'ailleurs il était plus convenable, dans les occasions délicates, de s'exprimer par voie d'ambassadeur. Alors j'ai pensé à vous , monsieur Richomme ; vous connaissez , à peu de chose près , mes antécédents et l'état de ma fortune , vous pourrez par conséquent donner toutes les explications qu'on vous demandera. Eh ! bien , monsieur Richomme , voulez-vous être mon ambassadeur, et me tenir lieu de par rain?
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— Encore faudrait-il savoir quelle est ta femme que tous convoite» pour épouse , murmura l'avocat, avec l'accent profondément ennuyé d'un médecin qui, malade lui-même, est obligé de s'occuper de la maladie d'un autre.
— Rien n'est plus simple, monsieur Richomme; ma futnre, passez-moi le mot, habite ici près, aux Gredeux; elle est veuve et se nomme madame Delporte.
Ces mots , pourtant si simples , produisirent sur l'avocat un effet qu'il eût été difficile de. pressentir ; ses traits, ternes et presque morts l'instant d'auparavant , prirent tout à coup une expression d'animation violente , et ses yeux , tout à l'heure éteints , scintillèrent en s'attacbant à la personne du père Lerat. Dans sa préoccupation , il n'entendit pas le bruit d'une voiture qui venait derrière lui, et le son d'une voix humaine qui criait : Gare! gare! pour l'empêcher d'être écrasé; le père Lerat fut obligé de l'entraîner vivement sur le bas-côté du chemin, après lui avoir répété deux fois inutilement :
— Rangez-vous donc , monsieur Richomme , rangez- vous donc ; si vous ne voulez pas que la roue vous passe sur le corps.
La voiture, cause de cette alerte , était un de
ces grands cabriolets en osier qu'on ne rencontre .plus que dans les provinces un peu éloignées de Paris. Ce simple et ténébreux équipage frôla les deux piétons et les dépassa d'une trentaine de pas, en avançant dans la direction des Gredeux ; au bout de ces trente pas, le cheval s'arrêta, et alors on vit sortir des flancs de la voiture une tête d'homme sans chapeau, qui se détourna en arriére et fit deux» ou trois mouvements de haut en bas. En même temps, une voix plus aigre que celle qui précédemment avait Crié : Gare ! prononça ces mots : — Bonjour, mon oncle !
Puis le cabriolet repartit au trot.
— Mon neveu! dit le père Lerat en suivant de l'œil la cage à poulets roulante ; pourquoi diable est-il sorti si matin et a-t-il loué un cabriolet ? C'est singulier! est-ce qu'il aurait senti quelque chose de mon mariage dans l'air ?
Dans la cervelle du père Lerat , l'idée que son neveu le surveillait sans cesse et épiait toutes ses démarches était arrivée depuis longtemps à l'état d'idée fixe. Aussi la supposition que la promenade matinale du procureur du roi se rattachait à un vaste système d'espionnage stimula-t-elle à nouveau l'esprit d'insurrection qui fermentait en lui.
— Si mon neveu se doute de quelque chose, dit-il à l'avocat , raison de plus pour me presser fil est capable de tout faire pour jeter des bâtons dans mes roues. Voyons, monsieur Richomme , voulez-vous me rendre le service que je vous demande ? Êtes-vous mon homme?
L'avocat ne parut pas avoir parfaitement compris le sens de la question qui lui était adressée ; car il répondit par cette autre question :
— Vous connaissez donc madame Delporte ?
— Sans doute r dit le père Lerat , et si vous étiez mon notaire , au lieu d'être mon avocat , vous sauriez que je suis son propriétaire depuis un an ; depuis un an elle habite ma maison des Gredeux , et depuis un an j'ai le plaisir de la recevoir tous les trois mois chez moi à l'échéance du terme. Tenez , monsieur Richomme , il y a des gens qui s'imaginent que , pour bien juger une femme , il faut la voir au bal ou à la messe, quand , échauffée par la musique , elle se trémousse gentiment en mesure, ou quand, agenouillée sur les dalles d'une église, elle lève au ciel deux beaux yeux chargés d'amour à faire caracoler là-haut, tous les saints du paradis. Erreur ! mon cher monsieur Richomme ; c'est quand une femme vient
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payer son loyer qu'elle est réellement dans sa beauté, dans son éclat, dan* sa fraîcheur. Ah! si vous aviez vu , comme moi , madame Delporte entrant ches vous r timidement , les yeux baissés, tirant d'une jolie bourse en perles et en soie de petites pièces d'or toutes mignonnes, toutes luisantes, vous les mettant dans la main, et vous montrant cinq doigts effilés et blancs ; si vous l'aviez entendue vous dire merci d'une voix fluette, en recevant votre quittance; si enfin, en la reconduisant jusqu'à votre porte, vous aviez pu admirer son air de modestie , monsieur Richomme, sa tournure, monsieur Richomme , et le bas de sa jambe tourné à la méeanique , monsieur Richomme $ nom d'un petit bonhomme \ alors il vous serait arrivé ce qui m'est arrivé: vous auriez perdu la tète, et vous me prieriez d'aller demander poar votre compte madame Deiporte en mariage.
Le père Lerat jrenait de s'élever à la hauteur d'un poëte descriptif, aussi s'anrêta-t-il pour savourer en silence les idées que son amour de vieux garçon venait de loi suggérer. Puis regardant fixement l'avocat , il reprit d'une vois plus sèche , et comme un homme qui sent le besoin de revenir an langage positif des affaires :
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— Mais il ne s'agît pas de tout cela , monsieur Richomme , et je vous répète ma question: vous convient -il d'être mon ambassadeur?
D se fit un moment de silence , pendant lequel l'avocat passa à plusieurs reprises la main sur 'le verre de ses lunettes, geste qui pour tossoeu qui le connaissaient avait une valeur très-significative.
— Ouï oh non, monsieur Richomme? reprît bravement le père Lerat.
— Son ! diti'avocat avec une fermeté d'intoaation qui annonçait de sa part une détermination bien arrêtée , et dont H avait pesé d'avance toutes les conséquences.
Le père Lerat s'attendait si peu à un refus , qu'en entendant la réponse négative de l'avocat , il recula ; puis , fixant sur son interlocuteur un regard dans lequel perçait un commencement de colère :
— fit pourquoi non , monsieur Richomme , pourquoi?
— Parce que moi aussi , dit l'avocat , je me sois levé ce matin avec l'intention formelle d'aller demander une femme en mariage, parce que cette femme demeure aussi aux Gredeux , parce qu'elle est veuve aussi , parce qu'elle se
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nomme aussi madame Derporte, parce qu'enfin je suis votre rival.
Pendant qu'au moyen de la figure de rhétorique appelée l'accumulation , l'avocat rendait à son client les confidences qu'il en avait reçues , celui-ci avait baissé la tête , et sifflottait entre ses dents, avec une rage concentrée, un air de chasse ; la stupeur lui avait ôtéla parole. Machinalement, il fit quelques pas en avant dans la direction des Gredeux , et l'avocat le suivit. Tous deux marchèrent ainsi pendant quelque temps côte à côte , tous deux gardant le silence , tous deux promenant leur vue sur les champs de colza en fleur qui bordaient les deux côtés du chemin, et tous deux incapables de voir ce qu'ils regardaient ; tant la position qu'ils avaient l'un vis-à-vis de l'autre les préoccupait exclusivement.
— Vous connaissez donc aussi madame Delporte, tonton, tontaine..., reprit le pèreLerat, enchevêtrant sans s'en apercevoir les pensées qui inquiétaient son esprit, et le souvenir mu sical qui flottait dans sa mémoire.
— Oui , dit l'avocat , dernièrement elle a en une discussion avec un de ses voisins , à propos d'une servitude contestée , et elle m'a fait l'honneur de me venir consulter. Gomme vous,
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j'ai été frappé de sa grâce, de sa beauté, de son air honnête ; enfin , enfin... nous sommes rivaux , père Lerat , voilà ce qui est incontestable.
Il se fit un nouveau silence. Les deux antagonistes continuèrent à s'avancer au petit pas ; le père Lerat sifflottait toujours son air de chasse , monsieur Richomme avait toujours l'œil fixé sur les horizons fuyants du panorama qui se déroulait devant lui. En marchant ainsi, ils arrivèrent à une espèce de carrefour, formé parla jonction de trois ou quatre sentiers de traverse , et qui marquait la moitié de la distance à parcourir pour aller de la ville au hameau des Gredeux. Au milieu de ce carrefour se dressait une petite croix de bois.
— Père Lerat , dit l'avocat en s'adossant auprès de la croix , j'ai reçu vos confidences et vous avez reçu les miennes, par conséquent nous ne pouvons pas nous faire une guerre de surprises : le mieux est donc d'agir loyalement. J'ai une proposition à vous faire. Vous avez senti qu'un amoureux ne pouvait pas convenablement exposer lui-même ses prétentions , je suis de votre avis. Eh bien ! arrangeons-nous, soyez mon ambassadeur et je serai le vôtre ; je vous connais, vous me connaissez,
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vous savez mon passé, mon présent, mon avenir : des deux côtés la position est égale. Parlez pour moi, je parlerai pour vous. Hein ! ma proposition vous va-t-elle?
— Tope , monsieur Richomme , dit le père Lerat après un moment de réflexion, et entendant une main dans laquelle l'avocat laissa tomber la sienne.
— Hais pas de malice , père Lerat , reprit l'avocat, pas de finasseries , nous jouons bon jeu bon argent, n'est-il pas vrai? et quelle que soit l'issue de la partie, le perdant ne se plaindra pas du gagnant.
— Tope , répéta le père Lerat ; mais il faudrait savoir qui de nous deux fera la première démarche.
L'avocat avait probablement prévu la demande du père Lerat , car sans même prendre la peine d'articuler sa réponse , il enfonça ses doigts dans le gousset de son gilet et en retira une belle pièce de cent sous toute neuve.
— Pile ou face, dit-il en balançant la pièce au bout de ses doigts ; si vous devinez juste, père Lerat, à moi l'honneur d'aller le premier au feu.
Et l'avocat lança vigoureusement la pièce de cent sous fatidique.
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— Pile ! cria le père Lerat.
La pièce de cent sous retomba pile.
— Le gagnant payera à déjeuner au perdant , dit le père Lerat à qui cette première victoire, tout insignifiante qu'elle fût , paraissait pourtant de bon augure.
— Soit , répondit l'avocat.
Et les rivaux se remirent en marche avec plus de résolution qu'auparavant , mais sans parler davantage ; chacun d'eux éprouvait le besoin de supputer, à part 'lui, ses chances de succès, en amoindrissant celles de son adversaire.
« Il est impossible qu'une femme jeune, « jolie et élégante , consente à épouser un « vieux bonhomme de soixante ans ( le père * Lerat n'accusait que cinquante-cinq ans), « qui a des cheveux gris , jure , quand il s'y « met, comme un maquignon , et dont le ven- « tre servirait très-bien de cible à un artilleur « de notre garde nationale. »
Ainsi parlait l'avocat.
« Monsieur Richomme a la langue bien pen- « due, je ne dis pas non ; mais pour toute « fortune il n'a que sa langue , et il est impos- « sible qu'une femme raisonnable et qui paye « exactement son terme , consente à épouser
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« an homme dont un mal de gorge peut ré- « duire à rien les ressources. »
Ainsi parlait le père Lerat.
Si bien que , comme il arrive toujours , les deux antagonistes étaient parfaitement sûrs de la victoire , quand ils atteignirent l'entrée des Gredeux. Là ils s'arrêtèrent, d'un commun accord, devant une maison peinte en rouge sur la façade de laquelle on lisait ces mots : À Saint- Nicolas.
— Je vous attends ici, dit le père Lerat, et je vais faire préparer à déjeuner. Mais , soyons loyal, monsieur Richomme, et souvenons-nous de nos conventions.
— Je m'en souviens, dit l'avocat en souriant.
Et après avoir serré la main du bonhomme Lerat , il s'éloigna d'un pas leste et résolu , comme un homme qui savoure d'avance son bonheur personnel, et, ce qui n'est guère moins affriandant , le désappointement d'autrui.
La jeune femme qui jouait en ce moment , sans le savoir, le rôle d'Hélène entre Hénélas et Paris, logeait à l'extrémité du hameau des Gredeuxet habitait une petite maison modeste, mais propre, et coquettement posée au milieu d'un jardin. Depuis un an que cette jeune femme était venue enfouir sa vie dans un village sans ressource, elle avait passé tous les jours, sans exception, dans le repos, dans la Solitude, et presque dans le recueillement. Les paysans, qui admiraient sa réserve sans la comprendre, disaient en parlant d'elle : Elle
ne fera jamais grand bruit dans le pays ; et ces quelques mots peignaient parfaitement' madame Delporte tout entière : ils avaient même la valeur d'un panégyrique complet, s'il est vrai que la meilleure femme soit celle dont on parle le moins. Dans la journée madame Belporte allait et venait dans le jardin, arrosait elle-même ses fleurs, et ne rentrait guère dans l'intérieur de la maison qu'à l'heure du dîner, vers cinq heures. Le soir on la voyait derrière les rideaux de sa chambre à coucher, la tête penchée sur un métier à tapisserie, et jamais, au grand jamais, elle ne paraissait à sa fenêtre, même quand la brise printanière exfialait les plus douces haleines, même quand une chaise de poste traversait au galop le village au bruit des grelots de l'attelage et des coups de fouet précipités du postillon. Cette absence de curiosité (la curiosité est la vie) était à coup sur un trait remarquable dans une femme jeune et jolie. Indiquait-elle une de ces âmes ignorantes qui, ne sachant rien, ne désirent rien savoir, ou une de ces natures déjà blessées qui se replient sur elles-mêmes et n'ont plus rien à attendre? Les physiologistes grossiers des Gredeux étaient incapables de résoudre un pareil problème ; force leur était donc de s'en
tenir à ce qu'ils voyaient : aussi se contentaientils de dire en passant sous les croisées de nia* dame Delporte :
— Voilà la petite veuve qui travaille comme à son ordinaire.
Four ces gens-là, madame Delporte ressemblait à une de ces étoiles qui brillent modeste* ment toutes les nuits dans un coin obscur du ciel, et dont les astronomes seuls savent le nom.
Tout le domestique de madame Delporte se composait d'une vieille bonne appelée Marianne. Cette vieille bonne semblait avoir à cœur d'imiter la réserve de, sa maîtresse. Quand elle faisait des commissions dans le pays, elle ne s'arrêtait point aux portes, et ne parlait jamais inutilement, ce qui pouvait passer pour fabuleux. Quand, par hasard, chez le boucher ou le boulanger, elle était obligée d'invoquer le nom de sa maîtresse : Madame désire ceci, disait-elle, et jamais elle n'accompagnait d'aucun commentaire ce mot madame, que les servantes parisiennes ne prononcent jamais seul.
Du reste la beauté de la petite veuve était tout à fait en harmonie avec ses habitudes, elle reflétait sa vie. C'était une de ces beautés plutôt
douces qu'éclatantes, qui touchent plus qu'elles ne frappent, attirent la pensée plus qu'elles ne provoquent les regards, et tiennent dans l'ordre physique la place que certains sentiments délicats tiennent dans l'ordre moral. Son teint un peu gris et comme cendré, n'avait ni l'éclat particulier aux jolies blondes, ni le velouté brillant qui rend les brunes si impérieusement attrayantes ; ses yeux d'un bleu un peu effacé semblaient encore chercher une expression et avoir peur de la lumière. Ses lèvres seules avaient quelquefois du mouvement, soit qu'elles se serrassent involontairement au souvenir d'une pensée attristante, soit qu'elles s'épanouissent avec grâce dans un moment d'illusion comme un nid de baisers prêts à s'envoler '. De ces détails imparfaits résultait pourtant un ensemble dont le charme se laissait sentir sans se laisser analyser, un je ne sais quoi d'incomplet, d'indécis, qui plaisait par son indécision même. N'avez-vous jamais entendu dire d'une jeune fille , le jour de son mariage : « Elle n'est pas jolie, mais elle le sera. » Ainsi était madame Delporte. Or, il y a quelque chose de plus beau que la beauté qui existé, c'est la
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beauté qui n'existe pas. Du reste le ménétrier des Gredeux avait exprimé d'une façon naïve et charmante à la fois la nuance que nous essayons d'indiquer, et nous ne pouvons mieux faire que de copier le mot du ménétrier des Gredeux.
— Quoique veuve, avait-il dit un soir au cabaret en parlant de madame Delporte, cette petite dame-là a tout à fait des airs de demoiselle.
Quand une femme jeune encore se retire dans un coin pour y vivre isolée et silencieuse, quand on ne sait pas précisément d'où elle vient et pourquoi elle est venue, quand ses actions et ses pensées flottent, pour ainsi dire , dans un crépuscule, il est impossible que cette femme n'allume pas de grandes passions. Pour ceux qui l'entourent, elle a l'attrait du roman, le piquant du mystère, l'irrésistible entraînement de l'inconnu. D'abord on la regarde passer avec étonnement ; puis on la suit du regard ; puis, peu à peu, cette forme fugitive prend de la consistance en vous-même, vous voudriez la fuir, et déjà elle vous suit, elle s'attache à vos pas, elle vous obsède. Vous vous échauffez à la recherche de ce secret qui vous échappe , comme le singe s'irrite contre l'enveloppe d'une
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noisette, pourrie peut-être, votre tête travaille, votre imagination s'enflamme, votre cœur bat. Un jour, vous croyez avoir deviné l'énigme, et vous seul, bien entendu, étiez capable de la deviner; le lendemain vous ne voyez que du brouillard ; mais enfin vous n'êtes plus votre maître, vous êtes à la merci d'une idée fantasque qui vous rend gai, qui vous rend triste, qui vous tourne, qui vous retourne, qui vous charme, qui vous tourmente, qui vous domine enfin et vous possède ; Ixion amoureux d'une nue était probablement la figure des amoureux qui vous ressemblent.
C'est ainsi que le père Lerat et monsieur Richomme, après avoir pris les renseignements et recueilli tous deux les détails que nous venons de rapporter, s'étaient sentis attirés pas à pas vers cette silhouette de veuve qui se nommait madame Delporte; c'est ainsi qu'après avoir rôdé en esprit autour d'elle, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, ils avaient fini par se dire le même jour, à la même heure, et avec la même ardeur de convoitise, en songeant à madame Delporte : « Il me semble que cette petite veuve-là ferait une bonne petite femme de ménage ! »
Et voilà comment le secret de madame Del-
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porte, si madame Delporte avait un secret , se trouvait tout d'un coup menacé; voilà comment la petite veuve, qui avait pris tant de soin jusque-là pour s'effacer et marcher sans encombre dans l'étroit sentier qu'elle s'était tracé , allait être, malgré elle, mise en évidence, et pour ainsi dire bloquée entre deux propositions de mariage.
Le père Lerat avait calculé que l'avocat serait absent une demi-heure. Il employa cette demi-heure à commander un déjeuner aussi somptueux que le permettaient les ressources assez restreintes de Saint-Nicolas. En donnant ses ordres à l'aubergiste, il se répétait à luimême que la réponse de la veuve ne pouvait pas être douteuse, et il jouissait par avance du désappointement de son rival. Sa joie, la loi des diminutifs observée comme il convient, ressemblait un peu à la joie de l'Indien vainqueur qui boit dans le crâne de son ennemi mort. A l'état sauvage, l'homme éventre son ennemi et chante; à l'état civilisé, l'homme donne un croc-en-jambe à son rival et rit : grand argument en faveur de la civilisation ! Au moyen de ses jouissances d'homme civilisé, le père Lerat supporta assez bien le délai moral qu'il s'était imposé ; mais à la trente et unième mi-
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nute d'attente l'impatience le prit, et il ne put s'empêcher d'aller s'établir sur le seuil de la porte. De là il aperçut bientôt l'avocat et salua son apparition par cette exclamation tirée du fond de ses entrailles :
— Enfin!
Monsieur Richomme, qui marchait d'abord très-vite, avait ralenti le pas à la vue du père Lerat. Cette précipitation suivie d'un ralentissement, était une de ces nuances subtiles, mais significatives, qu'un homme plus délié. ou moins aveuglé par sa passion que le père Lerat, n'eût pas manqué d'interpréter défavorablement; cette nuance échappa complètement au bonhomme. Lorsque l'avocat fut arrivé près de lui, il fixa sur lui ses petits yeux ardents et lui dit, sans remarquer que celui-ci avait pris en Rapprochant un air composé, qui ressemblait beaucoup à l'air mercantilement plaintif de ces industriels qu'on nomme à Paris des pleureur*.
— Eh bien ! monsieur Richomme? L'avocat passa les mains sur le verre de ses
lunettes avec plus d'affectation que de coutume, comme si la vapeur d'une larme montante en eût terni la limpidité, et du ton d'un orateur qui prévoit et repousse d'avance les objections de son adversaire :
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— Père Lerat, je vous prie de croire que f ai rempli ma mission en conscience, j'ai parlé de tous comme j'en parlerais en plaidant pour vous. Après avoir évalué l'état de votre fortune à quinze mille livres de rente bien claires, j'ai énuméré en détail toutes vos propriétés sans en oublier une; j'ai vanté la maison que vous possédez à Mantes, votre moulin de la vallée de Bonnières, votre métairie sur la route d'Etretat à Fécamp ; et j'aurais voulu que vous m'entendissiez, père Lerat! C'est que je n'avais pas, en établissant le chiffre de votre fortune, la sécheresse d'un livre en partie double, non pas! j'étais chaud, onctueux, j'avais l'enthousiasme d'un poëte descriptif. C'est ainsi qu'à propos de votre métairie j'ai lancé deux ou trois phrases étourdissantes sur les gras pâturages de la Normandie, sur ces vallées ombreuses, sur ces sites romantiques que Virgile aurait chantés, si Virgile les avait connus. La Normandie, m'écriai-je, est véritablement le reposoir des âmes fatiguées et sensibles qui veulent oublier le monde et s'en faire oublier : Obltius multorum, obliviscendus et Mis.
— Avez-vous dit tout cela? demanda le père Lerat étourdi , et ne comprenant pas encore nettement à quelle conclusion l'avocat voulait
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arriver ; mais il me semble pourtant que tous auriez pu vous dispenser de parler latin à une femme.
— Le latin ne fait jamais de mal, dit l'avocat d'un ton doctoralement railleur; puis il reprit avec volubilité :
— Quand j'ai eu fait suffisamment l'éloge de vos richesses, j'ai passé à l'éloge de votre personne; et c'est ici, père Lerat, que j'ai déployé toutes les ressources de l'art oratoire. Mon client, ai-je dit, est un homme mûr, niais il est vif, alerte, et, pour ainsi dire, jeune encore ; sans être précisément beau, il a une de ces figures qui plaisent ; ses cheveux, quoique gris, vont si bien à sa physionomie, qu'on ne voudrait pas les voir redevenir noirs.
— Mais madame Delporte me connaît, interrompit le père Lerat, que la faconde de l'avocat commençait à fatiguer et à inquiéter, il fallait me nommer au lieu de faire mon portrait.
— Allons donc ! dit l'avocat, c'eût été manquer à toutes les règles de la rhétorique ; je vous ai nommé, mais à la fin, dans ma péroraison. Comprenez-vous l'effet que j'ai dû produire, père Lerat, lorsque après avoir fait votre panégyrique moral, physique et pécuniaire, je me suis écrié en essuyant la sueur qui découlait
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de mon front : Mais à quoi bon vous entretenir plus longtemps des mérites de mon client? Mon client, vous le connaissez! vous pouvez l'apprécier vous-même, et je vous sais trop de sens pour redouter le résultat de votre appréciation, l'homme qui par mon organe ose déposer sa fortune et son nom à vos pieds, il se nomme Lerat, et a l'honneur d'être votre propriétaire.
— Eh bien ! répéta le père Lerat, qu'a répondu madame Delporte? Hâtez-vous de m'instruire ; c'est un oui ou un non que je vous demande.
L'avocat prit la main du père Lerat, qui la lui abandonna machinalement, et la serra avec expansion ; puis tirant de sa poitrine le soupir le plus menteur que jamais poitrine humaine ait contenu dans ses replis, et passant subitement du ton de la plaidoirie au ton élégiaque.
— Hélas! soupira-t-il, pauvre père Lerat, hélas!
— Je suis refusé, dit le père Lerat en reculant, comme on recule devant le rayonnement d'une lumière qui vient vous frapper à l'iinproviste. Et quelle raison madame Delporte vousa-t-elle donnée de son refus? Pourquoi me répousse-t-elle? Quinze mille livres de rente en
biéns-fonds, c'est cependant un joli denier. Voyons, monsieur. Richomme, la raison ! apprenez-mai la raison !
L'avocat prit un air grave , réfléchit un instant, et dit enfin :
— Dans certaines occasions, il est à peu près impossible desavoir au juste ce qu'une femme pense. Cependant, d'après la tournure de mon entretien avec la veuve, il m'a semblé que ce qui la choquait surtout, c'était la disproportion d'ége qui existe entre vous et elle. Ne vous fâchez pas, père Lerat; mais je crois, je soupçonne, je prendrais sur moi d'affirmer qu'elle vous trouve trop vieux.
Cette déclaration, en dépit ou à cause des précautions oratoires dont l'avocat l'avait enveloppée, atterra le père Lerat.
— Trop vieux ! murmura-t-il d'une voix sourde, est-ce qu'un homme de cinquante-cinq ans est trop vieux? Faut-il que les femmes soient folles ! et cependant, je croyais madame Delporte raisonnable ; une femme qui paye si gentiment son loyer !
En disant cela, le père Lerat était rentré dans l'auberge : là, il s'assit tète basse auprès de la cheminée, et il tourna ses deux pouces l'un sur l'autre, ce qui, de sa part, indiquait le plus
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haut degré de contrariété, jusqu'au moment où l'avocat s'approcha de lui, lui frappa doucement sur l'épaule, et lui dit :
— Père Lerat, avez-vous oublié nos conventions?
— Non, non, monsieur Richomme, chose convenue, chose due ; je suis à vos ordres, et je remplirai ma mission aussi loyalement que vous avez rempli la vôtre. Faites mettre le couvert, je serai de retour avant que le tournebroche ait fini ses évolutions, et j'espère que, malgré mes malheurs, je ferai honneur au déjeuner.
Quoiqu'il eût protesté de sa loyauté, le père Lerat, en se dirigeant vers la demeure de la veuve, ne put se défendre d'une pensée trèspeu chrétienne. L'hiver, quand le verglas couvre l'asphalte de nos boulevards, avez-vous jamais vu deux piétons, marchant côte à côte , tomber au même instant , et chacun d'eux, oubliant sa propre chute, se relever gaiement en riant du malheur de son compagnon ? L'instinct de réciprocité méchante que nous signalons perçait dans les paroles qu'en marchant le père Lerat s'adressait à lui-même : « Un petit « avocat qui n'avait pour toute fortune qu'une « langue passablement aiguisée, l'emporterait-